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Quelle vision des EP pour le mouve­ment ouvrier chré­tien (MOC) ?

Discours de Guillaume Lohest, président des Equipes Popu­­­­­laires à la Semaine sociale du MOC.

Connais­­­­­sez-vous Argos, ce géant de la mytho­­­­­lo­­­­­gie grecque qui avait cent yeux répar­­­­­tis sur toute la tête voire sur tout le corps ? Eh bien les Équipes popu­­­­­laires, c’est un peu pareil, ce sont des dizaines de groupes et de projets qui ont chacun leur point de vue, leur démarche, leur spéci­­­­­fi­­­­­cité.

Quelle est la vision des Équipes popu­­­­­laires pour l’ave­­­­­nir du MOC ? Je ne peux donc pas vous parler au nom de cette centaine d’yeux qui voient certai­­­­­ne­­­­­ment les choses sous des angles diffé­­­­­rents, par contre je peux me hisser sur les épaules du géant pour vous parta­­­­­ger quelques réflexions portées par l’ex­­­­­pé­­­­­rience de ces mille et un projets de terrain.

Je voudrais prendre pour point de départ les peurs et les inquié­­­­­tudes des gens. Le hasard du calen­­­­­drier a fait que le jeudi 12 mars, au moment même où le précé­dent gouver­­­­­ne­­­­­ment était en train de déci­­­­­der du tout premier confi­­­­­ne­­­­­ment, nous étions en train de clôtu­­­­­rer une série de focus-groupes dans le cadre d’une recherche parti­­­­­ci­­­­­pa­­­­­tive que nous menons sur les peurs. Les grandes peurs de société qui animent notre mouve­­­­­ment. Inutile de vous dire que les inquié­­­­­tudes des gens ont été exacer­­­­­bées par les deux années qui ont suivi ! Nous avons iden­­­­­ti­­­­­fié, dans cette enquête, trois grands ensemble de peurs :

  • Celles liées à l’en­­­­­vi­­­­­ron­­­­­ne­­­­­ment et au climat, massives, écra­­­­­santes de luci­­­­­dité ; au passage, si certains en doutaient encore, cette enquête nous a confirmé que l’op­­­­­po­­­­­si­­­­­tion entre les soi-disant bobos « préoc­­­­­cu­­­­­pés par le climat » et les soi-disant « vraies gens » qui auraient des soucis plus immé­­­­­diats, ne tient pas. Il y a, dans les milieux popu­­­­­laires, une conscience aiguë de la catas­­­­­trophe clima­­­­­tique en cours et à venir.
  • Celles liées à l’em­­­­­ploi et au travail, au manque d’em­­­­­ploi, aux boule­­­­­ver­­­­­se­­­­­ments et au sens du travail
  • Enfin celles qui concernent l’évo­­­­­lu­­­­­tion de nos démo­­­­­cra­­­­­ties, le retour du fascisme et, prémo­­­­­ni­­­­­toire, la crainte d’un retour de la guerre en Europe

Ajou­­­­­tons encore à ces grandes peurs un quatrième élément très présent qui est le brouillage des repères, ce que nous avons appelé une « confu­­­­­sion autour de l’es­­­­­prit critique » : soit qu’il semble manquer, pour certains, à d’autres, soit qu’il semble tour­­­­­ner fou comme une vis sans fin, comme un puits sans fond, au point de se méfier de toutes les infor­­­­­ma­­­­­tions et de tous les pouvoirs.

Et tout cela, excu­­­­­sez du peu, avant le Covid, avant les inon­­­­­da­­­­­tions, avant la flam­­­­­bée des prix de l’éner­­­­­gie, avant l’in­­­­­va­­­­­sion russe en Ukraine !

Ce qui relie vrai­­­­­ment les gens entre eux ne tient pas dans les réponses mais dans la construc­­­­­tion collec­­­­­tive des ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ments !

Que pouvons-nous faire, en MOC, dans un tel contexte ?

Après Argos et ses cent yeux, je voudrais prendre une autre figure mytho­­­­­lo­­­­­gique pour évoquer notre situa­­­­­tion de société et de mouve­­­­­ment social… Sisyphe.

Sisyphe, donc, qui avait été condamné par les dieux à rouler éter­­­­­nel­­­­­le­­­­­ment son rocher jusqu’en haut d’une colline, rocher qui en redes­­­­­cen­­­­­dait chaque fois avant de parve­­­­­nir au sommet. N’avons-nous pas parfois la sensa­­­­­tion d’être dans la même situa­­­­­tion ? Cette impres­­­­­sion qu’a­­­­­près des décen­­­­­nies, des siècles de luttes sociales, les domi­­­­­na­­­­­tions, les exploi­­­­­ta­­­­­tions, les inéga­­­­­li­­­­­tés, les injus­­­­­tices, les catas­­­­­trophes et même les guerres, reviennent sans cesse, sous une autre forme, là où ne les attend pas, voire se remul­­­­­ti­­­­­plient, comme ce rocher qui retombe toujours à la base de la colline ?

Car c’est bien la tenta­­­­­tion : se dire que la seule chose qui nous manque­­­­­rait, en tant que mouve­­­­­ment social, c’est la force, c’est le nombre. Nous aurions tout le reste : les bonnes idées, la bonne analyse, la bonne stra­­­­­té­­­­­gie… il ne manque­­­­­rait que le nombre, la force du nombre, pour faire bascu­­­­­ler la société dans un autre projet : égali­­­­­taire, soli­­­­­daire, anti­­­­­ca­­­­­pi­­­­­ta­­­­­lis­­­­­te…

Que faire donc ? Il paraît que Jean-Luc Mélen­­­­­chon, à l’an­­­­­nonce des résul­­­­­tats du premier tour, a exhorté ses parti­­­­­sans à faire comme Sisyphe et à remon­­­­­ter encore et encore la pierre. Bon. Pour ce qui concerne le MOC, je pense qu’on peut avoir une autre vision, qu’on doit avoir une autre vision que celle qui nous est offerte, petite paren­­­­­thèse, par l’ac­­­­­tua­­­­­lité de la prési­­­­­den­­­­­tielle française.

Et surtout, surtout, ne pas se lais­­­­­ser aller à penser qu’il suffi­­­­­rait de repro­­­­­duire le même geste. Car c’est bien la tenta­­­­­tion : se dire que la seule chose qui nous manque­­­­­rait, en tant que mouve­­­­­ment social, c’est la force, c’est le nombre. Nous aurions tout le reste : les bonnes idées, la bonne analyse, la bonne stra­­­­­té­­­­­gie… il ne manque­­­­­rait que le nombre, la force du nombre, pour faire bascu­­­­­ler la société dans un autre projet : égali­­­­­taire, soli­­­­­daire, anti­­­­­ca­­­­­pi­­­­­ta­­­­­liste, etc.

Si nous agis­­­­­sions comme cela, en plani­­­­­fi­­­­­ca­­­­­teurs, en diffu­­­­­seurs de programmes, en propa­­­­­gan­­­­­distes (l’ex­­­­­pres­­­­­sion ancienne était assez claire !), nous ne serions évidem­­­­­ment que des Sisyphe éter­­­­­nel­­­­­le­­­­­ment malheu­­­­­reux, des « mili­­­­­tants tristes » selon l’ex­­­­­pres­­­­­sion du philo­­­­­sophe Miguel Bena­­­­­sayag, de plus en plus aigris, de plus en plus cyniques puisque le réel, déci­­­­­dé­­­­­ment têtu, résiste aux utopies fixées une fois pour toutes.

Au contraire de ceux qui pensent avoir trouvé la bonne grille d’ana­­­­­lyse du monde, la bonne utopie, je crois, je vois par l’ex­­­­­pé­­­­­rience au sein des Équipes popu­­­­­laires, que ce qui relie vrai­­­­­ment les gens entre eux ne tient pas dans les réponses mais dans la construc­­­­­tion collec­­­­­tive des ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ments !

S’il n’y avait qu’une chose à dire, du point de vue (pluriel) des Équipes popu­­­­­laires, en ce qui concerne le MOC, c’est que nous sommes atta­­­­­chés, plus que jamais, à la néces­­­­­sité de préser­­­­­ver et de renfor­­­­­cer les dimen­­­­­sions les plus profondes de la démo­­­­­cra­­­­­tie. C’est-à-dire, non pas l’agré­­­­­ga­­­­­tion de bulle­­­­­tins de votes autour de programmes concur­­­­­rents, mais le fait de construire les ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ments avec les gens, de mener des débats sur le terrain, d’as­­­­­so­­­­­cier les gens aux déci­­­­­sions mais aussi aux diagnos­­­­­tics. Cela va bien sûr jusqu’à la dimen­­­­­sion cultu­­­­­relle de la démo­­­­­cra­­­­­tie. En résumé, même si nous avons l’im­­­­­pres­­­­­sion que le rocher redes­­­­­cend en bas de la colline, l’objec­­­­­tif n’est sans doute pas dans le fait qu’il parvienne au sommet, mais dans la possi­­­­­bi­­­­­lité (démo­­­­­cra­­­­­tique, collec­­­­­tive, parta­­­­­gée, débat­­­­­tue) de renou­­­­­ve­­­­­ler le geste, de main­­­­­te­­­­­nir du pouvoir collec­­­­­tif de pous­­­­­ser le rocher.

Aux Équipes popu­­­­­laires, nous sommes un peu plus jeunes que le MOC : nous marquons le coup cette année de nos 75 ans seule­­­­­ment J.

À cette occa­­­­­sion, vous enten­­­­­drez peut-être parler, ou vous verrez de vos yeux, une tente jaune, une tente verte, une tente orange, sur une place de vos régions. Ces trois couleurs symbo­­­­­lisent trois éléments sur lesquels nous voulons insis­­­­­ter cette année, trois éléments qui recoupent les ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ments parta­­­­­gés depuis mardi, qui recoupent l’ac­­­­­tua­­­­­lité récente et qui recoupent les constats de la recherche parti­­­­­ci­­­­­pa­­­­­tive sur les peurs que je viens d’évoquer.

D’abord, le lien. La possi­­­­­bi­­­­­lité du lien entre les gens et avec les gens a été abîmée, par des décen­­­­­nies de néoli­­­­­bé­­­­­ra­­­­­lisme évidem­­­­­ment, par ces deux années de Covid aussi. C’est une chose très élémen­­­­­taire, le lien, mais il nous semble que même ce socle-là, duquel dépend tout le reste, est menacé aujourd’­­­­­hui. Cela réclame donc de l’éner­­­­­gie et de l’at­­­­­ten­­­­­tion de notre part, et du MOC aussi.

Les deux autres éléments sur lesquels nous voulons insis­­­­­ter à l’oc­­­­­ca­­­­­sion de nos 75 ans sont les droits (les droits fonda­­­­­men­­­­­taux, les droits sociaux pas toujours effec­­­­­tifs, le droit au loge­­­­­ment, à l’éner­­­­­gie entre autres). Et enfin l’ave­­­­­nir. Mesu­­­­­rons-nous assez à quel point l’ho­­­­­ri­­­­­zon tempo­­­­­rel des gens est bouché ? Compre­­­­­nons-nous assez qu’il y a une rupture de la ligne du temps des possibles ? Au risque de passer pour un sombre catas­­­­­tro­­­­­phiste, tant pis je l’as­­­­­sume, il est frap­­­­­pant de consta­­­­­ter comme nous avons tendance à placer le dérè­­­­­gle­­­­­ment clima­­­­­tique et l’ef­­­­­fon­­­­­dre­­­­­ment de la biodi­­­­­ver­­­­­sité sur notre ligne du temps, comme un petit trait en plus, comme une crise de plus (la crise écolo­­­­­gique), une crise de plus que le MOC surmon­­­­­te­­­­­rait comme les précé­­­­­dentes. L’am­­­­­pleur de l’inquié­­­­­tude des gens, qui remonte de notre enquête parti­­­­­ci­­­­­pa­­­­­tive, est pour­­­­­tant confir­­­­­mée par les catas­­­­­trophes en cours. Ce n’est pas une crise de plus sur notre ligne du temps, c’est une modi­­­­­fi­­­­­ca­­­­­tion de la ligne du temps elle-même.

Se saisir de ce chan­­­­­ge­­­­­ment de monde, de temps (cela touche à la ques­­­­­tion du Progrès évoquée hier par Abra­­­­­ham Frans­­­­­sens), en MOC, est une prio­­­­­rité abso­­­­­lue. C’est déjà en partie le cas (pensons à la semaine sociale 2019 et à l’un des axes stra­­­­­té­­­­­giques) mais il me semble que nous pour­­­­­rions aller plus loin, beau­­­­­coup plus loin. En inté­­­­­grant l’éco­­­­­lo­­­­­gie (le mot est équi­­­­­voque) aux dimen­­­­­sions concrètes par lesquelles le monde est tota­­­­­le­­­­­ment boule­­­­­versé. Le loge­­­­­ment, le travail, la mobi­­­­­lité et l’éner­­­­­gie sont quelques portes d’en­­­­­trée concrètes par lesquelles nous pour­­­­­rions tenter de mener, en interne, les conflits et les contro­­­­­verses néces­­­­­saires pour rendre possible l’émer­­­­­gence d’une nouvelle conscience de classe. Qui, sauf à s’illu­­­­­sion­­­­­ner, ne coïn­­­­­cide pas avec les anciennes classes sociales.

L’ap­­­­­pel du philo­­­­­sophe Bruno Latour à mener un travail de mise en conflit des inté­­­­­rêts, au sein des anciens ensembles qui se retrouvent divi­­­­­sés, pour faire émer­­­­­ger le nouveau conflit de classes, pour­­­­­rait être repris à notre compte.

C’est une tâche essen­­­­­tielle, aux Équipes popu­­­­­laires à notre échelle, en MOC et au-delà, d’es­­­­­sayer de construire, par le ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ment partagé, par la pratique du conflit, par l’édu­­­­­ca­­­­­tion popu­­­­­laire, cette classe écolo­­­­­gico-sociale qu’on a bien du mal à iden­­­­­ti­­­­­fier, et donc à mettre en mouve­­­­­ment, à l’heure actuelle.

Quelle que soit la diffi­­­­­culté et même si le résul­­­­­tat est incer­­­­­tain, nous avons les cartes et les ressources en main, au sein du MOC, pour un tel travail démo­­­­­cra­­­­­tique de circu­­­­­la­­­­­tion des ques­­­­­tions, des actions et des paroles.

Guillaume Lohest, président des Equipes Popu­­­­­laires.

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