Débat Contrastes
L’éducation populaire, un joyau à…populariser

Pianofabriek, Bruxelles, le 5 décembre dernier. Nous étions une trentaine de participants réunis autour d’Ariane Estenne, Présidente du MOC, et de Geoffroy Carly, des CEMÉA, pour échanger autour d’une spécificité bien belge, et même francophone : l’Éducation Permanente. Au final, peu de gens connaissent. Pourtant, dans les turbulences actuelles (numériques, écologiques, sociales, démocratiques), elle est plus indispensable que jamais. Mais comme le faire savoir ? La renforcer ? La raconter ?
Pour Geoffroy Carly, l’éducation (du latin ex-ducere, conduire hors de) a, outre la volonté d’élever et d’instruire, la mission de transformation. Or, dans notre société, le mot éducation est très lié à l’école, à la transmission et on oublie le « conduire hors de ». Conduire les gens hors de leurs croyances, hors d’eux-mêmes, de leur zone de confort, pour vivre autre chose.
Quant à la partie « populaire » du terme, Geoffroy aime prendre le peuple dans sa définition la plus large possible. En effet, si l’éducation populaire permet de transformer et faire bouger la société, alors il faut le faire avec le plus de monde possible, les personnes précarisées comme les dominants, dans une perspective égalitaire et de changement : « L’éducation populaire, c’est faire se rencontrer des populations qui ne se rencontrent pas nécessairement, créer des collectifs hétérogènes pour se rendre compte d’autres réalités que la nôtre. Sans cela, on crée des corporations en conflit les unes par rapport aux autres, dans des formes de maximisation de leurs intérêts ou de leurs droits. Je suis pour les rencontres improbables que l’on peut faire avec des groupes ».
Pour Ariane Estenne, trois choses définissent l’éducation populaire : travail culturel, collectif et temps long. Le travail culturel, c’est passer par des processus de délibération. On prend du temps pour donner du sens à ce qu’on vit, ce qu’on comprend. On instruit une question, on fait résonner plusieurs points de vue, on discute… Et ce processus doit se déplier avec soin, sur du temps long. Tout cela se réalise ensemble, avec des gens différents, de la conflictualité… afin de faire exister le collectif. « En Éducation Permanente, il n’y a pas de contrainte de résultats directs, c’est le processus, le chemin qui fait sens. Cela se vit, s’expérimente pour se comprendre. Le but de tout cela c’est l’émancipation, c’est transformer le monde, pas l’accepter tel qu’il est en s’adaptant ».
Le temps long de l’éducation populaire est-il compatible avec les urgences actuelles ?
Pour Ariane, ce n’est pas incompatible. L’activisme et les actions sont importantes mais ne peuvent être déconnectées du travail au long cours qu’on fait avec la population, afin de savoir ce qu’il faut défendre. Sinon, ce sont des luttes vaines. À l’inverse, n’être que dans la réflexion sans jamais passer à l’action pour tenter réellement de transformer le réel, ce serait vain aussi car on se limiterait uniquement à des beaux discours. L’un nourrit l’autre, il n’y a pas à choisir. Même son de cloche du côté de Geoffroy : si on se met à parler en termes d’urgence, alors on hiérarchise les luttes. Or, tout est interconnecté. Via l’éducation populaire, il faut préparer les gens à tenir des postures de contradiction, être critique sur le monde, et le temps long et la lutte directe vont s’alimenter. « Si on a pu lutter aussi longtemps contre l’extrême droite, c’était lié au maillage associatif et à ses articulations avec le champ politique », affirme-t-il.
Alors, l’éducation populaire, un joyau à défendre ?
Ariane le dit avec des étoiles dans les yeux : « Pour moi, le décret sur l’Éducation Permanente est le plus beau décret au monde. Il nous offre la possibilité de développer l’esprit critique des citoyens, de renforcer les droits fondamentaux et de faire des citoyens engagés, en toute liberté. C’est un joyau unique que j’ai été présenter jusqu’au Québec ». Or, ce décret est aujourd’hui menacé, ainsi que la démocratie, par une vision politique autoritariste.
La liberté associative est attaquée. Pour Geoffroy, plus qu’un joyau, c’est un outil d’artisanat pour lequel il faut se mobiliser et le rendre le plus accessible possible, car il permet de se réapproprier le sens de ce qu’on fait. « Je vote pour une éducation populaire, populaire ! Cette méthode nous fait prendre conscience de choses qu’on ne verrait pas si on était tout seuls, de réfléchir à ce que nous voulons faire avec ce qui nous arrive, mais aussi de relever les silences et les absences, car parfois on ne voit que ce qui fait du bruit. »
Une petite conclusion ?
Charlotte Renouprez, présidente des Equipes Populaires, a pris la parole pour conclure ce débat : « L’Éducation Permanente a ceci de particulier qu’elle peut s’emparer de tous les sujets de la société. Grâce à cette méthode, ce processus, nous sommes en capacité de réagir à toutes les préoccupations des gens. L’Éducation Permanente, c’est rendre visible ce qui est invisible. C’est donner à voir ce que les gens vivent. Alors réapproprions-nous l’espace public, mobilisons-nous dans un maillage associatif fort pour protéger la démocratie et reconquérons notre rôle de corps intermédiaire ». Tout cela ne sera possible qu’avec tous nos membres et tous les gens qui continueront à s’exprimer dans des groupes d’Éducation Permanente.
Ce débat a été organisé sur base de la Revue Contrastes n°229 téléchargeable par ici : IMPÉRISABLE ÉDUCATION PERMANENTE (Contrastes juillet-août 2025)
Les débats de Contrastes ont lieu plusieurs fois sur l’année, pour vous tenir informés des prochaines éditions, rejoignez notre page facebook !