Arpentage vidéo
C’est quoi être femme et militante ?
Fatigue, manque de sens, faiblesse de l’implication collective, tensions internes aux mouvements… autant de nœuds qui traversent les parcours militants. C’est quoi être militante aujourd’hui ? Quels en sont les freins ? Vers quel projet de société se tourner ? Autant de questions que se sont posées les membres du groupe arpentage de la régionale du Luxembourg. La parole est à Marinette, Françoise, Corine et Linda.
Le groupe arpentage, composé d’une dizaine de personnes, traite de tous les thèmes possibles et imaginables. Le principe de base est de proposer un livre et de « l’arpenter », c’est-à-dire de le parcourir d’une façon différente qu’attendue : soit en le divisant en autant de parties qu’il y a de lecteurs, chacun lisant un extrait pour ensuite partager et construire collectivement le sens, soit en ouvrant au hasard un passage et en le partageant ensemble de vive voix.
Pour cette fois, les participantes ont proposé de revisiter la méthode en l’appliquant à la vidéo. Pour le choix du thème, celui de la militance a rapidement émergé : « Les participantes sont en recherche d’une vision militante, elles ont besoin de nourrir leurs réflexions, de se demander c’est quoi être militante aujourd’hui, vers où aller et comment y aller… », explique Peggy Lallemand, animatrice aux Équipes Populaires du Luxembourg. Les membres du groupe lui ont également demandé que la thématique ait une approche qui tienne compte du vécu des femmes : « La demande était précise, que ce soit sur la militance mais avec la vision d’une femme et que la vidéo aborde l’errance des militant ·e·s, c’est-à-dire l’épuisement lié au fait de s’engager. Je leur ai donc proposé l’extrait d’une conférence d’Amandine Galima, porte-parole de Jeunesse autochtone Guyane : Conseil, éveil : itinéraire de militance ».
Pendant l’arpentage, plusieurs questions ont guidé leur réflexion : Qu’est-ce qui, dans la vidéo, a résonné avec mon parcours personnel ou mes expériences militantes ? Quelle est ma façon de militer ? Quelles pistes m’inspirent pour l’avenir ? Faut-il être issue d’un milieu instruit pour militer ? Les expériences des membres du groupe résonnent avec le témoignage d’Amandine Galima. Dès le début de son intervention, un constat s’impose : la militance s’ancre souvent dans le vécu personnel, dans une faille ou une insatisfaction profonde. Et c’est aussi le cas pour les participantes : « C’est dingue, ce sont toujours les femmes qui dynamisent le monde ! », réagit Linda. « On ne bouge pas de la même façon que les hommes… », renchérit Marinette. « J’avais tout, mais il me manquait l’essentiel. Quand j’ai choisi d’arrêter de travailler, la société m’a jugée inutile. Mes enfants entendaient : “Ta maman ne s’ennuie pas ?”. Nous ne sommes plus libres de nos choix. Le modèle capitaliste nous enferme », explique Corine. Ces prises de parole ouvrent sur des tensions fortes : la place des femmes, la reconnaissance invisible du travail domestique, la difficulté à s’affirmer hors des cadres sociaux et économiques dominants.

La militance, un mot aux contours flous
Les discussions se sont alors orientées vers leur vision de la militance. Linda défend une militance discrète, presque intime : « Je suis militante sans le savoir, par ma façon de prendre soin des relations humaines, en cohérence avec mes valeurs ». Pour Marinette au contraire : « Militer, c’est prendre des risques, affronter, aller à contre-courant ». Corine cite Arthur Keller, expert des risques systémiques et des stratégies de résilience collective dont l’optique est d’agir dans l’urgence afin de toucher un maximum de personnes. Cette discussion illustre une tension majeure : la militance doit-elle être visible, publique, héroïque ? Ou peut-elle aussi être discrète, quotidienne, presque silencieuse ? La question de la désobéissance civile a fait aussi l’objet de débat : « Faut-il refuser certains droits, comme la carte d’identité, pour marquer une rupture ? ».
Le rapport au politique : entre frustration et résistance
L’arpentage a mis en lumière un sentiment partagé : les institutions enferment plus qu’elles n’ouvrent. Pour Marinette, « les procédures sont si compliquées. Même pour une rencontre communale, il faut demander audience, et les réponses sont préparées à l’avance. Impossible de débattre vraiment le jour J ! ». « Sommes-nous encore en démocratie ? La démocratie est-elle un leurre ? », interroge Linda. « Nous ne sommes pas dans un pays totalitaire », tempère Marinette. Corine, quant à elle, élargit le propos à l’environnement : « Comment sortir de la binarité pour/contre ? Où trouver d’autres sources d’information, sortir de notre zone de confort, rencontrer d’autres opinions ? Comment rassembler plus largement ? ».
Cette tension entre dysfonctionnement démocratique et libertés réelles nourrit chez elles à la fois la colère, le doute et la volonté de trouver d’autres voies. Comment dès lors rassembler, créer du commun ? Pour Françoise : « Nous avons une responsabilité de fédérer et de lancer des projets ». Linda remarque : « Souvent, ce sont les grandes catastrophes qui rassemblent ». Mais dans la pratique, le constat général, c’est que ce sont « toujours les mêmes » qui viennent dans les actions militantes.
Certaines populations vivent des violences invisibles qui les éloignent, d’autres doutent de leur légitimité à agir en tant que citoyens. Comment dès lors aller chercher celles et ceux qui ne se sentent pas concernés ?
Burn out militant
Un autre fil rouge est apparu : l’épuisement. « Montrez moi que j’ai tort de militer pour l’avenir », dit l’une des participantes afin d’ouvrir le débat avec ses congénères qui pensent que militer c’est aussi s’essouffler. « Le numérique nous divise, nous déshumanise ». « Avant, le village s’occupait collectivement des enfants.
Aujourd’hui, cette solidarité a disparu ». La militance apparaît à la fois comme une nécessité vitale et une source d’usure. Pour chacune, l’engagement prend des formes diverses. Pour Linda, « c’est rester dans la paix pour pouvoir échanger ». Pour Corine, « c’est œuvrer pour la collectivité ». Pour Françoise, « c’est vivre simplement en accord avec mes valeurs, et m’investir quand ça me parle ». Quant à Marinette, « c’est vivre des choix, se rassembler, échanger ».
Une militance plurielle et imparfaite
Cet arpentage a mis en lumière la richesse et la pluralité des formes de militance : discrète ou visible, quotidienne ou exceptionnelle, dans l’opposition ou dans la construction. Il a aussi révélé ses contradictions : entre engagement intime et action publique, entre démocratie réelle et façade institutionnelle, entre nécessité de rassembler et difficulté à inclure, entre espoir et épuisement. Militer, c’est moins incarner un modèle unique que chercher, ensemble, des manières d’habiter le monde différemment, malgré les limites et les tensions.
Peggy Lallemand et Claudia Benedetto
La vidéo arpentée : « Amandine Galima : Conseil, éveil : itinérance de militance », chaine youtube « Colloque Résistances des femmes autochtones ».
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