Mondial et politique, la coupe est pleine !
par Renato Pinto

La Coupe du monde de football est l’un des événements les plus suivis au niveau planétaire. Qu’on l’aime ou qu’il nous laisse indifférent, ce sport ne se limite pas à « courir après une balle ». Le football est à la fois un loisir populaire rassembleur et un sujet de division, autant qu’il représente une source de profit économique et un vecteur de propagande politique.
« Je l’ai dit, bordel ! Je l’ai dit ! » Philippe Albert, ancien footballeur devenu consultant pour la RTBF, laisse exploser sa joie – de même que des milliers de téléspectateurs et téléspectatrices devant leur téléviseur ou rassemblés devant des écrans géants. S’ensuivront partout en Belgique des scènes de liesse à grand renfort de coups de klaxon festifs. Nous sommes le 2 juillet 2018. Après avoir été menés 0–2 par une équipe japonaise méritante, les Diables rouges marquent le but de la victoire (signé Nacer Chadli) dans les arrêts de jeu et se qualifient pour les quarts de finale de la Coupe du monde de football. Une compétition organisée en Russie, offrant une vitrine planétaire à l’État présidé – à l’époque comme aujourd’hui – par un certain Vladimir Poutine.
Coups francs contre la démocratie
Cet exemple en vaut d’autres pour illustrer le coup de projecteur politique qu’offrent les Coupes du monde de football. De 1930 à 2026, aucune édition n’échappe à la règle, avec des accents plus prononcés selon les cas. Remontons le temps pour revenir sur quelques situations emblématiques.
Le 5 décembre 2025, la Fédération internationale de football (FIFA) décerne à Donald Trump un « prix de la paix » controversé, taillé sur mesure pour le président du futur pays hôte, frustré de n’avoir pas reçu le prix Nobel… Les dirigeants de la FIFA n’ignorent pourtant pas la poigne de fer que l’administration Trump fait peser sur tous les secteurs qui n’ont pas ses faveurs, immigration en tête.[1] Quelques semaines plus tard, des bombes américaines tombent sur l’Iran – dont l’équipe nationale affronte d’ailleurs la Belgique le 21 juin 2026… à Inglewood en Californie. Les relations diplomatiques étant extrêmement tendues entre la République islamique d’Iran et les États-Unis, des doutes persisteront durant des mois quant à la possibilité pour les joueurs iraniens d’obtenir les visas nécessaires.
Le 18 décembre 2022, Lionel Messi soulève le trophée tant convoité, consacrant aux yeux de beaucoup son statut de meilleur footballeur de tous les temps. Avant, pendant (et très peu après) le tournoi, des journalistes et militants pour les droits humains s’emploieront à dénoncer les dérives du régime qatari. On reste encore perplexe : fallait-il organiser un tel événement au Qatar, dans des stades couteux en énergie et bien plus encore en vies humaines ?
Le 22 juin 1986, Diego Maradona marque deux des buts les plus célèbres de l’histoire du sport (le premier… de la main, le second en dribblant toute la défense adverse), lors d’un duel sous haute tension contre l’Angleterre. Quatre ans après la guerre des Malouines, l’Argentine vaincue tient sa revanche sur le plan symbolique.
Huit ans plus tôt, le 25 juin 1978, l’Argentine remporte pour la première fois le sacre planétaire. Sur ses terres et non sans polémiques. C’est Videla, chef de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’État perpétré deux ans plus tôt, qui remet le trophée entre les mains du capitaine victorieux. Cette dictature militaire est l’un des régimes les plus sanguinaires qu’ait connus l’Amérique latine.
Le 10 juin 1934, l’équipe nationale d’Italie exécute le salut fasciste lors de la finale (idem quatre ans plus tard). Bien que n’étant pas lui-même amateur de football, Benito Mussolini y est allé de son influence pour s’assurer la victoire de la Nazionale et accroitre ainsi le prestige de la patrie… et du régime fasciste.
On peut multiplier tant qu’on veut des exemples similaires.[2] Tous démontrent à quel point le sport est aussi un instrument de propagande et une façon efficace de redessiner son image sur la scène internationale. C’est particulièrement le cas pour la Coupe du monde de football. Avec les Jeux olympiques d’été, le Mondial (masculin) est l’événement sportif le plus suivi. Son rayonnement est indéniable et sans comparaison, y compris pour les personnes qui n’apprécient pas ce sport ou qui le regardent sans naïveté.
Même si beaucoup ne sont pas dupes, les intérêts en jeu sont si puissants qu’ils passent loin au-dessus de la tête du supporter lambda. Pourtant, du choix du pays hôte aux rivalités entre nations, en passant par les polémiques liées à l’arbitrage, rien n’échappe à un regard exercé à l’analyse politique.
Tout cela est en partie lié au principe même des tournois internationaux. Qui dit Coupe du monde dit compétition et rivalité entre nations. Et qui dit nations dit frontières, rapports de forces, jeux de pouvoir et parfois conflits. Les auteurs du livre Football et identités expliquent que « le sport moderne est apparu dans nos sociétés occidentales au XIXe siècle à un moment où se déployaient également le processus de formation des identités au sein des nations.[3] » Au même titre que le folklore, les hymnes, les langues et le récit historique, le sport est un élément constitutif des identités et un facteur de cohésion (ou de division) entre individus. Autrement dit, il renforce la constitution d’un « nous » en opposition aux « autres », qui passe souvent par une forme de comparaison, de concurrence, voire d’affrontement.[4]
Carte rouge aux discriminations
Si la plupart des exemples précités illustrent les tensions liées aux confrontations sportives ou la volonté de redorer son blason, le retentissement de ces événements populaires peut permettre, parfois, de ressouder des populations fracturées ou de susciter une saine remise en question.
Le 20 août 2023, le baiser non consenti – et condamné – de Luis Rubiales à Jennifer Hermoso, n° 10 de l’équipe d’Espagne lauréate du Mondial féminin, a symbolisé à la fois la persistance d’un patriarcat décomplexé mais aussi la lutte pour y mettre un terme : un combat politique s’il en est qui, en l’occurrence, s’est soldé par une victoire de la plaignante.
Les compétitions internationales peuvent accentuer l’écart entre les populations et exacerber le racisme, mais elles peuvent aussi avoir un effet fédérateur, rassembleur. Ainsi, l’équipe de France « Black-Blanc-Beur » qui a remporté la Coupe du monde de 1998 a été perçue, un temps, comme représentative de la richesse d’une société diversifiée et multiculturelle.[5]
Dans le même ordre d’idée, les succès des Diables rouges tendent à limer les aspérités entre les populations flamandes et wallonnes en Belgique. À ce jour, peu de gens songeraient à scinder l’équipe nationale en deux parties distinctes (comme c’est pourtant le cas au Royaume-Uni[6]).
Dans un esprit de solidarité et de paix, Nelson Mandela a vu dans l’organisation – et la victoire – de la Coupe du monde de rugby un moyen de réconcilier Noirs et Blancs sur le sol sudafricain (avec un succès qu’il ne faut ni surestimer… ni sous-estimer). On lui doit cet éloge : « Le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’inspirer. Il a le pouvoir d’unir les gens comme peu d’autres choses le font. Il parle aux jeunes dans un langage qu’ils comprennent. Le sport peut faire naître l’espoir là où il n’y avait auparavant que le désespoir. Il est plus puissant que les gouvernements pour faire tomber les barrières raciales. Il se moque de toutes les formes de discrimination. »
Si ce discours peut paraître trop idéaliste, l’organisation d’une Coupe du monde dans un pays sensible – pour de multiples raisons – permet à tout le moins d’informer, de susciter de la réflexion, de poser des questions… C’est l’occasion de mettre le focus sur telle ou telle problématique, voire même de faire pression pour soutenir des évolutions. On n’a jamais autant parlé du (non) respect des droits humains au Qatar qu’à l’occasion de la Coupe du monde attribuée à ce pays. En dehors de ces périodes de médiatisation intense, ces situations passent complètement sous les radars.
Cela dit, force est de constater qu’une fois l’événement passé, les problèmes soulevés sont vite oubliés. Durant la période de compétition également, ces inquiétudes passent au second plan par rapport aux intérêts sportifs (et économiques) en jeu.
Du pain et des jeux
Du pain et des jeux. Cette locution remonte à l’Antiquité. Elle fait référence au développement d’une stratégie politique qui consiste à détourner l’attention de la population et à s’attirer ses faveurs, en lui offrant de la nourriture et du divertissement.
Si le foot n’est pas aussi brutal que ne l’étaient les jeux du cirque, il a aussi (plus encore que d’autres sports, semble-t-il) une fonction d’exutoire et de catalyseur des tensions existantes au sein de la société. De plus, pour beaucoup, il s’agit bien sûr d’un loisir offrant du spectacle et une ferveur contagieuse, mais également d’un moyen de se distraire, y compris en reléguant temporairement au second plan les problèmes du quotidien.
De nos jours, la recherche de profit (économique) est devenue l’un des principaux moteurs de cette mécanique, ce qui explique en partie les bonnes relations qu’entretient la FIFA avec une série de régimes peu/non démocratiques.
Droit au but
Qu’on soit fan ou détracteur, l’impact de la Coupe du monde de foot est indéniable. Loin de se limiter à un spectacle durant lequel vingt-deux joueurs courent après une balle, il s’agit d’un phénomène collectif d’une ampleur inégalée, dont la portée dépasse le cadre sportif. Des dictateurs sans scrupules n’ont pas hésité à la mettre au service de leur propagande, mais elle peut aussi servir de point d’accroche pour la défense des droits humains fondamentaux.
L’équilibre est précaire entre, d’une part, l’instrumentalisation d’un plaisir populaire et, d’autre part, le légitime besoin de délassement que beaucoup ressentent. Il serait en tout cas injuste de pointer du doigt les innombrables personnes pour qui regarder un match de foot est tout simplement un loisir. C’est particulièrement le cas pour celles et ceux qui ont peu de moyens à dépenser dans des hobbys couteux et qui prennent deux heures à se vider l’esprit et à s’enthousiasmer des performances de ceux dont la société a fait des stars.
[1] Amnesty International, L’humanité doit triompher. Défendre les droits et lutter contre la répression pendant la Coupe du monde de la FIFA 2026.
[2] La RTBF consacre d’ailleurs une série de podcasts à la géopolitique du ballon rond, à écouter sur auvio.rtbf.be.
[3] Jean-Michel De Waele et Alexandre Husting, Football et identités, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, Bruxelles, 2008, p. 7. Cité par Simon Lechat, « Le football se prête-t-il au racisme ? », dans Signes des temps, BePax, n° 3, octobre-novembre 2018.
[4] Simon Lechat, ibid.
[5] On n’en est plus là aujourd’hui mais, même si le Rassemblement National caracole désormais en tête de tous les sondages, il ne faudrait pas oublier que plusieurs joueurs de l’équipe de France actuelle lui ont nettement marqué leur opposition.
[6] L’Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande du nord ont chacune leur équipe nationale de football.