Nos émotions nous manipulent-elles ? Le rôle des émotions dans nos résistances

1. Le déclic de l’engagement : ce qui nous fait bondir
Les premières réactions mettent en lumière un sentiment d’impuissance face aux dérives systémiques. Un participant évoque ainsi la loi de l’extinction de l’action publique et l’affaire Reynders liée au blanchiment d’argent : « Je me sens impuissant, même quand ces dérives sont dénoncées. Cela heurte profondément. Dans nos métiers, on nous demande une transparence absolue « . Danielle abonde dans ce sens, rappelant que l’indignation naît aussi d’un préjudice collectif : « Voir l’argent public – notre argent – ainsi gaspillé est insupportable. »
Pour autant, Danielle refuse la paralysie : « Tout ce qui touche à l’injustice me met en colère. Alors, pour ne pas subir, je me mets en mouvement. C’est ma façon de reprendre le contrôle. Je ne peux pas porter toute la misère du monde, alors je choisis d’agir à l’échelle locale. »
Catherine, de son côté, partage sa blessure face à l’autoritarisme : « Je suis révoltée par les hommes qui se prennent pour Dieu et imposent leur réalité, même en dehors des dictatures. Cela abîme ma confiance en l’humain. Pour surmonter cette tristesse, je travaille sur ma résilience, sur ma foi, et je m’efforce de semer du réconfort autour de moi tout en arrachant les mauvaises herbes de mon esprit. »
L’échange bifurque ensuite vers les mécanismes de manipulation globale, comme la « novlangue » ou la « fenêtre d’Overton » (qui rend acceptables des idées autrefois impensables).
Face à une actualité anxiogène, Anne confie sa stratégie de préservation : « L’actualité me fait peur et me met en colère. Pour me protéger et garder mon énergie pour le quotidien, je choisis parfois le déni. Ce qui me touche au plus près, ce sont les tensions familiales ou amicales, souvent exacerbées par le numérique qui divise. J’ai peur pour mes petits-enfants. »
Jean-François partage ce besoin de protection face au flux d’informations : « Les images de guerres absurdes et la destruction de l’environnement me bouleversent. Pour tenir, je m’accroche à l’espoir que cela s’arrête. Je m’impose une diète médiatique pour fuir les discours dénigrants de figures comme Georges-Louis Bouchez, Donald Trump ou David Clarinval. » Il regrette également la lenteur de la justice, l’inaction des gouvernements face aux dérives financières et la montée de l’individualisme. Son mode d’action ? « Parler autour de moi et prendre soin de mon entourage proche. »
Linda conclut ce premier tour de table par une approche plus analytique : « Si la télévision m’étouffe, le quotidien reste le terrain de mon militantisme. Pour avancer, je travaille ma qualité d’écoute, mon empathie et ma rationalité. Prendre de la hauteur, analyser les faits de manière froide et sans vagues d’émotions m’aide à agir à ma place au sein d’un groupe. »
La résistance affective est un moteur puissant, mais elle doit être canalisée pour ne pas nous épuiser.
2. Du « Je » au « Nous » : briser l’isolement face aux injustices
Dans un second temps, le groupe s’est penché sur la dimension collective : comment relier le personnel au politique, briser l’isolement et transformer un deuil ou une colère individuelle en une force collective ?
La question posée était la suivante : Avez-vous déjà vécu un événement (perte, lutte locale, grève) où votre peine ou votre colère est devenue celle de tout le monde, à l’image du mouvement déclenché par le port du voile en Iran ? Comment passe-t-on du sentiment d’être « dégoûté tout seul » au soulagement de se dire « on est ensemble et on refuse » ?
Jean-François illustre magnifiquement cette bascule grâce à une lutte locale contre un projet immobilier de tour dans son quartier. Refusant de subir, il est d’abord allé voir son voisin. Très vite, l’effet boule de neige a pris. Sans grand appel à la mobilisation, ils ont simplement déposé des tracts dans les boîtes aux lettres avec un message simple : « Intéressez-vous à ce qui se passe à Marche ! » Le résultat fut impressionnant : plus de 300 personnes se sont déplacées pour consulter le projet, représentant un taux de réponse de 30 %. Un noyau d’une quinzaine de citoyens s’est constitué pour décortiquer les documents officiels. Face à cette pression, la commune a dû nommer un médiateur. Lors d’une réunion au centre culturel, les habitants ont mis en lumière les contradictions administratives du dossier, bloquant ainsi le règlement d’urbanisme. « Cela a demandé du temps et de l’engagement », précise Jean-François. « Aujourd’hui, nous ne sommes pas une association officielle, mais un groupe informel, solidaire et vigilant. Si l’un de nous a un problème, les autres viennent prêter main-forte. »
Anne, sa compagne, résume parfaitement cet état d’esprit en citant un adage anglophone :
Cette expérience insuffle une immense vague d’enthousiasme et d’énergie au sein du groupe.
Danielle rebondit en racontant comment une simple rencontre dans un parc s’est transformée en un projet de solidarité pérenne. Intriguée puis touchée par son interaction avec un jeune MENA (Mineur Étranger Non Accompagné) qui lui proposait de la pousser sur une balançoire, elle a dépassé ses appréhensions pour s’engager concrètement. Elle a rejoint le groupe de participation communal de la coordination Nord/Sud et a impulsé un projet d’accompagnement des personnes migrantes, toujours actif aujourd’hui.
Catherine, quant à elle, rappelle la force thérapeutique du collectif : après avoir traversé un burn-out professionnel, c’est grâce au soutien et à la bienveillance du groupe qu’elle a pu « sortir la tête de l’eau ».
3. Face à la « politique de la cruauté »
Notre exploration nous a conduits à analyser un concept fort : la politique de la cruauté. On peut la définir comme l’attitude de dirigeants ou de structures qui mettent en place des règles générant volontairement de la souffrance, ou s’en désintéressent totalement, dans le seul but de maintenir leur contrôle ou d’atteindre des objectifs personnels. C’est le moment où le système devient froid, déshumanisé, incapable d’écouter ou de ressentir la réalité du peuple.
Les exemples sont nombreux au quotidien : les labyrinthes administratifs où l’on passe des heures au téléphone, les serveurs vocaux ou les intelligences artificielles qui nous réduisent à de simples numéros.
C’est aussi la fabrique du mépris social lorsque les discours politiques qualifient les travailleurs de « fainéants » ou les grévistes de « sauvages ». Enfin, c’est la violence du capitalisme pur : fermer une usine, supprimer une ligne de train ou couper des lits d’hôpitaux au nom des chiffres, en ignorant les familles laissées sur le carreau et les déserts médicaux créés.
Le groupe s’est alors arrêté sur cette interrogation : Dans votre vie professionnelle ou face à l’administration, à quel moment vous êtes-vous dit : « Ils n’ont pas de cœur, ce système est devenu cruel et fou » ?
- Danielle partage une scène vécue dans une agence bancaire, où une employée s’est montrée profondément méprisante envers un monsieur qui demandait simplement de l’aide pour utiliser le bancontact. Un participant réagit instantanément : « Cette réponse est inhumaine. L’humain est devenu aussi froid que la machine. »
- Catherine évoque la violence du monde du travail : « Après trois semaines d’hospitalisation, on a exigé mon retour immédiat à l’emploi. Et le jour de mon arrivée, ma mission était de former la personne censée me remplacer ! » Ce à quoi Anne ajoute, en référence aux politiques actuelles : « Le MR veut remettre les gens au travail beaucoup trop vite, sans respecter leur santé. »
- Un autre participant prend l’exemple des prisons belges en surchauffe : « Toutes les prisons sont surpeuplées. Mon voisin est resté en détention préventive pendant quatre ans ! Le plus cruel, c’est que ce statut est pire qu’une condamnation ferme : c’est un véritable « CDI » sans date de fin. Le monde politique a le pouvoir de changer les choses mais refuse d’y mettre les moyens. Résultat : des condamnés ont accès à des droits ou des aménagements que les 3 000 personnes en préventif n’ont pas. »
Conclusion : La joie comme carburant
Pour clore cet après-midi intense, chaque participant a été invité à exprimer la certitude avec laquelle il repartait chez lui. Un magnifique tour de table sous le signe de l’optimisme et de la reliance :
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- Danielle : « La certitude d’être ici aujourd’hui et de vivre pleinement parmi les autres. »
- Anne : « La certitude qu’il y a de belles personnes dans cette pièce. Mes valeurs s’en trouvent nourries, et je vous dis merci. »
- Linda : « J’ai la conviction que, même si j’ignore de quoi demain sera fait, j’ai décidé aujourd’hui d’être heureuse avec les gens qui m’entourent. »
- Jean-François : « Je repars apaisé de voir que nous partageons les mêmes interrogations et les mêmes sentiments. Je trouve ca bien de voir que chacun agit à sa mesure. »
- Un participant enthousiaste : « J’ai la certitude absolue que je serai là demain pour le prochain arpentage ! »
- Catherine : « L’homme n’est pas fait pour vivre seul. L’union fait la force ! »