Résister ensemble
Arpentage du 5 mars 2026
Résister, de Salomé Saqué

Comment résister aujourd’hui à la montée des discours autoritaires, à la banalisation de l’extrême droite et à l’érosion progressive des repères démocratiques ?
Le 5 mars dernier, le groupe d’arpentage s’est retrouvé pour explorer collectivement le livre Résister de la journaliste Salomé Saqué. Une lecture partagée qui a suscité des échanges riches, parfois bouleversants, entre analyses politiques, expériences personnelles et réflexions sur les formes possibles de résistance.
Nous nous sommes retrouvés en ce début de mois de mars pour un nouvel arpentage, dans une atmosphère douce, presque printanière. Comme souvent, la rencontre commence par la joie simple de se revoir, de partager quelques nouvelles avant d’entrer dans la lecture.
Cette séance était aussi l’occasion d’accueillir Céline, animatrice dans les associations Vivre Ensemble et Entraide et Fraternité, venue cette fois avec sa casquette de Vivre Ensemble. Elle accompagnera la venue en Belgique de Roseline, militante féministe et engagée dans l’agroécologie en Haïti, venue partager son expérience et où nous décidons de nous organiser pour la rencontrer… à suivre!
Deux nouvelles participantes rejoignaient également le groupe : Maurine et Joëlle, toutes deux militantes pacifistes, venues découvrir l’outil de l’arpentage.
Le livre choisi pour cette rencontre, Résister de la journaliste Salomé Saqué, allait rapidement susciter des réactions.
Je ne vous cacherai pas que le contenu et les émotions éprouvées par les membres du groupe ont été riches. J’ai fait le choix de reformuler la quasi-totalité des échanges, tant l’importance du sujet nous semble aujourd’hui primordiale.

Comprendre les dangers de l’extrême droite
Linda ouvre le partage de lecture avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude. À travers le livre, dit-elle, elle mesure davantage l’ampleur des dérives en cours :
« C’est très intéressant, je comprends mieux les dangers de l’extrême droite et ses dérives qui font tache partout et que cela ne s’arrête pas de s’amplifier. »
Elle évoque la fragilisation progressive des piliers démocratiques : la liberté d’expression, la place des médias, mais aussi l’égalité entre les citoyens. Une question l’indigne particulièrement :
« Et la femme n’existe pas, il y a un recul en arrière. »
Pourtant, elle souligne aussi l’importance de celles et ceux qui continuent de prendre la parole malgré les risques : des journalistes, des citoyennes, des militants qui encouragent même les plus petits mouvements à résister.
Violence politique et menaces
La discussion s’intensifie lorsque Joëlle pose une question directe sur les menaces évoquées dans le livre :
« Est-ce qu’il existe une liste des profils à faire sauter selon l’extrême droite ? »
Linda répond :
« Oui ! Il existe une liste, la liste noire… où des têtes sont mises à prix. Syndicats, avocats et d’autres ! L’extrême droite les appelle les “fouilles-merdes à abattre”. »
Et les politiques n’interviennent pas.
« Le langage est violent », conclut Linda, « il faut être prudent. »
La montée des violences d’extrême droite
Lorsque Céline partage sa partie de lecture, son émotion est palpable :
« J’ai carrément eu des frissons d’horreur car ça va plus loin que ce que je pensais. »
Elle évoque les passages du livre consacrés aux violences physiques et aux assassinats commis par des militants d’extrême droite. Ces groupes sont aujourd’hui identifiés par le ministère de l’Intérieur français comme la deuxième menace terroriste après l’islamisme radical.
Pourtant, observe-t-elle, cette réalité reste peu visible dans les médias :
« Les médias mainstream parlent de djihadistes, jamais de l’extrême droite, et créent des concepts comme l’écoterrorisme. »
Elle revient également sur le mécanisme décrit dans le livre : celui des petits renoncements politiques successifs qui affaiblissent progressivement un État de droit.
Un chiffre cité dans certaines analyses politiques écologique européennes fait réagir le groupe :
« Il faut 18 mois pour faire tomber un État de droit en France. »
Une bataille médiatique
Maurine poursuit l’arpentage : « C’est une bataille médiatique ! »
Certaines stratégies qui paraissaient théoriques il y a quelques années deviennent aujourd’hui visibles.
« Il y avait la stratégie du choc il y a quelques années, on n’y croyait pas puis cela arrive. »
Elle évoque également la concentration des médias et l’influence croissante de grands groupes :
« Il y a un glissement des normes, des sujets du pouvoir, de l’organisation… comme les médias de Bolloré. »
Pour Salomé Saqué, ce phénomène participe vers une transformation plus large des repères collectifs, portée notamment par une nouvelle forme de langage politique : la novlangue (concept créé par George Orwell dans son roman 1984, désigne un langage manipulé, appauvri et rigide, imposé par un pouvoir pour restreindre la pensée, éliminer la subversion et dénaturer la réalité)

Maurine reprend l’hommage fait par l’autrice à Hannah Arendt qui marque particulièrement le groupe :
« Attention à un peuple qui ne croit plus rien car on peut faire ce que l’on veut avec ce peuple. »
La bataille numérique et les imaginaires
Sabine poursuit en évoquant le rôle central d’Internet et des réseaux sociaux :
« C’est une bataille numérique. »
Elle décrit la diffusion de certains imaginaires traditionnels — comme les figures des tradwives ou les discours masculinistes — qui réapparaissent dans l’espace numérique.
Selon elle, ces récits participent à rendre certaines idées séduisantes ou banales, contribuant à l’émergence d’un « fascisme cool ».
Les militants d’extrême droite utilisent aujourd’hui tous les outils disponibles : intelligence artificielle, réseaux sociaux, production massive de contenus et diffusion de fausses informations.
Le poison de l’indifférence
Les échanges deviennent ensuite plus libres, sous forme de discussions spontanées.
Le thème de l’indifférence surgit rapidement, accompagné de la célèbre citation de Stéphane Hessel :
« La pire des attitudes est l’indifférence, dire “je n’y peux rien, je me débrouille”. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. »
Plusieurs participants rappellent que l’indignation a souvent été le moteur des grands changements historiques.
Mais aussi un questionnement plus personnel :
« Je me sens indifférente à certaines choses… mais comment réagir à tout ? »
La question ouvre un échange sur le sentiment d’impuissance que beaucoup peuvent ressentir face à l’ampleur des crises.
Neutralité et rôle des médias
Johann reprend ensuite la parole pour aborder la question de la neutralité dans les médias. Il évoque l’exemple de journalistes sanctionnés récemment pour avoir critiqué l’extrême droite.
Joëlle intervient alors pour rappeler :
« L’extrême droite ne prône pas la neutralité. »
Johann nuance en expliquant que la neutralité reste un idéal vers lequel on tend, mais qui demeure difficile à incarner pleinement. Pour illustrer son propos, il donne un exemple simple :
lorsqu’une canicule survient, certains médias choisissent de montrer une bonne glace, tandis que d’autres préfèrent montrer une ambulance.
Il exprime aussi un désaccord avec un passage du livre concernant la Wallonie et son cordon sanitaire. Selon lui, même si l’extrême droite n’est pas installée politiquement dans la région, certains discours fascisants circulent aujourd’hui de manière décomplexée dans la société.
Pour lui, la réponse passe notamment par l’éducation permanente et le développement de l’esprit critique :
« Cultiver l’esprit critique, c’est faire acte de résistance. »
Résister : recréer du lien
La dernière partie du livre, consacrée aux pistes d’action, est présentée par Joëlle. Elle explique qu’elle a sans doute eu la partie la plus facile à lire puisqu’elle porte sur les propositions concrètes.
Elle en retient surtout cette idée :
« Retrouver l’unité et recréer du lien – ne pas ajouter du mépris au mépris. »
La cohésion sociale apparaît alors comme un rempart essentiel face aux discours d’extrême droite.
Céline partage un sentiment largement partagé dans le groupe :
« J’ai le sentiment que nous sommes dispersés et que l’extrême droite est un bloc. »
Elle se souvient d’une réflexion entendue lors d’une rencontre avec Ariane Estenne du MOC, qui décrivait le néolibéralisme est une machine qui a formaté la division sociale.
Imaginer et construire d’autres récits
La discussion se termine sur les différentes formes que peut prendre la résistance.
Joëlle évoque le sport comme symbole d’union, mais aussi la créativité : les films, les chansons, les écrits, autant de manières de produire de nouveaux récits et de nourrir un imaginaire collectif différent.
Elle rappelle que l’histoire montre souvent que les changements naissent du local, de la base, de l’imagination de celles et ceux qui osent rêver autrement.
La question des générations apparaît également. Quelqu’un souligne la difficulté de dialoguer avec certaines personnes plus âgées. Johann évoque alors l’importance de l’intergénérationnel, tandis que Maureen rappelle que beaucoup de jeunes se sentent aujourd’hui isolés et privés d’espoir.
Peu à peu, une conviction commune se dégage : la nécessité de sortir de nos bulles, de se rencontrer et de dialoguer.
La rencontre se clôt finalement sur une idée simple, mais puissante :
L’amour est la forme de résistance la plus radicale et la joie d’être ensemble.