Actualités

Nos émotions nous mani­pulent-elles ? Le rôle des émotions dans nos résis­tances

Retour sur un après-midi d’ar­­­­­­­pen­­­­­­­tage riche en partages et en éner­­­­­­­gie posi­­­­­­­tive, autour des regards croi­­­­­­­sés de Salomé Saqué et Chowra Maka­­­­­­­remi dans l’émis­­­­­sion de Blast en ligne sur youtube.
Fran­­­­­­­che­­­­­­­ment, c’était une super après-midi. Person­­­­­­­nel­­­­­­­le­­­­­­­ment, d’en­­­­­­­tendre tous ces échanges, ça m’a reboosté à bloc ! En plus, trois nouvelles têtes ont rejoint le groupe pour l’oc­­­­­­­ca­­­­­­­sion. On espère que la lecture de cet article vous fera autant de bien que ce qu’on a partagé tous ensemble autour de la table.

1. Le déclic de l’en­­­­­­­ga­­­­­­­ge­­­­­­­ment : ce qui nous fait bondir

Pour lancer la discus­­­­­­­sion, une première ques­­­­­­­tion est posée au groupe : Dans votre quoti­­­­­­­dien, quel est le déclic qui vous fait bondir ? Face à cela, vous sentez-vous para­­­­­­­lysé ou, au contraire, poussé à agir ?

Les premières réac­­­­­­­tions mettent en lumière un senti­­­­­­­ment d’im­­­­­­­puis­­­­­­­sance face aux dérives systé­­­­­­­miques. Un parti­­­­­­­ci­­­­­­­pant évoque ainsi la loi de l’ex­­­­­­­tinc­­­­­­­tion de l’ac­­­­­­­tion publique et l’af­­­­­­­faire Reyn­­­­­­­ders liée au blan­­­­­­­chi­­­­­­­ment d’argent : « Je me sens impuis­­­­­­­sant, même quand ces dérives sont dénon­­­­­­­cées. Cela heurte profon­­­­­­­dé­­­­­­­ment. Dans nos métiers, on nous demande une trans­­­­­­­pa­­­­­­­rence abso­­­­­­­lue « . Danielle abonde dans ce sens, rappe­­­­­­­lant que l’in­­­­­­­di­­­­­­­gna­­­­­­­tion naît aussi d’un préju­­­­­­­dice collec­­­­­­­tif : « Voir l’argent public – notre argent – ainsi gaspillé est insup­­­­­­­por­­­­­­­table. »

Pour autant, Danielle refuse la para­­­­­­­ly­­­­­­­sie : « Tout ce qui touche à l’injus­­­­­­­tice me met en colère. Alors, pour ne pas subir, je me mets en mouve­­­­­­­ment. C’est ma façon de reprendre le contrôle. Je ne peux pas porter toute la misère du monde, alors je choi­­­­­­­sis d’agir à l’échelle locale. »

Cathe­­­­­­­rine, de son côté, partage sa bles­­­­­­­sure face à l’au­­­­­­­to­­­­­­­ri­­­­­­­ta­­­­­­­risme : « Je suis révol­­­­­­­tée par les hommes qui se prennent pour Dieu et imposent leur réalité, même en dehors des dicta­­­­­­­tures. Cela abîme ma confiance en l’hu­­­­­­­main. Pour surmon­­­­­­­ter cette tris­­­­­­­tesse, je travaille sur ma rési­­­­­­­lience, sur ma foi, et je m’ef­­­­­­­force de semer du récon­­­­­­­fort autour de moi tout en arra­­­­­­­chant les mauvaises herbes de mon esprit. »

L’échange bifurque ensuite vers les méca­­­­­­­nismes de mani­­­­­­­pu­­­­­­­la­­­­­­­tion globale, comme la « novlangue » ou la « fenêtre d’Over­­­­­­­ton » (qui rend accep­­­­­­­tables des idées autre­­­­­­­fois impen­­­­­­­sables).

Face à une actua­­­­­­­lité anxio­­­­­­­gène, Anne confie sa stra­­­­­­­té­­­­­­­gie de préser­­­­­­­va­­­­­­­tion : « L’ac­­­­­­­tua­­­­­­­lité me fait peur et me met en colère. Pour me proté­­­­­­­ger et garder mon éner­­­­­­­gie pour le quoti­­­­­­­dien, je choi­­­­­­­sis parfois le déni. Ce qui me touche au plus près, ce sont les tensions fami­­­­­­­liales ou amicales, souvent exacer­­­­­­­bées par le numé­­­­­­­rique qui divise. J’ai peur pour mes petits-enfants. »

Jean-François partage ce besoin de protec­­­­­­­tion face au flux d’in­­­­­­­for­­­­­­­ma­­­­­­­tions : « Les images de guerres absurdes et la destruc­­­­­­­tion de l’en­­­­­­­vi­­­­­­­ron­­­­­­­ne­­­­­­­ment me boule­­­­­­­versent. Pour tenir, je m’ac­­­­­­­croche à l’es­­­­­­­poir que cela s’ar­­­­­­­rête. Je m’im­­­­­­­pose une diète média­­­­­­­tique pour fuir les discours déni­­­­­­­grants de figures comme Georges-Louis Bouchez, Donald Trump ou David Clarin­­­­­­­val. » Il regrette égale­­­­­­­ment la lenteur de la justice, l’inac­­­­­­­tion des gouver­­­­­­­ne­­­­­­­ments face aux dérives finan­­­­­­­cières et la montée de l’in­­­­­­­di­­­­­­­vi­­­­­­­dua­­­­­­­lisme. Son mode d’ac­­­­­­­tion ? « Parler autour de moi et prendre soin de mon entou­­­­­­­rage proche. »

Linda conclut ce premier tour de table par une approche plus analy­­­­­­­tique : « Si la télé­­­­­­­vi­­­­­­­sion m’étouffe, le quoti­­­­­­­dien reste le terrain de mon mili­­­­­­­tan­­­­­­­tisme. Pour avan­­­­­­­cer, je travaille ma qualité d’écoute, mon empa­­­­­­­thie et ma ratio­­­­­­­na­­­­­­­lité. Prendre de la hauteur, analy­­­­­­­ser les faits de manière froide et sans vagues d’émo­­­­­­­tions m’aide à agir à ma place au sein d’un groupe. »

2. Du « Je » au « Nous » : briser l’iso­­­­­­­le­­­­­­­ment face aux injus­­­­­­­tices

Dans un second temps, le groupe s’est penché sur la dimen­­­­­­­sion collec­­­­­­­tive : comment relier le person­­­­­­­nel au poli­­­­­­­tique, briser l’iso­­­­­­­le­­­­­­­ment et trans­­­­­­­for­­­­­­­mer un deuil ou une colère indi­­­­­­­vi­­­­­­­duelle en une force collec­­­­­­­tive ?

La ques­­­­­­­tion posée était la suivante : Avez-vous déjà vécu un événe­­­­­­­ment (perte, lutte locale, grève) où votre peine ou votre colère est deve­­­­­­­nue celle de tout le monde, à l’image du mouve­­­­­­­ment déclen­­­­­­­ché par le port du voile en Iran ? Comment passe-t-on du senti­­­­­­­ment d’être « dégoûté tout seul » au soula­­­­­­­ge­­­­­­­ment de se dire « on est ensemble et on refuse » ?

JeanFrançois illustre magnifiquement cette
bascule grâce à une lutte locale contre un projet
immobilier qui ne respec­tait pas les lois de
l’ur­ba­nisme dans son quartier. Refusant de
subir, il s’est allié à deux autres voisins qui,
ensemble, ont contesté le projet. Plus tard, la
commune a soumis à enquête publique une
révi­sion des règles d’ur­ba­nisme locales ; les
trois voisins ont décidé d’étu­dier les nouveaux
règle­ments propo­sés ensemble avec d’autres
habi­tants qui avaient eu eux aussi des
problèmes d’ur­ba­nismes dans leur quar­tier. Le
but était d’ai­der chacun à rédi­ger ses remarques
à l’enquête. Mais le groupe infor­mel s’est dit : il
faut inci­ter tous les habi­tants de la commune à
donner leur avis aussi sur les nouvelles règles
d’ur­ba­nisme. Cette sensi­bi­li­sa­tion s’est faite par
un tract toutesboîtes, distri­bué par les
membres du groupe euxmêmes. Le message
était simple : «  Intéressezvous à ce qui se passe
à Marche ! Donnez votre avis !  » Résultat : plus
de 300 personnes ont répondu à l’enquête
publique. Le tract a aussi poussé la commune à
orga­ni­ser une réunion d’in­for­ma­tion publique
au centre cultu­rel. «  Cela a demandé du temps
et de l’engagement  », précise JeanFrançois.
«  Aujourd’hui, nous ne sommes pas deve­nus une
association officielle, mais un groupe informel,
solidaire et vigilant. Si l’un de nous a un
problème, les autres viennent prêter main
forte.  » Et on conti­nue à veiller sur la suite du
dossier.

Anne, son épouse, résume parfai­­­­­­­te­­­­­­­ment cet état d’es­­­­­­­prit en citant un adage anglo­­­­­­­phone :

« A person who is growing a garden, if he is growing it orga­­­­­­­ni­­­­­­­cally, is impro­­­­­­­ving a piece of the world. » (Celui qui cultive un jardin de manière orga­­­­­­­nique améliore un morceau du monde). Culti­­­­­­­ver son propre espace n’est pas un acte égoïste : c’est la première étape indis­­­­­­­pen­­­­­­­sable pour soigner collec­­­­­­­ti­­­­­­­ve­­­­­­­ment notre planète.

Cette expé­­­­­­­rience insuffle une immense vague d’en­­­­­­­thou­­­­­­­siasme et d’éner­­­­­­­gie au sein du groupe.

Danielle rebon­­­­­­­dit en racon­­­­­­­tant comment une simple rencontre dans un parc s’est trans­­­­­­­for­­­­­­­mée en un projet de soli­­­­­­­da­­­­­­­rité pérenne. Intri­­­­­­­guée puis touchée par son inter­­­­­­­ac­­­­­­­tion avec un jeune MENA (Mineur Étran­­­­­­­ger Non Accom­­­­­­­pa­­­­­­­gné) qui lui propo­­­­­­­sait de la pous­­­­­­­ser sur une balançoire, elle a dépassé ses appré­­­­­­­hen­­­­­­­sions pour s’en­­­­­­­ga­­­­­­­ger concrè­­­­­­­te­­­­­­­ment. Elle a rejoint le groupe de parti­­­­­­­ci­­­­­­­pa­­­­­­­tion commu­­­­­­­nal de la coor­­­­­­­di­­­­­­­na­­­­­­­tion Nord/Sud et a impulsé un projet d’ac­­­­­­­com­­­­­­­pa­­­­­­­gne­­­­­­­ment des personnes migrantes, toujours actif aujourd’­­­­­­­hui.

Cathe­­­­­­­rine, quant à elle, rappelle la force théra­­­­­­­peu­­­­­­­tique du collec­­­­­­­tif : après avoir traversé un burn-out profes­­­­­­­sion­­­­­­­nel, c’est grâce au soutien et à la bien­­­­­­­veillance du groupe qu’elle a pu « sortir la tête de l’eau ».

3. Face à la « poli­­­­­­­tique de la cruauté »

Notre explo­­­­­­­ra­­­­­­­tion nous a conduits à analy­­­­­­­ser un concept fort : la poli­­­­­­­tique de la cruauté. On peut la défi­­­­­­­nir comme l’at­­­­­­­ti­­­­­­­tude de diri­­­­­­­geants ou de struc­­­­­­­tures qui mettent en place des règles géné­­­­­­­rant volon­­­­­­­tai­­­­­­­re­­­­­­­ment de la souf­­­­­­­france, ou s’en désin­­­­­­­té­­­­­­­ressent tota­­­­­­­le­­­­­­­ment, dans le seul but de main­­­­­­­te­­­­­­­nir leur contrôle ou d’at­­­­­­­teindre des objec­­­­­­­tifs person­­­­­­­nels. C’est le moment où le système devient froid, déshu­­­­­­­ma­­­­­­­nisé, inca­­­­­­­pable d’écou­­­­­­­ter ou de ressen­­­­­­­tir la réalité du peuple.

Les exemples sont nombreux au quoti­­­­­­­dien : les laby­­­­­­­rinthes admi­­­­­­­nis­­­­­­­tra­­­­­­­tifs où l’on passe des heures au télé­­­­­­­phone, les serveurs vocaux ou les intel­­­­­­­li­­­­­­­gences arti­­­­­­­fi­­­­­­­cielles qui nous réduisent à de simples numé­­­­­­­ros.

C’est aussi la fabrique du mépris social lorsque les discours poli­­­­­­­tiques quali­­­­­­­fient les travailleurs de « fainéants » ou les grévistes de « sauvages ». Enfin, c’est la violence du capi­­­­­­­ta­­­­­­­lisme pur : fermer une usine, suppri­­­­­­­mer une ligne de train ou couper des lits d’hô­­­­­­­pi­­­­­­­taux au nom des chiffres, en igno­­­­­­­rant les familles lais­­­­­­­sées sur le carreau et les déserts médi­­­­­­­caux créés.

Le groupe s’est alors arrêté sur cette inter­­­­­­­­­­­­­ro­­­­­­­ga­­­­­­­tion : Dans votre vie profes­­­­­­­sion­­­­­­­nelle ou face à l’ad­­­­­­­mi­­­­­­­nis­­­­­­­tra­­­­­­­tion, à quel moment vous êtes-vous dit : « Ils n’ont pas de cœur, ce système est devenu cruel et fou » ?

  • Danielle partage une scène vécue dans une agence bancaire, où une employée s’est montrée profon­­­­­­­dé­­­­­­­ment mépri­­­­­­­sante envers un monsieur qui deman­­­­­­­dait simple­­­­­­­ment de l’aide pour utili­­­­­­­ser le bancon­­­­­­­tact. Un parti­­­­­­­ci­­­­­­­pant réagit instan­­­­­­­ta­­­­­­­né­­­­­­­ment : « Cette réponse est inhu­­­­­­­maine. L’hu­­­­­­­main est devenu aussi froid que la machine. »
  • Cathe­­­­­­­rine évoque la violence du monde du travail : « Après trois semaines d’hos­­­­­­­pi­­­­­­­ta­­­­­­­li­­­­­­­sa­­­­­­­tion, on a exigé mon retour immé­­­­­­­diat à l’em­­­­­­­ploi. Et le jour de mon arri­­­­­­­vée, ma mission était de former la personne censée me rempla­­­­­­­cer ! » Ce à quoi Anne ajoute, en réfé­­­­­­­rence aux poli­­­­­­­tiques actuelles : « Le MR veut remettre les gens au travail beau­­­­­­­coup trop vite, sans respec­­­­­­­ter leur santé. »
  • Un autre parti­­­­­­­ci­­­­­­­pant prend l’exemple des prisons belges en surchauffe : « Toutes les prisons sont surpeu­­­­­­­plées. Mon voisin est resté en déten­­­­­­­tion préven­­­­­­­tive pendant quatre ans ! Le plus cruel, c’est que ce statut est pire qu’une condam­­­­­­­na­­­­­­­tion ferme : c’est un véri­­­­­­­table « CDI » sans date de fin. Le monde poli­­­­­­­tique a le pouvoir de chan­­­­­­­ger les choses mais refuse d’y mettre les moyens. Résul­­­­­­­tat : des condam­­­­­­­nés ont accès à des droits ou des aména­­­­­­­ge­­­­­­­ments que les 3 000 personnes en préven­­­­­­­tif n’ont pas. »

Conclu­­­­­­­sion : La joie comme carbu­­­­­­­rant

Pour clore cet après-midi intense, chaque parti­­­­­­­ci­­­­­­­pant a été invité à expri­­­­­­­mer la certi­­­­­­­tude avec laquelle il repar­­­­­­­tait chez lui. Un magni­­­­­­­fique tour de table sous le signe de l’op­­­­­­­ti­­­­­­­misme et de la reliance :

    • Danielle : « La certi­­­­­­­tude d’être ici aujourd’­­­­­­­hui et de vivre plei­­­­­­­ne­­­­­­­ment parmi les autres. »
    • Anne : « La certi­­­­­­­tude qu’il y a de belles personnes dans cette pièce. Mes valeurs s’en trouvent nour­­­­­­­ries, et je vous dis merci. »
    • Linda : « J’ai la convic­­­­­­­tion que, même si j’ignore de quoi demain sera fait, j’ai décidé aujourd’­­­­­­­hui d’être heureuse avec les gens qui m’en­­­­­­­tourent. »
    • Jean-François : « Je repars apaisé de voir que nous parta­­­­­­­geons les mêmes inter­­­­­­­­­­­­­ro­­­­­­­ga­­­­­­­tions et les mêmes senti­­­­­­­ments. Je trouve ca bien de voir que chacun agit à sa mesure. »
    • Un parti­­­­­­­ci­­­­­­­pant enthou­­­­­­­siaste : « J’ai la certi­­­­­­­tude abso­­­­­­­lue que je serai là demain pour le prochain arpen­­­­­­­tage ! »
    • Cathe­­­­­­­rine : « L’homme n’est pas fait pour vivre seul. L’union fait la force ! »

Autres actualités

Voir toutes les actualités