Nivelles : Une marche du vide pour se questionner sur les bâtiments abandonnés
On passe peut-être devant eux tous les jours, sans même s’en rendre compte. À Nivelles, comme dans de nombreuses villes, des espaces sont laissés vides, parfois abandonnés, qu’ils soient dans un état de délabrement avancé ou encore tout à fait habitables. Dans une société où les citoyens peinent à se loger et où de nombreuses associations doivent compter sur la solidarité de leurs membres pour trouver un lieu où se réunir, il est légitime de s’interroger sur ces espaces qui ne servent à personne.

Des revendications importantes
Cette question, le groupe « petit-déjeuner » de Nivelles se l’est posée, tant il est devenu compliqué de se loger dans la ville, notamment pour les jeunes. Fort de ses réflexions, il a décidé d’organiser, avec le groupe Zéro Waste Nivelles, et avec le soutien du Réseau brabançon pour le droit au logement et du Collectif Nivellois hospitalier, une « Marche du vide », suivie d’une conférence gesticulée.
L’objectif : mettre en lumière les bâtiments inoccupés du centre-ville et réfléchir à leur possible réaffectation, alors que l’accès au logement devient de plus en plus difficile. Ce 12 septembre, avant d’arpenter les rues pour cette promenade pas comme les autres, deux membres du groupe ont pris la parole devant une assemblée au sein de laquelle se trouvait notamment l’échevine de l’Urbanisme. Elles ont souligné les enjeux sociaux, écologiques et de salubrité publique de leur démarche. Elles ont dénoncé l’abandon du patrimoine public, la spéculation autour des bâtiments privés, ou encore les loyers insoutenables pour les commerçants, qui contribuent à multiplier les vitrines vides. La question posée était claire : « Comment peut-on prôner la réduction des déchets au quotidien, en fermant les yeux sur le plus grand des gaspillages, celui de bâtiments entiers ? ». Après ces prises de parole, les participants se sont mis en route pour arpenter la ville.
Bâtiments publics, privés, commerces…
Pour repérer un logement vide, plusieurs signes peuvent mettre la puce à l’oreille : une boîte aux lettres qui déborde, des affiches désuètes sur la façade, des vitres fêlées… À peine la marche entamée, le groupe s’est arrêté devant un bâtiment emblématique de la ville : le « Théâtre de l’Opérette », complètement délaissé depuis dix ans. Alors qu’il devient de plus en plus difficile de trouver des lieux pour se réunir, créer du collectif ou faire vivre la culture, les marcheurs ont déploré l’état de cette salle qui pourrait pourtant retrouver de nombreuses utilités.
La Ville ayant donné son autorisation pour afficher des propositions sur les bâtiments, les participants ont apposé sur la porte du théâtre quelques idées de ce que pourrait devenir cet endroit : salle polyvalente, tiers-lieu, maison de la participation, espace dédié aux artistes… Les idées ont fusé ! Pour découvrir le bâtiment suivant, pas besoin d’aller bien loin : il a suffi de se retourner pour tomber sur un immeuble complètement ravagé par le temps, sans fenêtres, où les pigeons ont élu domicile depuis longtemps. Une fois rénové, il pourrait sans problème accueillir trois ou quatre familles. Quelques pas plus loin, un autre bâtiment, incendié mais jamais réhabilité, a également attiré l’attention du groupe.
Premier constat, et non des moindres : le nombre de bâtiments abandonnés au mètre carré est particulièrement élevé. Au fil de la marche, les participants ont pu constater l’état parfois très dégradé de plusieurs immeubles. Certains nécessiteraient d’importants travaux avant de pouvoir être réutilisés, tandis que d’autres sont confrontés à des situations de propriété ou à des contraintes juridiques qui compliquent leur remise en activité.
Plus interpellant encore, le groupe a découvert une maison deux façades qui semblait, à
première vue, tout à fait banale. Pourtant, un petit coup d’oeil indiscret par la boîte aux lettres a révélé le pot aux roses : derrière la porte, il n’y avait plus rien, à l’exception d’un vieil escalier branlant et d’une vue plongeante sur un jardin dont les mauvaises herbes avaient envahi toute la maison. Un exemple frappant de « façadisme ». Intrigué par le petit attroupement, le voisin de la bâtisse est venu à la rencontre des marcheurs et leur a montré des photos prises depuis son propre jardin. Il leur a expliqué avoir régulièrement interpellé la commune au sujet de cette situation, qui dure depuis huit ans, mais sans succès. La « maison », ou ce qu’il en reste, a même été mise en vente à un moment donné, mais à un prix exorbitant pour ce qui n’est finalement qu’une
porte et une boîte aux lettres. Elle n’a évidemment pas trouvé preneur. Cette discussion a mis en lumière un véritable problème : faire bouger les choses peut s’avérer particulièrement difficile et prendre beaucoup de temps.

Prendre le temps de regarder sa ville
Pendant près d’une heure et demie, les participants à la « Marche du vide » ont parcouru les rues de Nivelles à la recherche des bâtiments laissés vacants. Le constat est frappant : alors que certaines personnes éprouvent des difficultés à se loger, des bâtiments restent durablement inoccupés. À Nivelles, cette situation est particulièrement visible dans certaines parties du centre-ville, notamment dans les rues commerçantes, où de nombreux appartements situés au-dessus des commerces sont laissés vides.
Autrefois, les commerçants résidaient généralement sur place et aucune entrée secondaire n’était donc prévue lors de la construction des bâtiments. Aujourd’hui, les pompiers exigent une entrée indépendante pour accéder aux appartements situés aux étages.
Une adaptation qui n’est parfois pas réalisable ou qui représente un obstacle financier important pour les propriétaires. Parmi les différents arrêts, le groupe a également découvert, en plein centre-ville, un terrain abandonné derrière des palissades, où la végétation avait repris ses droits. Une découverte qui a permis d’ouvrir une autre réflexion : le droit au logement doit-il pour autant justifier une bétonisation à tout-va ?
Une marche interactive
Logements, commerces ou immeubles nécessitant d’importants travaux : au fil du parcours, les façades fermées et les vitrines désertes ont servi de point de départ à une réflexion collective sur l’avenir du centre-ville. La marche proposait de regarder la ville autrement : derrière les portes closes et les fenêtres condamnées se trouvent des espaces qui pourraient, dans certaines situations, retrouver une utilité. Tout au long de la promenade, les participants ont été invités à formuler des idées et à les afficher
sur les bâtiments concernés.
Une manière concrète d’interpeller les responsables locaux, mais aussi de rappeler que les habitants peuvent prendre part à la réflexion sur l’évolution de leur ville. En effet, l’objectif n’était pas simplement de dresser un inventaire des immeubles vides, mais aussi de réfléchir à ce qu’ils pourraient devenir. Logements, lieux collectifs, commerces ou espaces destinés à d’autres activités : les propositions ont permis d’aborder concrètement la question de la réutilisation du bâti existant. Cette démarche soulève plus largement la question de l’utilisation du patrimoine existant et des moyens dont disposent les pouvoirs publics et les propriétaires pour éviter que des immeubles restent durablement sans fonction. La réflexion prend une résonance particulière dans le Brabant wallon, où le coût du logement constitue un obstacle important pour de nombreux ménages. Selon les données citées par TV Com, le prix médian d’un logement dans la province atteint 400.000 euros, ce qui en fait la province la plus chère du pays.
Prolonger la réflexion
La journée ne s’est pas limitée à la promenade. Après la marche, les participants se sont retrouvés pour poursuivre les échanges autour de la question du logement. Une conférence gesticulée intitulée « J’habite, tu habites, ils spéculent… », proposée par Sarah de Laet, a notamment permis d’aborder le droit au logement, la spéculation immobilière et les expériences vécues sur le terrain.
Sur des airs de Starmania, fredonnés par la conférencière et le public, de nombreuses thématiques ont été abordées : la gentrification, les barrières sociales, le coût du logement, l’insalubrité ou encore la peur de perdre son chez-soi… La « Marche du vide » aura donc permis de rendre visible une problématique souvent discrète. À travers cette initiative, les participants ont voulu transformer ces lieux délaissés en autant de points de départ pour imaginer Nivelles autrement. Car derrière chaque façade vide se pose finalement une même question : quelle place donner à ces espaces dans une ville où se loger devient de plus en plus difficile ?