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Au Fami­lis­tère de Guise : Quand l’uto­pie ouvrière devient réalité

Le samedi 4 juillet, la Jour­­­­­­­­­née régio­­­­­­­­­nale de Namur a emmené ses membres à Guise, dans les Hauts-de-France. Au programme : la décou­­­­­­­­­verte d’un lieu hors du commun, le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère, une véri­­­­­­­­­table utopie ouvrière imagi­­­­­­­­­née au XIXe siècle par l’in­­­­­­­­­dus­­­­­­­­­triel Jean-Baptiste André Godin. Plus qu’un simple ensemble d’ha­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tions, ce « Palais social » est né d’une ambi­­­­­­­­­tion auda­­­­­­­­­cieuse : offrir aux ouvriers et à leurs familles les « équi­­­­­­­­­va­­­­­­­­­lents de la richesse », autre­­­­­­­­­ment dit, leur permettre d’ac­­­­­­­­­cé­­­­­­­­­der à un cadre de vie confor­­­­­­­­­table, sain et soli­­­­­­­­­daire, jusque-là réservé aux classes les plus aisées.

Une utopie sociale au XIXe siècle

Pour comprendre le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère, il faut reve­­­­­­­­­nir au contexte de sa créa­­­­­­­­­tion. Au XIXe siècle, la révo­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­tion indus­­­­­­­­­trielle trans­­­­­­­­­forme profon­­­­­­­­­dé­­­­­­­­­ment la société. Les ouvriers travaillent souvent dans des condi­­­­­­­­­tions diffi­­­­­­­­­ciles, vivent dans des loge­­­­­­­­­ments exigus et insa­­­­­­­­­lubres et disposent de peu de temps pour leur vie fami­­­­­­­­­liale ou leurs loisirs. C’est dans ce contexte que Jean-Baptiste André Godin, indus­­­­­­­­­triel et fabri­­­­­­­­­cant de poêles en fonte, imagine une autre manière de vivre et de travailler. Inspiré notam­­­­­­­­­ment par les théo­­­­­­­­­ries du philo­­­­­­­­­sophe et socia­­­­­­­­­liste utopiste Charles Fourier, il souhaite démon­­­­­­­­­trer qu’une société plus juste peut être orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sée concrè­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ment.

Pour lui, le progrès ne doit pas seule­­­­­­­­­ment profi­­­­­­­­­ter aux indus­­­­­­­­­triels et aux proprié­­­­­­­­­taires, mais égale­­­­­­­­­ment aux travailleurs qui contri­­­­­­­­­buent à la richesse collec­­­­­­­­­tive. Il entre­­­­­­­­­prend alors, à partir de 1859, la construc­­­­­­­­­tion d’un immense ensemble d’ha­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tions et de services collec­­­­­­­­­tifs à proxi­­­­­­­­­mité de son usine de Guise. Le projet se déve­­­­­­­­­loppe progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment jusqu’en 1884. Son ambi­­­­­­­­­tion est révo­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­naire pour l’époque : faire béné­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­cier les ouvriers du confort maté­­­­­­­­­riel, de l’édu­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion, de la culture et des loisirs, plutôt que de limi­­­­­­­­­ter leur exis­­­­­­­­­tence au travail et au repos. Le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère devient ainsi une véri­­­­­­­­­table expé­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­men­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion sociale, pensée autour d’une idée centrale : amélio­­­­­­­­­rer les condi­­­­­­­­­tions de vie de chacun en mettant en commun certains équi­­­­­­­­­pe­­­­­­­­­ments et services.

Un résul­­­­­­­­­tat impres­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­nant

Le site se compose de trois grands pavillons d’ha­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion collec­­­­­­­­­tifs, orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sés autour de cours inté­­­­­­­­­rieures couvertes de verrières. L’air et la lumière y circulent libre­­­­­­­­­ment, rompant radi­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment avec les cités ouvrières souvent sombres et insa­­­­­­­­­lubres de l’époque. De la taille des marches d’es­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­lier, adap­­­­­­­­­tée aux enfants, à la piscine-buan­­­­­­­­­de­­­­­­­­­rie, en passant par la poupon­­­­­­­­­nière, l’école, le théâtre et les systèmes d’éva­­­­­­­­­cua­­­­­­­­­tion des déchets, tout a été pensé dans les moindres détails pour amélio­­­­­­­­­rer le quoti­­­­­­­­­dien des habi­­­­­­­­­tants. Mais le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère ne se limite pas au loge­­­­­­­­­ment. Il consti­­­­­­­­­tue une véri­­­­­­­­­table micro­­­­­­­­­so­­­­­­­­­ciété dans laquelle les habi­­­­­­­­­tants peuvent accé­­­­­­­­­der à de nombreux services : soins médi­­­­­­­­­caux, instruc­­­­­­­­­tion, commerces, espaces de loisirs et lieux de rencontre. Les femmes, les enfants et les travailleurs occupent une place centrale dans cette orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion. Godin défend notam­­­­­­­­­ment l’amé­­­­­­­­­lio­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tion de la condi­­­­­­­­­tion fémi­­­­­­­­­nine et l’ac­­­­­­­­­cès à l’édu­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion pour tous.

L’idée est de créer un envi­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment dans lequel chacun peut s’épa­­­­­­­­­nouir, apprendre et parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­per à la vie collec­­­­­­­­­tive. Une vision du progrès social qui, près de deux siècles plus tard, conti­­­­­­­­­nue de faire réflé­­­­­­­­­chir !

Une utopie parfaite ? Pas si simple…

Derrière cette expé­­­­­­­­­rience sociale parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment nova­­­­­­­­­trice se cache toute­­­­­­­­­fois une ques­­­­­­­­­tion inté­­­­­­­­­res­­­­­­­­­sante : peut-on réel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment parler d’éman­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­tion lorsque le projet est imaginé et orga­­­­­­­­­nisé par le patron lui-même ? C’est notam­­­­­­­­­ment ce qui a inter­­­­­­­­­­­­­­­­­pellé Marie-Paule lors de la visite. Si elle recon­­­­­­­­­naît volon­­­­­­­­­tiers les nombreux avan­­­­­­­­­tages dont béné­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­ciaient les familles, elle s’in­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­roge sur les inten­­­­­­­­­tions de Godin : « Le soin qu’il apporte à ses ouvriers est posi­­­­­­­­­tif, mais je ne suis pas sûre que ce soit sans but lucra­­­­­­­­­tif.

J’ai un doute. Quelque chose m’a embê­­­­­­­­­tée, comme si le patron, en mettant tout cela à la dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tion des familles, avait un lieu pour surveiller la relève, son « élevage d’ou­­­­­­­­­vriers ». » Une réflexion qui soulève toute l’am­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­guïté de cette utopie. En orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sant le loge­­­­­­­­­ment, l’édu­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion, les loisirs et même certains aspects de la vie quoti­­­­­­­­­dienne de ses ouvriers, Godin leur offre des condi­­­­­­­­­tions de vie excep­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nelles pour l’époque. Godin souhaite progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment dépas­­­­­­­­­ser la rela­­­­­­­­­tion tradi­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nelle entre patron et ouvriers.

En 1880, il fonde l’As­­­­­­­­­so­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tion coopé­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tive du capi­­­­­­­­­tal et du travail, qui permet aux travailleurs asso­­­­­­­­­ciés de deve­­­­­­­­­nir collec­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment proprié­­­­­­­­­taires de l’en­­­­­­­­­tre­­­­­­­­­prise et du Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère. La gestion repose alors sur des repré­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­tants élus. Cette dimen­­­­­­­­­sion coopé­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tive est essen­­­­­­­­­tielle pour comprendre le projet : il ne s’agit pas unique­­­­­­­­­ment de prendre soin des ouvriers, mais aussi de leur donner progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment une place dans les déci­­­­­­­­­sions et dans la propriété de ce qu’ils contri­­­­­­­­­buent à produire. Une ambi­­­­­­­­­tion qui donne une autre dimen­­­­­­­­­sion à cette expé­­­­­­­­­rience sociale.

Des idées qui résonnent encore aujourd’­­­­­­­­­hui

Pour Liliane, c’est juste­­­­­­­­­ment la qualité de vie propo­­­­­­­­­sée aux habi­­­­­­­­­tants qui rend le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère si remarquable. Elle retient notam­­­­­­­­­ment le confort des loge­­­­­­­­­ments, l’ac­­­­­­­­­cès à l’école et aux soins médi­­­­­­­­­caux, mais aussi les nombreux équi­­­­­­­­­pe­­­­­­­­­ments collec­­­­­­­­­tifs. « Chacun avait droit à un loge­­­­­­­­­ment, avec un confort pour l’époque. Les enfants allaient à l’école et ne pouvaient pas aller travailler à l’usine avant huit ans. Ils étaient suivis, appre­­­­­­­­­naient à lire et à écri­­­­­­­­­re…

Et ils étaient soignés ! Il y avait un genre de dispen­­­­­­­­­saire, avec des méde­­­­­­­­­cins. Et il y avait une piscine ! C’était quelque chose de rare pour l’époque. » Elle évoque égale­­­­­­­­­ment le jardin, le pota­­­­­­­­­ger et les commerces qui permet­­­­­­­­­taient aux habi­­­­­­­­­tants de s’ap­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­ner, mais aussi les dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tifs tech­­­­­­­­­niques imagi­­­­­­­­­nés pour faci­­­­­­­­­li­­­­­­­­­ter la vie quoti­­­­­­­­­dienne : système d’égouts, évacua­­­­­­­­­tion des déchets, venti­­­­­­­­­la­­­­­­­­­tion des cours inté­­­­­­­­­rieu­­­­­­­­­res… Autant d’amé­­­­­­­­­na­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­ments qui témoignent d’une réflexion globale sur l’ha­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­tat. Car l’uto­­­­­­­­­pie de Godin ne repose pas unique­­­­­­­­­ment sur la construc­­­­­­­­­tion de loge­­­­­­­­­ments confor­­­­­­­­­tables. Elle consiste à penser ensemble l’ha­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion, l’en­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment, les services, l’édu­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion et les rela­­­­­­­­­tions sociales. Et cette réflexion n’a rien perdu de son actua­­­­­­­­­lité.

Alors que l’ac­­­­­­­­­cès au loge­­­­­­­­­ment, la préca­­­­­­­­­rité et l’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment consti­­­­­­­­­tuent toujours des préoc­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­tions impor­­­­­­­­­tantes, le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère invite à repen­­­­­­­­­ser la manière dont nous conce­­­­­­­­­vons nos lieux de vie. Pourquoi ne pas davan­­­­­­­­­tage inté­­­­­­­­­grer des espaces collec­­­­­­­­­tifs dans les projets immo­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­liers ? Comment permettre à chacun d’ac­­­­­­­­­cé­­­­­­­­­der à la culture, aux loisirs et à des services de proxi­­­­­­­­­mité ? Et surtout, comment construire des lieux qui favo­­­­­­­­­risent les rencontres et la soli­­­­­­­­­da­­­­­­­­­rité plutôt que l’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment ? Liliane va même plus loin : « On construi­­­­­­­­­rait ça aujourd’­­­­­­­­­hui, ce serait bien, il y aurait peut-être moins de SDF. » Une remarque qui résume bien l’in­­­­­­­­­té­­­­­­­­­rêt de cette visite : regar­­­­­­­­­der une expé­­­­­­­­­rience du passé pour inter­­­­­­­­­­­­­­­­­ro­­­­­­­­­ger les possi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­tés du présent.

Une jour­­­­­­­­­née riche en décou­­­­­­­­­vertes et en rencontres

Aujourd’­­­­­­­­­hui, le Fami­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­tère de Guise a réussi sa trans­­­­­­­­­for­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tion en musée de site dyna­­­­­­­­­mique. Classé monu­­­­­­­­­ment histo­­­­­­­­­rique depuis 1991, il propose un parcours de visite à travers les appar­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ments d’époque, le théâtre, les pavillons restau­­­­­­­­­rés et les diffé­­­­­­­­­rents espaces collec­­­­­­­­­tifs. Au-delà de la visite histo­­­­­­­­­rique, cette jour­­­­­­­­­née régio­­­­­­­­­nale a égale­­­­­­­­­ment été l’oc­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­sion pour les membres de se retrou­­­­­­­­­ver et d’échan­­­­­­­­­ger avec les parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­pants des autres groupes de la régio­­­­­­­­­nale de Namur. Marie-Josine tient d’ailleurs à souli­­­­­­­­­gner la qualité de l’or­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion et l’am­­­­­­­­­biance parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment joyeuse de cette rencontre. « La jour­­­­­­­­­née était extrê­­­­­­­­­me­­­­­­­­­ment bien orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sée, l’am­­­­­­­­­biance super joyeuse, ça faisait du bien.

On avait un senti­­­­­­­­­ment de liberté, car on pouvait déam­­­­­­­­­bu­­­­­­­­­ler à son aise dans tout le site. Je me suis réga­­­­­­­­­lée à visi­­­­­­­­­ter le pota­­­­­­­­­ger. La guide était extra­­­­­­­­­or­­­­­­­­­di­­­­­­­­­naire, elle nous a octroyé beau­­­­­­­­­coup plus de temps que prévu, comme un cadeau. C’était fabu­­­­­­­­­leux. » La visite s’est ainsi dérou­­­­­­­­­lée au rythme des décou­­­­­­­­­vertes, des discus­­­­­­­­­sions et des moments de convi­­­­­­­­­via­­­­­­­­­lité, sans oublier une petite dégus­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion de bière de Chimay pour termi­­­­­­­­­ner la jour­­­­­­­­­née !

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