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Débat de Contrastes : Biodi­ver­sité : comment proté­ger le vivant sans oppo­ser écolo­gie et ques­tions sociales ?

Le jeudi 28 mai, au Quai 22 à Namur, les Équipes Popu­­­laires orga­­­ni­­­saient une rencontre autour du dossier de Contrastes consa­­­cré à la biodi­­­ver­­­sité. Alexia Vanden­­­bergh (Nata­­­gora) et Jean-Yves Buron (Cein­­­ture aliment-terre liégeoise et auteur du livre Le monde est moche, la vie est belle) ont été invi­­­tés à réflé­­­chir à une ques­­­tion qui traverse aujourd’­­­hui de nombreux débats écolo­­­giques : comment proté­­­ger la biodi­­­ver­­­sité sans que cela se fasse contre les popu­­­la­­­tions ?

Dans l’in­­­tro­­­duc­­­tion, notre prési­­­dente Char­­­lotte Renou­­­prez pose le cadre. Aux Équipes Popu­­­laires, nous tentons d’ar­­­ti­­­cu­­­ler les enjeux écolo­­­giques avec les réali­­­tés sociales grâce à notre approche d’éco­­­lo­­­gie popu­­­laire. Car proté­­­ger la biodi­­­ver­­­sité n’est pas seule­­­ment une affaire de natu­­­ra­­­listes. Cela implique aussi de faire face à des conflits d’in­­­té­­­rêts, à des arbi­­­trages diffi­­­ciles et à des tensions entre diffé­­­rents besoins sociaux. Le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat » est plus facile à énon­­­cer qu’à mettre concrè­­­te­­­ment en oeuvre.

Alexia Vanden­­­bergh commence par un exer­­­cice de luci­­­dité : en Belgique, 95% des habi­­­tats natu­­­rels sont dans un état de conser­­­va­­­tion défa­­­vo­­­rable. Un tiers des espèces sont mena­­­cées, l’avi­­­faune agri­­­cole parti­­­cu­­­liè­­­re­­­ment. Jean-Yves Buron, de son côté,
déplore qu’on ait à ce point arti­­­fi­­­cia­­­lisé nos vies au point de ne plus se sentir en lien avec la nature, donc de ne plus s’émou­­­voir de sa dispa­­­ri­­­tion.

Une crise moins visible que le climat

Premier constat partagé par les inter­­­­­ve­­­nants : la biodi­­­ver­­­sité reste large­­­ment dans l’ombre de la crise clima­­­tique. Jean-Yves Buron regrette que le climat soit devenu l’unique star des problèmes envi­­­ron­­­ne­­­men­­­taux.

Cette foca­­­li­­­sa­­­tion a eu des effets posi­­­tifs, mais elle tend aussi à invi­­­si­­­bi­­­li­­­ser d’autres enjeux. Beau­­­coup de personnes sensi­­­bi­­­li­­­sées au climat ne le sont pas néces­­­sai­­­re­­­ment à la biodi­­­ver­­­sité. Or les deux ques­­­tions sont liées sans être iden­­­tiques.

Pour­­­tant, souligne-t-il, la biodi­­­ver­­­sité présente une carac­­­té­­­ris­­­tique encou­­­ra­­­geante : lorsqu’on agit, les résul­­­tats sont souvent visibles. Les programmes de restau­­­ra­­­tion fonc­­­tionnent. Des écosys­­­tèmes peuvent encore se recons­­­ti­­­tuer et retrou­­­ver une partie de leurs capa­­­ci­­­tés. C’est pourquoi il plaide pour que la biodi­­­ver­­­sité devienne une prio­­­rité poli­­­tique de premier plan.

La biodi­­­ver­­­sité n’est pas une affaire de spécia­­­listes

Au fil de la discus­­­sion, Alexia Vanden­­­bergh insiste sur un point : la protec­­­tion de la nature ne peut pas être pensée comme une affaire réser­­­vée aux natu­­­ra­­­listes. « L’hu­­­main fait partie de la nature », rappelle-t-elle à plusieurs reprises. Cette idée conduit Nata­­­gora à travailler non seule­­­ment sur la protec­­­tion des espèces et des milieux, mais aussi sur les ques­­­tions de loge­­­ment, d’amé­­­na­­­ge­­­ment du terri­­­toire et de parti­­­ci­­­pa­­­tion citoyenne. Face à l’image parfois véhi­­­cu­­­lée d’une nature « mise sous cloche », elle rappelle que l’as­­­so­­­cia­­­tion cherche au contraire à ouvrir les réserves natu­­­relles au public, à travailler avec des milliers de béné­­­voles et à asso­­­cier les citoyens aux démarches de plai­­­doyer.

Des conflits bien réels

L’un des moments les plus riches du débat a porté sur les conflits concrets qui peuvent surgir entre protec­­­tion de la biodi­­­ver­­­sité et besoins sociaux. Le loge­­­ment consti­­­tue un premier exemple. Certaines friches urbaines sont deve­­­nues de véri­­­tables réser­­­voirs de
biodi­­­ver­­­sité. Mais dans le même temps, les villes manquent cruel­­­le­­­ment de loge­­­ments, en parti­­­cu­­­lier de loge­­­ments sociaux. Faut-il construire ou préser­­­ver ? La réponse n’est pas évidente.

Même constat autour du tourisme, des acti­­­vi­­­tés de loisirs (par exemple, le kayak sur la Lesse) ou de l’éclai­­­rage public. Réduire certaines acti­­­vi­­­tés peut avoir des effets posi­­­tifs pour les espèces, mais peut aussi entrer en conflit avec des besoins sociaux ou écono­­­miques.

Le débat ne permet pas de tran­­­cher défi­­­ni­­­ti­­­ve­­­ment ces ques­­­tions, mais il montre qu’elles ne peuvent être évitées. Pour Alexia Vanden­­­bergh, recon­­­naître ces tensions est indis­­­pen­­­sable. La protec­­­tion de la biodi­­­ver­­­sité doit tenir compte des réali­­­tés vécues par les habi­­­tants. Elle évoque notam­­­ment la crise du loge­­­ment ou encore les situa­­­tions de grande préca­­­rité visibles dans nos villes. Igno­­­rer ces réali­­­tés revien­­­drait à construire une écolo­­­gie hors-sol.

Écolo­­­gie popu­­­laire et justice sociale

Jean-Yves Buron revient à plusieurs reprises sur cette arti­­­cu­­­la­­­tion entre écolo­­­gie et justice sociale. Selon lui, beau­­­coup de mesures envi­­­ron­­­ne­­­men­­­tales échouent lorsqu’elles sont perçues comme impo­­­sées à des personnes qui disposent déjà de peu de ressources. Il prend l’exemple du tri des déchets. Pour quelqu’un qui vit dans un loge­­­ment spacieux, dispo­­­ser de plusieurs poubelles peut sembler simple. Pour une famille vivant dans un petit appar­­­te­­­ment, la situa­­­tion est diffé­­­rente. Les poli­­­tiques publiques doivent partir des réali­­­tés concrètes des gens plutôt que d’un modèle abstrait du « bon citoyen écolo­­­gique ».

Le même raison­­­ne­­­ment vaut pour l’en­­­semble de la tran­­­si­­­tion écolo­­­gique. « La lutte pour la biodi­­­ver­­­sité, c’est aussi la lutte pour la justice sociale », résume-t-il. À ses yeux, il n’y aura pas de tran­­­si­­­tion écolo­­­gique durable sans prise en compte des inéga­­­li­­­tés
sociales.

Chan­­­ger de regard sur le vivant

Le débat se déplace ensuite vers une réflexion plus cultu­­­relle. Pourquoi est-il si diffi­­­cile de proté­­­ger la biodi­­­ver­­­sité ? Pour Jean- Yves Buron, le problème n’est pas que les êtres humains seraient natu­­­rel­­­le­­­ment décon­­­nec­­­tés de la nature. Au contraire, nous sommes faits pour vivre en rela­­­tion avec elle. Il cite les travaux sur les bains de forêt et les effets posi­­­tifs du contact avec le vivant sur la santé et le bien-être. Le problème serait plutôt cultu­­­rel. Notre société valo­­­rise la perfor­­­mance, la compé­­­ti­­­tion, la renta­­­bi­­­lité à court terme et les logiques de domi­­­na­­­tion. Des valeurs qui s’ac­­­cordent mal avec la complexité des écosys­­­tèmes et avec le temps long néces­­­saire à leur préser­­­va­­­tion. Le problème, ce n’est donc pas l’hu­­­main, mais la moder­­­nité capi­­­ta­­­liste !

Cette réflexion débouche sur une autre idée forte : la néces­­­sité de déve­­­lop­­­per une pensée plus systé­­­mique. Les ques­­­tions écolo­­­giques, sociales, écono­­­miques ou éduca­­­tives ne peuvent être trai­­­tées sépa­­­ré­­­ment. Or nos insti­­­tu­­­tions, comme notre système scolaire, restent large­­­ment orga­­­ni­­­sés en silos. Pour les inter­­­­­ve­­­nants, l’édu­­­ca­­­tion, notam­­­ment popu­­­laire, a ici un rôle essen­­­tiel à jouer.

Restau­­­rer le vivant, restau­­­rer aussi nos soli­­­da­­­ri­­­tés

En conclu­­­sion, les deux inter­­­­­ve­­­nants refusent le fata­­­lisme. Oui, la situa­­­tion est grave. Oui, les pres­­­sions sur la biodi­­­ver­­­sité restent nombreuses. Mais ils rappellent aussi qu’un chan­­­ge­­­ment de logi­­­ciel est possible et qu’il s’agit de chan­­­ger d’iden­­­tité. C’est un travail cultu­­­rel : quit­­­tons la posture de l’hu­­­main « qui domine, qui contrôle, qui produit, qui a peur… », nous dit Jean-Yves Buron. À quoi Alexia Vanden­­­bergh ajoute : « travaillons collec­­­ti­­­ve­­­ment notre sensi­­­bi­­­lité ». Pour elle, nous devons refu­­­ser de « nous habi­­­tuer à la dispa­­­ri­­­tion du vivant ».

Ce débat de Contrastes aura surtout montré une chose : la biodi­­­ver­­­sité n’est pas seule­­­ment une ques­­­tion envi­­­ron­­­ne­­­men­­­tale. Elle oblige à réflé­­­chir à notre manière d’ha­­­bi­­­ter le monde ensemble. Et cette réflexion ne pourra avan­­­cer qu’en asso­­­ciant davan­­­tage celles et ceux qui sont trop souvent tenus à l’écart des débats écolo­­­giques.

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