« Résister » collectivement : quand les citoyens déconstruisent l’extrême droite
C’est dans le contexte de la programmation 2026–2027 « Résistance et partage » du centre culturel de Hotton que s’est déroulé le premier arpentage du livre Résister de Salomé Saqué. Les participants ont été accueillis à la bibliothèque avec une attention certaine, empreinte de soin de l’autre et du désir d’entendre chacun et chacune. L’ambiance s’est voulue naturelle et bon enfant, malgré la gravité du sujet. Voici les grandes lignes de ce qui a été déplié collectivement.

Les visages de l’extrême droite et ses contradictions politiques
Françoise commence le partage par le constat que ce début de livre est composé de chiffres et de définitions de ce qu’est l’extrême droite. L’historicité est abordée à travers la devise « Travail, Famille, Patrie » de Pétain, qu’elle considère comme un imbécile. Françoise s’interroge alors : « Pourquoi exclure les Maghrébins qui portent les mêmes valeurs ? La famille est au centre de leur culture ! » Elle est aussi interpellée par la définition du statut des femmes, que l’extrême droite cloisonne dans un rôle de femmes soumises au foyer, alors que Marine Le Pen est à la tête de ce parti. Elle conclut : « Ils sont en totale contradiction et je suis inquiète du traitement des journalistes menacés parce qu’ils disent la vérité. »
La montée des signaux fascistes et le contrôle de l’information
Sophia nous partage qu’il existe une graduation de quatorze signaux (définis par Umberto Eco) qui confirment si on vit dans un monde fasciste. La politique de Trump aux États-Unis les coche tous ! « C’est le pompon avec le groupe « ICE » qui arrête sans distinction des personnes étrangères, non pas parce qu’elles n’avaient pas de papiers ou n’étaient pas en règle… juste parce que ces personnes étaient étrangères ! Plus je lis et plus je suis énervée ! Plus on plonge dans l’information, plus on est dans un nid de fourmis. Est-ce que l’on va s’en sortir ? »
Elle cite Hannah Arendt : « Ce qui permet à une dictature totalitaire […] de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien… »
Algorithmes, institutions et dissolution de l’état de droit
« L’intelligence artificielle est à l’origine de cette confusion et de la normalisation de ce qui n’est pas ! », ajoute Daniel. L’Union européenne a sa part de responsabilité par la fin du Green Deal, votée par les partis de l’extrême droite ! Cela profite aux géants de la tech qui ont aujourd’hui le pouvoir de ne plus censurer et de renforcer la discrimination. Avec, par exemple, la fin du pouce vers le bas, il n’existe plus de contestation… cela crée de l’indifférence et participe aussi à une indignation étouffée ! « Est-ce que c’est la fin de l’état de droit ? », s’interroge Daniel. La neutralité n’existe plus car nous dépendons tous de notre propre cadre de référence.
Corruption du langage et déconstruction des discours
Jean-Luc poursuit, affligé de prendre conscience à quel point l’ampleur de l’extrême droite s’est installée dans la finance, la politique et la presse, gavant certains spectateurs de la théorie du « grand remplacement » et renforçant les thèses complotistes. Il déplore aussi que le président Macron banalise les propos racistes au nom de la liberté d’expression. Les femmes d’extrême droite, affirmant qu’elles sont féministes, envahissent les réseaux sociaux de normes anciennes et réductrices, créant la confusion et donnant de la crédibilité à ce qui n’en a pas.
Jean-Luc cite George Orwell : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée ». Et il ajoute : « L’indifférence, c’est participer ! » Mais qu’en est-il de la neutralité journalistique ?
Le rôle et les biais des médias dans la bataille culturelle
Stéphanie enchaîne en rebondissant sur cette interrogation et en nommant l’exemple du traitement d’un sujet comme l’immigration : en première page, certains traiteront la question sous la forme « Comment contrôler l’immigration ? » tandis que le même sujet sera traité ailleurs en osant le débat : « Quel risque encourent les personnes immigrées ? ». Il y a une différence entre un journaliste engagé et un journaliste neutre. C’est une bataille culturelle dans un système d’information qui se veut libre, et elle se doit de défendre la démocratie et la constitution française.
Stéphanie conclut : « Savoir c’est pouvoir. Résister aux discours et vérifier ses sources sont les bases. On se doit de partager avec ses proches et de convaincre. Recréons du lien dans nos familles, évitons de nous éloigner les uns des autres, retrouvons-nous dans la culture, dans des groupes syndicaux ou bien encore en faisant du bénévolat dans notre vie active pour renforcer nos solidarités. »
Rire et subversion : la résistance par la joie
Pour Elise, l’égalité va de pair avec la liberté, mais elle est surtout cimentée par l’engagement. De son point de vue, ce sont les artistes qui vont redéfinir la perception du monde. Mais résister a un coût : attention au burn-out militant. Il est important de trouver des leviers pour vivre notre résistance dans la joie. Rire pour résister, en lien avec l’ironie, comme à Budapest où, lors de la Pride, tous étaient habillés de gris pour dénoncer l’absurdité de l’interdiction de ce rassemblement. Ils ont créé une force subversive en utilisant les limites imposées.
« Il faut rêver grand, l’utopie agrandit nos espoirs. Plus on est cadenassé, plus on est désespéré. Comme rire des armes en soulignant : « Nous, en Belgique, les mitraillettes, on les mange avec des frites ! » Il ne faut pas attendre les élections, la démocratie et la résistance se travaillent au quotidien ! Soyons heureux partout et porteurs de motivation. »
Idées et réflexions du débat (en vrac)
Qu’est-ce qu’un étranger ?
Pour rebondir sur le manque de discernement de la milice ICE, le groupe s’est demandé : « Qu’est-ce qu’un étranger ? ». Tous soulignent l’absurdité de ressentir l’autre qui habite à 10 km de chez soi comme un étranger, comme l’explique joyeusement Jean-Luc : « Les Orazire (patois local) sont des personnes d’Aywaille qui “roulent” jusqu’à Hotton ! Que ce soient les Bruxellois qui viennent avec la pluie, ou les tensions avec les Flamands… dans ce flux interne migratoire, nous sommes tous migrants. »
Comment parler d’immigration et avec quels outils ?
Stéphanie liste les pistes relevées dans le livre :
- Vérifier si l’autre est ouvert au débat.
- Chercher les idées communes.
- Toucher l’humanité.
- Cultiver la nuance.
« La nuance… On l’a perdue ! »
Elise, invite à aller là où l’autre nous conduit.
Jean-Luc tempère : « Il faut voir jusqu’où on peut aller ! »
Stéphanie ajoute : « Ne pas aller trop loin, il faut se protéger. »
Françoise réagit : « C’est par l’éducation, par les enfants, que nous devons nourrir notre devoir de mémoire avec des exemples concrets, comme visiter des lieux d’oppression nazie. »
Tolérance vs réalité de terrain
Stéphanie souligne un point : « Ici, il n’y a pas de violence de quartier comme à Bruxelles. C’est donc plus facile d’être tolérant. »
Jean-Luc n’est pas d’accord et répond que le problème n’est pas le racisme, mais la pauvreté des lieux.
Françoise illustre cet échange par l’exemple de sa voisine qui a peur d’aller à Marche-en-Famenne parce qu’il y a « trop d’étrangers », alors qu’elle ne s’est jamais fait agresser !
Jean-Luc partage alors une idée positive : « Si tu as de bons rapports avec elle, essaie de créer une rencontre avec des personnes étrangères autour d’un bon repas ! »
Rester vigilant face aux dérives
L’extrême droite récupère nos peurs pour créer une faille qui nous divise. Restons vigilants face à la banalisation, comme les visites domiciliaires qui s’apparentent à des rafles mises en place par une Gestapo qui ne dit pas son nom, mais qui en a toutes les caractéristiques ! Souvenons-nous également des dénonciations lors du COVID et de ces étranges collaborations.
Utilisons plutôt l’art comme révolution, en nous inspirant d’Emma Goldman, militante anarchiste qui prônait l’art dans toute sa liberté et sa joie de vivre.
Conclusion et convictions de départ
Je ne peux pas réitérer tous les échanges entendus ce soir-là, tant ils étaient riches et nourrissants. En tant qu’animatrice, cette rencontre m’a portée et j’en suis ressortie avec un fort sentiment d’appartenance, de liberté et de joie. Merci à tous et toutes pour votre contribution.
Voici, pour conclure, la conviction avec laquelle chaque participant repart :
- Elise repart avec la conviction que ce genre de rencontre est un moyen de résister !
- Daniel repart avec la certitude que c’est dans l’éducation qu’il faut investir pour façonner des citoyens pensants.
- Stéphanie confie : « C’est dans nos petits actes du quotidien, c’est un mode de vie. C’est quelque chose que l’on peut porter en soi. »
- Jean-Luc a la conviction « que c’est gai de résister, c’est bon d’être entouré de personnes qui partagent nos valeurs militantes dans la gaieté. »
- Sophia, pour sa part, repart avec beaucoup de questions en tête. Face au racisme extrême, elle se sent désemparée et fatiguée, ne sachant plus comment agir…
- Françoise, revigorée, partage la maxime : « Qui ne dit mot consent ! Dans ma carrière d’ouvrière communale, j’avais envie d’agir et j’entendais souvent « ça ne sert à rien ». Pourtant, petit à petit, les lignes bougent… J’ai un devoir de mémoire et je m’engage à en parler à mes petits-enfants pour assurer la transmission familiale. »
