Si ce n’est pas du fascisme, qu’est-ce que c’est ?
La prudence impose de bien peser certains mots avant de les utiliser. « Fascisme », par exemple. Le franchissement de plusieurs lignes rouges au cours de ces dernières années, notamment aux États-Unis, nous oblige cependant à nous interroger sur la façon de décoder ce qui se déroule. Pas un jour ne passe sans qu’on entende dire que l’actualité est anxiogène. Le contexte international y est pour beaucoup, notamment en raison des provocations quotidiennes du président des États-Unis. S’il s’agissait d’un individu isolé, si puissant soit-il, on ne s’en inquiéterait pas plus que ça. Mais le succès de Trump a fait tache d’huile ces dernières années. D’autres dirigeants se sont inscrits dans la même veine, combinant les outrances verbales à une politique centrée sur l’intérêt du plus fort.
Au vu de ces évolutions, un certain nombre d’articles et de documentaires ont posé
la question : à quoi est-on confronté ? Comment qualifier politiquement la séquence
qui est en train de se jouer ? Voire même, n’est-ce pas un relent fétide de fascisme qui
imprègne notre époque, et plus particulièrement l’ère Trump et consorts ?
Si nous avons décidé d’empoigner ces questions, ce n’est pas pour nous substituer aux
historiens, politologues et autres sociologues qui s’emploient à les documenter. Le but
de cette analyse n’est pas de démontrer si oui ou non des États sont en train de basculer vers le fascisme, mais d’alerter sur un certain nombre de lignes rouges qui ont été
franchies ces dernières années.

Les faits
Tout d’abord, nous pointerons trois dates : trois points de bascule d’autant plus marquants qu’ils concernent l’État le plus puissant de la planète sur le plan militaire et économique (mais nous aurions pu en choisir d’autres concernant des pays moins médiatisés et influents).
6 janvier 2021, l’assaut du Capitole : « Nous allons marcher sur le Capitole », a déclaré Donald Trump à ses partisans… et c’est ce qu’ils ont fait ! Le 6 janvier 2021, l’un des principaux symboles de la démocratie représentative1 était pris d’assaut par des casseurs surchauffés, considérant que leur idole aurait dû remporter la victoire lors des élections2.
Alors qu’il hésitait à employer ce terme, c’est l’assaut du Capitole – et l’« incitation ouverte à la violence civile pour renverser une élection » – qui fait dire à l’historien Robert Paxton que qualifier Trump de fasciste est « non seulement acceptable mais nécessaire3 ».
20 janvier 2025, le salut fasciste d’Elon Musk : Lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, devenu président des États-Unis pour la seconde fois, l’un de ses soutiens les plus influents est monté à la tribune et, non content de célébrer la victoire de son favori, il s’est fendu d’un geste explicite, bras et main tendus, paume vers le bas. Elon Musk a exécuté un salut fasciste devant un parterre de supporters de Trump, mais aussi aux
yeux du monde entier. Si le geste évoque évidemment l’Allemagne nazie, rappelons qu’il a d’abord été repris à Gabriele D’Annunzio par Benito Mussolini et institué officiellement comme signe d’appartenance et de respect envers l’idéologie et l’autorité fascistes4. Sa connotation, ajoutée au soutien affiché de Musk à l’AfD5, laisse donc peu de doutes. Jusqu’il y a peu, exécuter ce genre de gestes en public suscitait automatiquement l’indignation et pouvaitmême entrainer des sanctions6. Que l’homme le plus riche du monde affiche de la sorte ses sympathies fascistes lors de l’investiture du président de l’État le plus puissant n’a donc rien d’anecdotique. Il s’agit d’un tournant majeur.
7 janvier 2026, la mort de Renee Good : À Minneapolis, Renee Good et Alex Pretti sont abattus à quelques jours d’intervalle par la police de l’immigration (dite ICE). La violence exercée par cette agence fédérale semble alors atteindre son paroxysme, mais cela fait des mois qu’elle multiplie les rafles et les expulsions. La brutalité de l’ICE illustre la fermeté de l’administration Trump, particulièrement en matière migratoire mais aussi vis-à-vis de tous les secteurs qui n’ont pas ses faveurs : universités, environnement… L’ICE représente le bras musclé (et armé) d’une politique raciste, dans les mots comme dans les faits. La politique migratoire de Donald Trump traduit concrètement ses discours haineux et les gestes symptomatiques de ses partisans (même si ses prédécesseurs à la Maison-Blanche n’ont pas brillé par leur sens de l’accueil).
Il faut cependant mettre en évidence les résistances d’une part significative de la population. Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes et des personnes utilisent des sifflets pour prévenir de la présence d’agents de l’ICE lorsque des opérations sont menées. En octobre 2025, le comté de Los Angeles a déclaré l’état d’urgence afin d’aider les victimes des rafles menées par l’ICE et de s’opposer à la politique autoritaire de l’administration Trump.
Le technofascisme
Le technofascisme désigne une « doctrine politique qui cherche à démanteler les démocraties libérales pour instaurer un régime autoritaire, en s’appuyant sur les algorithmes et les réseaux sociaux afin de manipuler les comportements collectifs et de contourner les mécanismes représentatifs ». Ce mot s’est imposé en 2025pour qualifier l’influence des barons du numérique sur l’opinion publique et l’exercice du pouvoir13.
La stratégie de communication
La droite radicale agit désormais de façon décomplexée dans bon nombre de pays d’Europe et d’Amérique parce qu’elle a gagné du terrain sur le plan idéologique. Dans les urnes comme dans les discours,ses idées se propagent à la faveur d’une stratégie bien orchestrée, résumée par ces mots de Steve Bannon7: « inonder la zone de merde ». La parole désinhibée de certains leaders politiques trouve un large écho dans l’ensemble de la société, notamment sur les réseaux sociaux, ce qui a contribué au déplacement de la fenêtre d’Overton.
Ce concept désigne l’ensemble des idées et des opinions considérées comme acceptables dans l’espace public. Overton8 a théorisé le principe selon lequel il est possible de déplacer ce curseur. En politique, le mécanisme est simple à décrire : à force de marteler des propos extrêmes, on rend certaines idées plus tolérables, même si précédemment elles étaient
considérées comme choquantes9.

Selon le politologue Clément Viktorovitch, cette notion est reliée à deux biais cognitifs. Le simple fait d’exposition (être exposé régulièrement à une idée contribue à la rendre plus attrayante) et l’effet de contraste (une idée sera plus facilement acceptée si elle est présentée en comparaison avec une autre idée plus choquante, qui sera rejetée ; par
contraste, la première idée, radicale mais plus nuancée, paraitra acceptable).
Ainsi, les « saluts » exécutés par Elon Musk et Steve Bannon, combinés aux discours outranciers et souvent mensongers de Donald Trump, contribuent au coulissement de la fenêtre d’Overton. L’utilisation répétitive de ces méthodes a progressivement déplacé le débat vers la droite de l’échiquier politique à l’échelle internationale (même si des exceptions existent). Cela participe de la bataille culturelle, selon laquelle obtenir le pouvoir dans la sphère politique passe par la victoire des idées dans la société. Or,celle-ci est particulièrement réceptiveaux effluves nauséabonds de l’extrême droite car elle est traversée du sentiment de trahison et d’abandon par la classe politique. Les inégalités et la précarité augmentent, la méfiance, l’intérêt personnel et la division sont entretenus : autant de
leviers à actionner en sens inverse pour ouvrir la lucarne et aérer la pièce.
L’analyse
Il est illusoire de juxtaposer deux époques en pensant qu’elles vont correspondre à 100%. C’est pourquoi aucun observateur ne se risquerait à assimiler sans nuances ce qui se passe aujourd’hui aux sombres pages de la première moitié du 20e siècle. Toutefois, le fait que plusieurs analystes emploient volontairement le mot « fascisme » n’est pas le fruit du hasard. S’il n’existe pas une manière unique de définir le fascisme10, c’est parce qu’« on
peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change », selon le
philosophe Umberto Eco11. Malgré ce caractère assez flou, le célèbre auteur dresse une liste de quatorze critères (voir encadré) qui permettent de discerner un courant à tendance fasciste, car « notre devoirest de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour, dans chaque partie du monde ». Notons qu’il n’est pas indispensable de combiner l’ensemble des quatorze caractéristiques pour reconnaitre le
« fascisme primitif et éternel » (qu’Eco appelle l’Ur-fascisme) ; une seule suffit à lancer un signal.
Aujourd’hui de quoi s’agit-il ?
« Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : C’est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser12. »
Aujourd’hui, le fascisme est-il en train de ressurgir, sous d’autres formes que par le passé ? Sinon, de quoi s’agit-il ? En réalité, ce n’est pas d’une définition dont nous avons besoin, mais de prendre la mesure de ce qui se joue, car le danger est réel, et les dégâts déjà en cours. En tout cas, on ne pourra pas prétendre qu’on n’était pas prévenu.
Les 14 critères listés par Umberto Ecco
• Le culte de la tradition.
• L’irrationalisme et le refus du modernisme.
• L’action pour l’action, la méfiance envers la culture et le mépris des intellectuels.
• Le refus de l’esprit critique.
• La peur de la différence et le racisme.
• L’appel aux classes moyennes frustrées.
• Le nationalisme.
• L’humiliation par rapport à la richesse et à la force de l’ennemi.
• Le rejet du pacifisme, vu comme une collusion avec l’ennemi.
• Le mépris pour les faibles et l’élitisme populaire/de masse, sous l’égide d’un leader dominateur.
• Le culte de l’héroïsme et de la mort.
• Le machisme, le mépris des femmes et de l’homosexualité.
• Le populisme dit « qualitatif », où le peuple est perçu comme une entité monolithique dont le leader sera l’interprète.
• La novlangue, basée sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire.
1. Le Capitole est le siège du Congrès, le pouvoir législatif des États-Unis.
2. À cet assaut fera écho celui de la place des Trois-Pouvoirs à Brasilia, le 8 janvier 2023.
3. Robert Paxton, « I’ve Hesitated to Call Donald Trump a Fascist. Until Now », Newsweek, 11.01.2021, www.newsweek.com.
4. « Pourquoi Elon Musk a bien fait un salut fasciste », vidéo Youtube par France Culture, www.youtube.com.
5. Alternative pour l’Allemagne, parti d’extrême droite.
6. « Foot : émoi en Belgique après des saluts fascistes lors d’une action antiraciste dans un stade », 05.08.2024, www.liberation.fr.
7. Ancien conseiller stratégique de Donald Trump.
8. Lobbyiste américain (1960–2003).
9. « De la fenêtre d’Overton à la post-vérité », podcast Les Clés, RTBF Auvio, 11.03.2025.
10. En complément des critères mentionnés ici, il est souvent fait référence à une vision idéalisée du passé, à l’exaltation de la force, au culte du chef providentiel ou encore au totalitarisme.
11. Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2024.
12. Françoise Giroud, Gais-z-et Contents. Journal d’une Parisienne, tome 3, Paris, Seuil, 1997. Citée dans Salomé Saqué, Résister, Paris, Éditions Payot, 2024, p. 13.
13. Kamel Azzouz, « Le mot de l’année 2025 est… », 30.12.2025, www.rtbf.be