Analyses

INTERVIEW – Jean Kabuta : Le kasàlà, pour faire l’éloge de nous (Mars-Avril 2021)

Propos recueillis par Laurence Delper­­­­­­­­­­­dange, Contrastes Mars-Avril 2021, p 8–11

Dans les pages dédiées au Kasàlà, sur le site du dépar­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment des langues et cultures afri­­­­­­­­­­­­­caines de l’Uni­­­­­­­­­­­­­ver­­­­­­­­­­­­­sité de Gand, on pouvait lire : « Nous vous invi­­­­­­­­­­­­­tons à parta­­­­­­­­­­­­­ger un rêve : amener l’hu­­­­­­­­­­­­­main, par-delà la famille, l’eth­­­­­­­­­­­­­nie, la couleur de la peau, la classe sociale à déve­­­­­­­­­­­­­lop­­­­­­­­­­­­­per une soli­­­­­­­­­­­­­da­­­­­­­­­­­­­rité citoyenne, à retrou­­­­­­­­­­­­­ver sa noblesse, à se prendre en char­­­­­­­­­­­­­ge… » C’était en 2006. Depuis, le kasàlà, véri­­­­­­­­­­­­­table cadeau venu d’Afrique, se pratique sur tous les conti­­­­­­­­­­­­­nents. Il nous a semblé qu’en ces temps trou­­­­­­­­­­­­­blés, il peut être un solide et sage gouver­­­­­­­­­­­­­nail pour se renfor­­­­­­­­­­­­­cer, contre vents et marées. Rencontre avec Jean Kabuta, semeur de kasàlà dans le monde entier.

Bien avant les théo­­­­­­­­­­­­­ries freu­­­­­­­­­­­­­diennes, de nombreuses socié­­­­­­­­­­­­­tés sur le conti­nent afri­­­­­­­­­­­­­cain pratiquaient un art dont les bien- faits contri­­­­­­­­­­­­­buaient à l’har­­­­­­­­­­­­­mo­­­­­­­­­­­­­nie des rela­­­­­­­­­­­­­tions humaines, à l’équi­­­­­­­­­­­­­libre inté­­­­­­­­­­­­­rieur : le kasàlà1 – chant public de la personne ; un genre litté­­­­­­­­­­­­­raire qu’on peut traduire par auto­­­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­­­né­­­­­­­­­­­­­gy­­­­­­­­­­­­­rique ou auto­­­­­­­­­­­­­louange. Jean Kabuta qui a grandi en Belgique, après une enfance afri­­­­­­­­­­­­­caine, a exploré cette pratique qui fut le thème de sa thèse de docto­­­­­­­­­­­­­rat Eloge de soi, éloge de l’autre, parue en 2003.2 Jean Kabuta sème depuis de nombreuses années le kasàlà en Belgique, en Asie, en Afrique, au Québec, touchant des publics de 3 à 93 ans ! Il anime des ateliers dans diffé­­­­­­­­­­­­­rents endroits du monde et propose des forma­­­­­­­­­­­­­tions. Il vit aujourd’­­­­­­­­­­­­­hui au Québec où il a fondé l’EKAR, l’Ecole du Kasàlà de Rimouski.

Contrastes : Pouvez-vous donner une défi­­­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­­­tion du kasàlà, ce mot énig­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­tique pour ceux qui le découvrent ?

Jean Kabuta : Il s’agit d’un texte dans lequel l’in­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­vidu se consi­­­­­­­­­­­dère comme un objet esthé­­­­­­­­­­­tique, digne d’in­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­rêt et d’ad­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tion au même titre que d’autres objets présents dans l’uni­­­­­­­­­­­vers. Ne peut vala­­­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­ment faire de l’au­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­louange que la personne capable de rire de soi, de jouer sa vie. Créer un texte, c’est se créer soi-même. C’est un genre de la litté­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­ture orale qui plante ses racines sur les terres afri­­­­­­­­­­­caines : en Afrique subsa­­­­­­­­­­­ha­­­­­­­­­­­rienne, au Rwanda, au Burundi, au Kasaï, en Afrique du Sud… On trouve des traces de ce genre litté­­­­­­­­­­­raire dans le désir fonda­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­tal chez l’homme de réus­­­­­­­­­­­sir, d’être reconnu, d’être quelqu’un. Il est un outil puis­­­­­­­­­­­sant qui va stimu­­­­­­­­­­­ler l’éner­­­­­­­­­­­gie qui permet d’en­­­­­­­­­­­tre­­­­­­­­­­­prendre de grandes actions ou de faire face à des situa­­­­­­­­­­­tions diffi­­­­­­­­­­­ciles, outre le fait qu’il peut aussi simple­­­­­­­­­­­ment servir à faire connaître la personne. Pour se sentir bien, il faut avoir une bonne estime de soi.

♦ A l’ori­­­­­­­­­­­gine, le kasàlà était pratiqué dans des circons­­­­­­­­­­­tances parti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­lières, on le décla­­­­­­­­­­­mait pour des personnes tenant un rôle impor­­­­­­­­­­­tant dans la commu­­­­­­­­­­­nauté, lors des rites initia­­­­­­­­­­­tiques dans des socié­­­­­­­­­­­tés éloi­­­­­­­­­­­gnées de la nôtre. A-t-il fallu adap­­­­­­­­­­­ter cette pratique à nos façons de faire société ?

♦ En effet. Aujourd’­­­­­­­­­­­hui, le kasàlà contem­­­­­­­­­­­po­­­­­­­­­­­rain s’est adapté aux nouveaux contextes et il permet d’ap­­­­­­­­­­­prendre à poéti­­­­­­­­­­­ser la vie. Pour cela, il met l’ac­cent sur la beauté et la force de régé­­­­­­­­­­­né­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tion présentes en chaque personne. Comme parole, il renou­­­­­­­­­­­velle la vision de soi, de l’autre et du monde. C’est une parole qui circule libre­­­­­­­­­­­ment dans la commu­­­­­­­­­­­nauté, libre de droits d’au­­­­­­­­­­­teur. Il enseigne l’émer­­­­­­­­­­­veille­­­­­­­­­­­ment devant le mystère de la vie, malgré l’exis­­­­­­­­­­­tence de la souf­­­­­­­­­­­france. Comme posture, il aiguise la présence à l’es­­­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­­­tiel et invite à le célé­­­­­­­­­­­brer.

♦ Quelles sont les raisons qui vous ont amené à y croire au point de vouloir le parta­­­­­­­­­­­ger aux quatre coins de la planète ?

♦ Alors que l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion afri­­­­­­­­­­­caine décou­­­­­­­­­­­rage de se féli­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­ter soi-même, je décou­­­­­­­­­­­vrais avec cette pratique, une parole qui faisait l’in­­­­­­­­­­­verse. Mais pas n’im­­­­­­­­­­­porte comment : par un langage poétique, lequel permet de faire ce qui est norma­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment pros­­­­­­­­­­­crit du langage habi­­­­­­­­­­­tuel. Il s’agis­­­­­­­­­­­sait de célé­­­­­­­­­­­brer la vie dans la personne par la louange, par un récit se foca­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sant sur la biogra­­­­­­­­­­­phie ou un frag­­­­­­­­­­­ment de biogra­­­­­­­­­­­phie en y ajou­­­­­­­­­­­tant une dimen­­­­­­­­­­­sion à la fois poétique et épique. Le béné­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­ciaire appa­­­­­­­­­­­raît ainsi comme un hé- ros, perçu dans sa capa­­­­­­­­­­­cité de rele­­­­­­­­­­­ver des défis. Le héros moderne lutte contre des croyances, l’igno­­­­­­­­­­­rance, la peur, la misè­­­­­­­­­­­re… Il lutte pour acqué­­­­­­­­­­­rir la connais­­­­­­­­­­­sance, la recon­­­­­­­­­­­nais­­­­­­­­­­­sance, la liberté. Il veut, légi­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­me­­­­­­­­­­­ment reconqué­­­­­­­­­­­rir sa place parmi les humains. Le kasàlà m’est apparu comme une école de la dignité et de la résis­­­­­­­­­­­tance émer­­­­­­­­­­­veillée, une occa­­­­­­­­­­­sion de renais­­­­­­­­­­­sance

♦ Comment carac­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­riez-vous un langage poétique ? Est-il acces­­­­­­­­­­­sible à chacun ?

♦ C’est un langage plein de silences. On essaie de faire le moins de bruits possi­­­­­­­­­­­bles… Cela donne lieu à de l’am­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­guïté. Alors que le langage courant doit être le plus précis possible. En poésie, ce que je commu­­­­­­­­­­­nique touche davan­­­­­­­­­­­tage à l’af­­­­­­­­­­­fec­­­­­­­­­­­tif et au symbo­­­­­­­­­­­lique. L’am­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­guïté permet d’autres inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­pré­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tions. Elle laisse la place à l’autre. Elle peut contri­­­­­­­­­­­buer à la créa­­­­­­­­­­­tion de l’œuvre. Ce que l’autre va perce­­­­­­­­­­­voir n’est pas forcé­­­­­­­­­­­ment ce que j’y ai mis. Dans le langage courant, on évite la redon­­­­­­­­­­­dance. Dans le langage poétique, elle est la bien- venue. Elle donne accès à un monde inté­­­­­­­­­­­rieur. Chacun y met sa propre voix.

♦ Quelle place pour l’autre s’il s’agit de se louer soi-même ou comme vous le dites, de louer la vie qui est en soi ?

♦ Le concept d’au­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­louange m’a paru très vite réduc­­­­­­­­­­­teur par rapport à cette pratique afri­­­­­­­­­­­caine. Louange a, en outre, une conno­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tion reli­­­­­­­­­­­gieu­­­­­­­­­­­se… Lorsque j’ai souhaité initier les Occi­­­­­­­­­­­den­­­­­­­­­­­taux, j’ai utilisé ce terme mais j’ai réalisé que le mot kasàlà permet de dire la tota­­­­­­­­­­­lité du concept puisqu’il intègre la notion de soi mais aussi de l’autre. Ce mot est issu du Cilubà (langue bantoue parlée dans les provinces du Kasaï en RDC). Aujourd’­­­­­­­­­­­hui, je parle du kasàlà contem­­­­­­­­­­­po­­­­­­­­­­­rain. Il est diffé­rent de celui de mon arrière-grand-père. Je suis moi-même un mélange d’Afrique, d’Asie, d’Eu­­­­­­­­­­­rope, d’Amé­­­­­­­­­­­rique. Il se nour­­­­­­­­­­­rit aussi de mes péré­­­­­­­­­­­gri­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tions et de la décou­­­­­­­­­­­verte de pratiques telles que le yoga, le Zen… Le kasàlà contem­­­­­­­­­­­po­­­­­­­­­­­rain asso­­­­­­­­­­­cie l’écri­­­­­­­­­­­ture à l’ora­­­­­­­­­­­lité. Il s’en­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­chit d’autres valeurs tout en inté­­­­­­­­­­­grant les valeurs afri­­­­­­­­­­­caines telles que la célé­­­­­­­­­­­bra­­­­­­­­­­­tion, la grati­­­­­­­­­­­tude, la connexion, l’ubuntu, un mot qui n’a pas d’équi­­­­­­­­­­­valent en français mais qu’on pour­­­­­­­­­­­rait traduire par « Je suis un être humain par et pour les autres », proche des concepts d’hu­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­nité et de frater­­­­­­­­­­­nité. Le kasàlà aujourd’­­­­­­­­­­­hui inté­­­­­­­­­­­resse des personnes de tous âges et de tous hori­­­­­­­­­­­zons… Récem­­­­­­­­­­­ment une dame noire habi­­­­­­­­­­­tant New York m’a contacté. Elle souhai­­­­­­­­­­­tait parti­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­per à nos ateliers « à dis- tance ». Je travaille aussi avec un groupe de jeunes Séné­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­lais, avec des jeunes afro-descen­­­­­­­­­­­dants de Mons en Belgique… Des ateliers sont propo­­­­­­­­­­­sés en milieu péni­­­­­­­­­­­ten­­­­­­­­­­­tiaire, dans des classes de l’école primaire au Québec.

♦ Qu’est-ce qui, selon vous, explique cet engoue­­­­­­­­­­­ment entre autres, chez nous en Belgique ?

♦  Ce qui m’a frappé lors de mon arri­­­­­­­­­­­vée en Occi­dent, au début des années soixante, est la détresse que j’y ai rencon­­­­­­­­­­­trée. A mon arri­­­­­­­­­­­vée à Bruxelles, j’ai parti­­­­­­­­­­­cipé aux confé­­­­­­­­­­­rences de Saint-Vincent de Paul. Nous appor­­­­­­­­­­­tions des plats prépa­­­­­­­­­­­rés aux personnes âgées, contre une petite somme d’argent ; une bonne chose puisque ça leur donnait la liberté de les critiquer… Je sentais ces personnes vrai­­­­­­­­­­­ment aban­­­­­­­­­­­don­­­­­­­­­­­nées. Alors qu’au Congo, plus tu vieillis, plus tu gagnes de la valeur, en Belgique, je décou­­­­­­­­­­­vrais l’in­­­­­­­­­­­verse. Plus tard, lorsque j’ai ensei­­­­­­­­­­­gné en secon­­­­­­­­­­­daire, j’ai rencon­­­­­­­­­­­tré des jeunes en dépres­­­­­­­­­­­sion. Dans le quar­­­­­­­­­­­tier où j’ha­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­tais, en Brabant wallon, cinq personnes se sont suici­­­­­­­­­­­dées, dans une période de neuf ans. Tout cela m’a convaincu qu’il y avait un travail à faire pour que les personnes relèvent la tête, se sentent bien, retrouvent l’es­­­­­­­­­­­time de soi. Le kasàlà recolle les liens, relie la personne à sa parti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­rité, à sa commu­­­­­­­­­­­nauté, à sa terre. Il appelle à se si- tuer socio-cultu­­­­­­­­­­­rel­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment, socio­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gique- ment, géogra­­­­­­­­­­­phique­­­­­­­­­­­ment, dans l’his­­­­­­­­­­­toire. Il s’agit aussi de recréer un espace de paroles, de créer du beau à même le terrible. Mais aussi de relier les géné­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tions, de ré- conci­­­­­­­­­­­lier, de créer de la commu­­­­­­­­­­­nauté, du lien social et de lutter contre l’in­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­dua­­­­­­­­­­­lisme. Ce que permet le travail langa­­­­­­­­­­­gier. Le kasàlà est une pratique rituelle pour réen­­­­­­­­­­­chan­­­­­­­­­­­ter le monde.

POUR EN SAVOIR PLUS : 

Jean Kabuta: l’éloge comme solu­­­­­­­­­tion à la déprime, de Jean-Louis Borde­­­­­­­­­leau, dans Le Devoir, 14 jan- vier 2021 www.shamengo.com/fr/pion- nier/94-jean-kabuta/ www.kasala.ca

Hommage à George Floyd

J’ar­­­­­­­­­rive pas à respi­­­­­­­­­rer…

… Je m’ap­­­­­­­­­pelle George Floyd    Breonna Taylor    Botham Jean    Stephon Clark    Philando Castile    Alton Ster­­­­­­­­­ling       Jamar Clark    Fred­­­­­­­­­die Gray    Walter Scott    Tamir Rice    Laquan MacDo­­­­­­­­­nald    Michael Brown    Eric Garner
Je porte d’in­­­­­­­­­nom­­­­­­­­­brables autres noms
Reçus au cours de nombreuses décen­­­­­­­­­nies    depuis le règne du Ku Klux Klan
Depuis le temps de la traite   depuis les cales sombres des bateaux négriers
Où durant des semaines de traver­­­­­­­­­sée j’ai manqué cruel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment d’air
Ne suis-je pas    Celui-qui-manque-d’air-depuis-cinq-siècles-entiers
Depuis ces sinistres années 1440    où captif déshu­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­nisé du conti­nent razzié
Je fus déporté vers la pénin­­­­­­­­­sule ibérique puis vers les Antilles et autres Amériques
Comme marchan­­­­­­­­­dise comme esclave monnayable et corvéable à merci
Avec la béné­­­­­­­­­dic­­­­­­­­­tion des églises saintes    et le silence des philo­­­­­­­­­sophes dits éclai­­­­­­­­­rés ?

Réputé bête dange­­­­­­­­­reuse et indé­­­­­­­­­si­­­­­­­­­rable je suis toujours pour­­­­­­­­­chassé toujours traqué
Los Angeles ou New York ou Chicago    Texas ou Minnea­­­­­­­­­po­­­­­­­­­lis ou Montréal
Du nord au sud d’une côte à l’autre où que j’aille je suis victime de profi­­­­­­­­­lage racial
Je suis l’ani­­­­­­­­­mal qu’on abat sans vergogne sans craindre aucune sanc­­­­­­­­­tion sérieuse

Or à la fois fragile et puis­­­­­­­­­sant un genou obstiné me tue qu’il ne puisse m’anéan­­­­­­­­­tir
Je suis Vie-qui-ne-s’éteint-point sans provoquer un séisme sans ébran­­­­­­­­­ler le monde
Braves gens réunis dans cette agora accueillante ce dimanche 7 juin de l’an 2020
Mon cœur est rempli d’al­­­­­­­­­lé­­­­­­­­­gresse et d’es­­­­­­­­­poir    Il chante il danse il rend grâce
D’être entouré de sœurs et frères    au cœur aimant aux couleurs arc-en-ciel
Pour dénon­­­­­­­­­cer l’injus­­­­­­­­­tice le mépris la violence    pour dénon­­­­­­­­­cer le racisme dégra­­­­­­­­­dant
Pour procla­­­­­­­­­mer devant le monde et la nature témoins    notre commune noblesse

Jean Kabuta, juin 2020

♦ Jeanne-Marie Rugira, profes­­­­­­­­­­­seure à la faculté de psycho­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gie sociale à l’Uni­­­­­­­­­­­ver­­­­­­­­­­­sité de Rimouski au Québec (UQAR), dresse ce constat : « On assiste aujourd’­­­­­­­­­­­hui à une rupture de la trans­­­­­­­­­­­mis­­­­­­­­­­­sion qui n’est pas sans consé­quences sur le plan exis­­­­­­­­­­­ten­­­­­­­­­­­tiel. Qui produit, une sorte d’er­­­­­­­­­­­rance, un manque d’an­­­­­­­­­­­crage, une cassure du senti­­­­­­­­­­­ment d’ap­­­­­­­­­­­par­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­nance qui crée du mal-être sur le plan psycho­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gique. L’his­­­­­­­­­­­toire collec­­­­­­­­­­­tive est remplie de mépris de soi, de mépris collec­­­­­­­­­­­tif. La colo­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion, l’évan­­­­­­­­­­­gé­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion… ont laissé des traces ». La pratique du kasàlà, entrée dans l’Uni­­­­­­­­­­­ver­­­­­­­­­­­sité, pour­­­­­­­­­­­rait donc permettre de renfor­­­­­­­­­­­cer le lien davan­­­­­­­­­­­tage encore mis à mal par le confi­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment ?

♦ Je vois effec­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­ment le kasàlà comme un art du lien. Il apporte cette chose dont on a tant besoin. Être en contact fort avec l’autre. Cela peut passer aussi par la célé­­­­­­­­­­­bra­­­­­­­­­­­tion d’un lien, d’une personne avec la- quelle nous n’avons a priori pas d’af­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­tés. Je ne peux célé­­­­­­­­­­­brer l’autre si je ne l’aime pas. Le fait que l’on fasse l’ef­­­­­­­­­­­fort de voir qui est cette personne, d’avoir la curio­­­­­­­­­­­sité de cher­­­­­­­­­­­cher en elle ses quali­­­­­­­­­­­tés est un travail à faire sur soi. Il s’agit d’ap­­­­­­­­­­­prendre à être curieux de l’au­­­­­­­­­­­tre… Ici à Rimouski, j’ai créé l’EKAR, l’école du kasàlà. C’est un lieu où on peut appor­­­­­­­­­­­ter un peu d’es­­­­­­­­­­­poir à l’hu­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­nité car le kasàlà est une pratique de la joie, de l’émer­­­­­­­­­­­veille­­­­­­­­­­­ment. Nous avons proposé des séances en ligne pendant le confi­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment. On en avait besoin.

♦ Cette pratique, outre le bien qu’elle procure à la personne elle-même et au groupe, pour­­­­­­­­­­­rait-elle s’ins­­­­­­­­­­­crire dans une dyna­­­­­­­­­­­mique d’éman­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­tion sociale et de justice sociale ?

♦ On peut tout à fait écrire un kasàlà de la révolte, de la colère vitale, plus poli­­­­­­­­­­­tique. Un kasàlà qui défend la dignité humaine, qui exprime un refus. Le kasàlà devient alors un mode de vie, un discours intime pour provoquer le chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment. En juin, nous avons orga­­­­­­­­­­­nisé une marche en sou- tien au mouve­­­­­­­­­­­ment Black Lives Matter. J’ai écrit un kasàlà à cette occa­­­­­­­­­­­sion. A notre appel, mille-cinq-cents personnes se sont rassem­­­­­­­­­­­blées sur une place. Nous avons lu un kasàlà en hommage à Georges Floyd (voir extrait ci-après). Alors que les liens se détri­­­­­­­­­­­cotent, que des proches meurent sans qu’on puisse leur rendre un dernier hommage avec le récon­­­­­­­­­­­fort des proches, que les contacts sont limi­­­­­­­­­­­tés, que la no- tion d’es­­­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­­­tiel est étran­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment attri­­­­­­­­­­­buée, les ques­­­­­­­­­­­tions « Qui suis-je ? », « Dans quel monde et pourquoi vivons-nous ? » sont plus que jamais posées. Ne pas – plus – trou­­­­­­­­­­­ver les réponses crée un tel vide en soi, qu’on soit jeune ou vieux. C’est à ces ques­­­­­­­­­­­tions que la pratique du kasàlà invite à répondre. Et à parta­­­­­­­­­­­ger.


1. Kabuta Jean, Le kasàlà : une école de l’émer­­­­­­­­­­­veille- ment, Ed. Jouvence, 2015

2. Ngo Semzara Kabuta, Eloge de soi, éloge de l’autre, Ed. Peter Lang, 2003