Analyses

Santé mentale – Au delà des chif­fres… (Mars-Avril 2021)

Depuis plus d’un an, la marche du monde a ralenti. Nous voici entra­­­­­­­vés par le déve­­­­­­­lop­­­­­­­pe­­­­­­­ment sour­­­­­­­nois et anar­­­­­­­chique d’un minus­­­­­­­cule virus.
S’il s’in­­­­­­­si­­­­­­­nue dans nos corps, il gagne aussi le cœur et le cerveau au propre comme au figuré. Peu d’entre nous sorti­­­­­­­ront indemnes, physique­­­­­­­ment et psychique­­­­­­­ment, de ce combat livré indi­­­­­­­vi­­­­­­­duel­­­­­­­le­­­­­­­ment et collec­­­­­­­ti­­­­­­­ve­­­­­­­ment avec l’en­­­­­­­nemi invi­­­­­­­sible.
Bien sûr, comme dans toute lutte, nous ne sommes pas égaux. De quelques symp­­­­­­­tômes grip­­­­­­­paux au dérè­­­­­­­gle­­­­­­­ment total et fatal, les attaques sont impré­­­­­­­vi­­­­­­­sibles, leur force, insoupçon­­­­­­­née.

La traver­­­­­­­sée de cette pandé­­­­­­­mie relève à la fois des réponses appor­­­­­­­tées par les gouver­­­­­­­ne­­­­­­­ments et les experts scien­­­­­­­ti­­­­­­­fiques, de notre moti­­­­­­­va­­­­­­­tion à suivre les mesures pres­­­­­­­crites mais aussi de la manière dont nous sommes plus ou moins armés pour y faire face. Mais, une chose est sûre, personne ne peut affir­­­­­­­mer qu’il n’a, à aucun moment, ressenti quelques remous inté­­­­­­­rieurs. La situa­­­­­­­tion désta­­­­­­­bi­­­­­­­lise, ques­­­­­­­tionne, fait parfois craindre le pire. Si les corps sont atteints, il est aussi essen­­­­­­­tiel de consi­­­­­­­dé­­­­­­­rer l’es­­­­­prit chahuté par des émotions, des colères, des peurs, des doutes… Les plus vulné­­­­­­­rables n’ont pas reçu l’at­­­­­­­ten­­­­­­­tion néces­­­­­­­saire.

Une détresse étouf­­­fée

Le secteur de la santé mentale l’a bien compris puisqu’il est en première ligne pour ac- cueillir les ressen­­­­­tis de citoyens de tous âges boule­­­­­ver­­­­­sés par cette réalité inédite. Et il tire la sonnette d’alarme. Le manque de contacts est insup­­­­­por­­­­­table pour beau­­­­­coup. Certains enfants, adoles­­­­­cents, adultes sont en danger. Tout ce qui, jusque-là, était suscep­­­­­tible d’ap­­­­­por­­­­­ter un certain baume à des vécus diffi­­­­­ciles, est aujourd’­­­­­hui diffi­­­­­cile d’ac­­­­­cès. Et la prise en compte de cette réalité tarde à appor­­­­­ter des réponses adap­­­­­tées. Les files d’at­­­­­tente sont longues aux portes des cabi­­­­­nets de consul­­­­­ta­­­­­tion, des centres d’ac­­­­­cueil pour personnes en détresse psycho­­­­­lo­­­­­gique et sociale. Le Conseil Supé­­­­­rieur de la santé mentale, qui regroupe 149 profes­­­­­sion­­­­­nels et 46 patients et aidants proches, déplore le manque de recon­­­­­nais­­­­­sance du travail des psycho­­­­­logues.

Le 24 février dernier, Vincent Yzer­­­­­byt, profes­­­­­seur de psycho­­­­­so­­­­­cio­­­­­lo­­­­­gie à l’UCLou­­­­­vain et membre du groupe d’ex­­­­­perts inter­­­­­u­­­­ni­­­­­ver­­­­­si­­­­­taires (UCL, Univer­­­­­sité de Gand, ULB) Psycho­­­­­lo­­­­­gie et Corona établis­­­­­sant le baro­­­­­mètre de l’adhé­­­­­sion aux mesures COVID, expliquait dans l’émis­­­­­sion CQFD sur La Première RTBF 1 que même si les mesures étaient suivies par 83% des Belges, les discours discor­­­­­dants amenaient une chute de la moti­­­­­va­­­­­tion. « Nous sommes dans un moment char­­­­­nière, décla­­­­­rait Vincent Yzer­­­­­byt. Les chiffres ne sont plus à ce point inquié­­­­­tants et chacun est impa­­­­­tient de retour­­­­­ner à sa vie d’avant. La baisse de l’adhé­­­­­sion entraîne dans un délai de 8 semaines, une hausse des cas. » Il pointe les inco­­­­­hé­­­­­rences en matière de mesures : on peut voya­­­­­ger dans un train bondé mais être privés de contacts avec ses petits-enfants, fréquen­­­­­ter des centres commer­­­­­ciaux mais se prome­­­­­ner par groupe de quatre maxi­­­­­mum en forêt… Tout cela n’aide pas à tenir le cap. Il faut avoir, remarque Vincent Yzer­­­­­byt, une bonne percep­­­­­tion du risque, de manière à savoir vers quoi on va si on fait ce qu’il faut.

Le profes­­­­­seur analyse ce qui boule­­­­­verse notre quoti­­­­­dien, provoque insom­­­­­nies et mal-être en détaillant les compo­­­­­santes qui permettent à l’être humain de ne pas être submergé en perma­­­­­nence par des angoisses exis­­­­­ten­­­­­tielles. Famille, travail, contacts sociaux, valo­­­­­ri­­­­­sa­­­­­tion aident à chemi­­­­­ner dans la vie. Mais aussi la culture qui est une porte ouverte vers d’autres visions du monde, qui permettent d’ex­­­­­plo­­­­­rer notre envi­­­­­ron­­­­­ne­­­­­ment pour affron­­­­­ter le futur… Vincent Yzer­­­­­byt estime qu’il faut donner davan­­­­­tage les moyens à la popu­­­­­la­­­­­tion d’avoir une approche créa­­­­­tive face à cette situa­­­­­tion. Balade entre amis en respec­­­­­tant les mesures (masques et distan­­­­­cia­­­­­tion), rencontres selon des moda­­­­­li­­­­­tés de contacts adap­­­­­tées… permet­­­­­traient d’al­­­­­lé­­­­­ger le poids d’un quoti­­­­­dien confiné. Les mesures sont présen­­­­­tées de manière linéaire, verti­­­­­cale ; or, si l’on utilise ce qui est proposé (port du masque, testing, lavage fréquent des mains, gel hydro­al­­­­­coo­­­­­lique…), on peut aména­­­­­ger un espace de liberté.

Le profes­­­­­seur en appelle à une créa­­­­­ti­­­­­vité respon­­­­­sable2. Il faut tenir compte de cette souf­­­­­france mentale. Bien sûr, on ne peut faire fi de la mala­­­­­die mais il faut trou­­­­­ver des arbi­­­­­trages, réflé­­­­­chir à comment alimen­­­­­ter en contacts sociaux certaines caté­­­­­go­­­­­ries de popu­­­­­la­­­­­tion, parti­­­­­cu­­­­­liè­­­­­re­­­­­ment fragi­­­­­li­­­­­sées (les personnes seules, les jeunes en décro­­­­­chage scolaire, les personnes âgées). Ces arbi­­­­­trages doivent se faire en consi­­­­­dé­­­­­rant les diffé­­­­­rents secteurs. Par exemple, est-ce logique d’aug­­­­­men­­­­­ter les acti­­­­­vi­­­­­tés de plein air pour les adoles­­­­­cents, en rédui­­­­­sant celles des enfants du primaire ?Trou­­­­­ver un équi­­­­­libre entre contacts sociaux et mesures sani­­­­­taires est fonda­­­­­men­­­­­tal. De nombreux jeunes entre 10 et 18 ans devraient être pris en charge ; or, les places manquent. L’Unité psychia­­­­­trie pour adoles­­­­­cents de l’hô­­­­­pi­­­­­tal Erasme comp­­­­­tait début mars une liste de 30 jeunes en attente d’être accueillis au centre de santé mentale. Un jeune l’ex­­­­­prime : «  Mes émotions étaient renfer­­­­­mées en moi. Ça a fait une petite boule de nerfs ».

Vivre non-stop en famille n’est plus viable pour les adoles­­­­­cents. C’est peut-être cela qu’ont voulu expri­­­­­mer tous les jeunes rassem­­­­­blés au Bois de la Cambre le 1er avril.

Et, à l’ex­­­­­tré­­­­­mité de ce qu’il faut endu­­­­­rer : la mort d’un proche.

Les funé­­­railles sacri­­­fiées

Régine Lannoy est coor­­­­­di­­­­­na­­­­­trice de l’as­­­­­so­­­­­cia­­­­­tion Vivre son deuil3 qui accom­­­­­pagne les per- sonnes endeuillées. Elle y anime des groupes de parole d’adultes. L’as­­­­­so­­­­­cia­­­­­tion a vu le jour au départ de l’unité de soins pallia­­­­­tifs de l’hô­­­­­pi­­­­­tal d’Ot­­­­­ti­­­­­gnies. « Le plus diffi­­­­­cile pour les personnes endeuillées en raison du COVID ou pas, est de ne pas avoir pu être présentes au moment du décès lorsqu’il a eu lieu à l’hô­­­­­pi­­­­­tal. Et de ne pas rece­­­­­voir le corps du défunt ; ces deux étapes essen­­­­­tielles pour permettre la mise en route du travail de deuil : l’adieu entre les personnes et le tout début de la veillée du corps. Cela, bien sûr, lorsque les familles le souhaitent, ce qui, la plupart du temps, est le cas. Depuis le début de la pandé­­­­­mie tout cela a été mis à mal. Les céré­­­­­mo­­­­­nies des funé­­­­­railles ont été réduites à presque rien ; or, ce qui soutient surtout, dans ces moments-là, c’est la présence des autres, les marques d’af­­­­­fec­­­­­tion qui aident aussi bien psy- chique­­­­­ment que physique­­­­­ment. Ici, il a fallu faire des choix. Qui allait être convié ? Cela a ajouté une culpa­­­­­bi­­­­­lité. »

Pour Régine Lannoy, on ne mesure pas encore les séquelles que cela va entraî­­­­­ner car nous n’avons pas encore beau­­­­­coup de recul mais elle souligne qu’i­­­­­né­­­­­vi­­­­­ta­­­­­ble­­­­­ment, après un deuil, la personne traverse une période de soli­­­­­tude sociale. Chacun retour­­­­­nant, en effet, à ses occu­­­­­pa­­­­­tions. Démarre donc ensuite le chemin de deuil à affron­­­­­ter indi­­­­­vi­­­­­duel­­­­­le­­­­­ment, inti­­­­­me­­­­­ment. Aujourd’­­­­­hui s’ajoutent donc à cela les mesures « isolantes » du confi­­­­­ne­­­­­ment. On assiste, remarque Régine Lannoy, à deux types de réac­­­­­tion : « Certains ressentent cela comme un soula­­­­­ge­­­­­ment ‘On me laisse tranquille dans ma tris­­­­­tesse. On ne me solli­­­­­cite pas, je ne dois pas entendre les conseils répé­­­­­tés de ceux qui disent ‘cou­­­­­rage, ne te laisse pas aller, bouge…’. Alors que d’autres expriment qu’ils se sentent double­­­­­ment péna­­­­­li­­­­­sés ».

« Ce qui ressort des groupes de parole que nous avons voulu main­­­­­te­­­­­nir tant bien que mal en nous adap­­­­­tant aux circons­­­­­tances, c’est une grande culpa­­­­­bi­­­­­lité : ‘On a raté notre adieu’. Notre réponse à cette souf­­­­­france a été de faire appel à la créa­­­­­ti­­­­­vité de chacun en suggé­­­­­rant, par exemple, d’or­­­­­ga­­­­­ni­­­­­ser le moment venu, lorsque cela sera possible, une céré­­­­­mo­­­­­nie du souve­­­­­nir. Cela, bien sûr, si le besoin s’en fait sentir. Nous consta­­­­­tons que le fait d’ex­­­­­pri­­­­­mer simple­­­­­ment cette possi­­­­­bi­­­­­lité semble apai­­­­­ser les personnes. Elles entrent ainsi dans un projet, un objec­­­­­tif qui permet­­­­­tra de répa­­­­­rer ce qui n’a pas pu avoir lieu. »

Régine Lannoy remarque aussi que le nombre d’ap­­­­­pels reçus par son asso­­­­­cia­­­­­tion a augmenté. Elle a ainsi reçu l’ap­­­­­pel d’une dame qui a perdu, la même semaine, son compa­­­­­gnon, son père et un ami de longue date. « Je suis perdue et en colère », disait-elle. Et elle n’est pas la seule. D’autres comme elle, ont ressenti cette colère contre des mesures jugées inhu­­­­­maines.

En Belgique, ces réali­­­­­tés ne sont prises en compte nulle part. Ce n’est même pas envi­­­­­sagé. Alors qu’il serait urgent d’en­­­­­ga­­­­­ger une réflexion pour la mise en place d’un dispo­­­­­si­­­­­tif permet­­­­­tant une rési­­­­­lience commune de la société commune. Or, on gomme la mort, l’im­­­­­por­­­­­tance des rituels qui l’ac­­­­­com­­­­­pagne. Recon­­­­­naître la souf­­­­­france des familles endeuillées et la manière dont elles ont été privées de ce qui aide à traver­­­­­ser ce moment, serait béné­­­­­fique pour toute la société. « Il est essen­­­­­tiel de marquer symbo­­­­­lique­­­­­ment ce qui se passe et qui va lais­­­­­ser une société bles­­­­­sée. Il faut marquer un temps d’ar­­­­­rêt. Certains pays, comme la Suisse, le Québec ont mis en place des réponses qui prennent en compte ces situa­­­­­tions inédites et trau­­­­­ma­­­­­ti­­­­­santes, souligne Régine Lannoy. Par exemple, à Lausan­­­­­ne4, une céré­­­­­mo­­­­­nie de recueille­­­­­ment pour toutes les personnes décé­­­­­dées à qui il n’a pas été possible de rendre un dernier hommage a été orga­­­­­ni­­­­­sée, en accord avec les instances commu­­­­­nales. Il faut penser l’après en inté­­­­­grant cette réalité. » Mettre enfin de l’hu­­­­­main, des visages, derrière les statis­­­­­tiques hebdo­­­­­ma­­­­­daires. N’est-ce pas ce que depuis la nuit des temps, les êtres humains ont trouvé jusqu’ici pour répondre aux grands ques­­­­­tion­­­­­ne­­­­­ments de leur condi­­­­­tion… humaine ?

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1. CQFD, La Première RTBF, 24 février 2021

2. Inter­­­­­view sur Notélé, le 2 avril 2021

3. www.vivre­­­­­son­­­­­deuil.be  Tél. : 0477/96 10 37

4. Les morts, grands oubliés du Covid