Analyses

INTERVIEW – Sébas­tien Kennes : La puis­sance de l’agir collec­tif (Janv.-Févr. 2021)

Propos recueillis par Paul Blanjean, Contrastes Janvier-Février 2021, p.9–12

Sébas­tien Kennes

Bien connu dans le monde asso­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tif où il parti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cipe à de nombreuses dyna­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­miques alter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tives, Sébas­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tien Kennes fait aussi partie de l’équipe de « Rencontre des Conti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nents », une asso­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion qui défi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nit l’édu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­laire comme étant au croi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment des ques­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tions sociales et envi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tales. Il se défi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nit non comme un théo­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cien mais comme un prati­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cien. Contrastes l’a rencon­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tré.

Contrastes : Avant de répondre à la ques­­­­­­­­­­­tion : « faire soi-même est-il un acte poli­­­­­­­­­­­tique ? », peux-tu nous dire sur quelles expé­­­­­­­­­­­riences et quelles réflexions tu t’ap­­­­­­­­­­­puies pour y répondre ?

Sébas­­­­­­­­­­­tien Kennes : Ma réflexion et mon action s’en­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­cinent dans le travail de terrain réalisé en éduca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire depuis 10 ans avec RdC1. Il y a aussi le travail de réflexion sur les alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tives et les dyna­­­­­­­­­­­miques de chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment menées avec toute une série d’or­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tions dont les Maga­­­­­­­­­­­sins du monde Oxfam et Quinoa. Parmi les théma­­­­­­­­­­­tiques que nous abor­­­­­­­­­­­dons, les combats auxquels nous parti­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­pons, il y a les ques­­­­­­­­­­­tions autour des luttes paysannes et l’agroé­­­­­­­­­­­co­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gie, les luttes écolo­­­­­­­­­­­gistes, la tran­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tion ou encore les enjeux liés aux effon­­­­­­­­­­­dre­­­­­­­­­­­ments.

La deuxième casquette avec laquelle je parle est celle d’ac­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­viste impliqué dans une série de mouve­­­­­­­­­­­ments sociaux, les luttes de terri­­­­­­­­­­­toires, luttes clima­­­­­­­­­­­tiques et sociales, les accords de libre-échange ou encore les collec­­­­­­­­­­­tifs Actrices et Acteurs des Temps Présents ou « Occu­­­­­­­­­­­pons le terrain ».

Je suis aussi actif dans des expé­­­­­­­­­­­riences d’al­­­­­­­­­­­liances ou de conver­­­­­­­­­­­gences des luttes. Les deux mots ne veulent pas dire la même chose… Je pense à la lutte contre la maxi-prison de Haren ou le CETA2, dans le Mouve­­­­­­­­­­­ment Climat ou encore avec les EP de Bruxelles au sein de Rendre Visible l’In­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­sible3 ou, aussi avec les EP, plus récem­­­­­­­­­­­ment au sein de Faire Front4.

Ou encore pour faire un lien avec l’ac­­­­­­­­­­­tua­­­­­­­­­­­lité, la limite des écogestes qui ont émergé dans le Mouve­­­­­­­­­­­ment Climat avec l’idée de combattre le réchauf­­­­­­­­­­­fe­­­­­­­­­­­ment clima­­­­­­­­­­­tique avec d’autres pratiques person­­­­­­­­­­­nelles de consom­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tion. Il y a de plus en plus d’al­­­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tives qui se créent, souvent dans le secteur de l’ali­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tion. On a commencé à étudier des alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tives au mode alimen­­­­­­­­­­­taire domi­­­­­­­­­­­nant, dont les jardins collec­­­­­­­­­­­tifs, le renou­­­­­­­­­­­veau coopé­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tif… Et le « Do it your­­­­­­­­­­­self » entre aussi dans cette caté­­­­­­­­­­­go­­­­­­­­­­­rie.

Quelle grille d’ana­­­­­­­­­­­lyse utilises-tu pour arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­ler toutes ces formes de résis­­­­­­­­­­­tance ?

Il faut arri­­­­­­­­­­­ver à ce que Patrick Vive­­­­­­­­­­­ret5 appelle le REV, c’est-à-dire à arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­ler « Résis­­­­­­­­­­­tance – Expé­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tion – Vision trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­trice ». Cela nous permet d’avoir une vision, de pouvoir arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­ler et expé­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ter les échanges (le côté rela­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­nel). Dans le « Do it your­­­­­­­­­­­self », on retrouve les trois. Faire soi-même en dehors du système domi­­­­­­­­­­­nant, c’est un acte de lutte, de résis­­­­­­­­­­­tance, d’au­­­­­­­­­­­tant que l’on est souvent dans une démarche collec­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ve… On a souvent besoin des autres pour savoir comment on fait. C’est
aussi parce qu’on veut faire autre­­­­­­­­­­­ment que simple­­­­­­­­­­­ment aller ache­­­­­­­­­­­ter des nouvelles choses. On fait de la « récup », on bricole, on répare.

Une deuxième arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­tion impor­­­­­­­­­­­tante qu’on pratique à RdC, c’est l’in­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­rac­­­­­­­­­­­tion entre trois piliers : l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire, le réseau­­­­­­­­­­­tage et la vision systé­­­­­­­­­­­mique.

Comment défi­­­­­­­­­­­nis-tu le réseau­­­­­­­­­­­tage ?

Le réseau­­­­­­­­­­­tage c’est « arrê­­­­­­­­­­­ter de penser en silo » et au contraire avoir une vue systé­­­­­­­­­­­mique qui utilise le terreau riche de nos réseaux asso­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­tifs et mili­­­­­­­­­­­tants pour essayer de comprendre la vision des autres et recon­­­­­­­­­­­naître la complé­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­rité. On ne peut pas tout savoir et avoir un mot à dire sur tout. C’est un « travail ensemble ». Et, en éduca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire, c’est parve­­­­­­­­­­­nir à travailler aussi au départ du point de vue des autres. Et pas unique­­­­­­­­­­­ment le nôtre qui peut être centré (ou « occi­­­­­­­­­­­den­­­­­­­­­­­talo-centré ») de par notre histoire, notre classe sociale, la posi­­­­­­­­­­­tion que l’on occupe dans la société.

Cepen­­­­­­­­­­­dant, dans un même projet, on peut avoir des diffé­­­­­­­­­­­rences de moti­­­­­­­­­­­va­­­­­­­­­­­tions, de niveaux d’en­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment ?

Oui. Ce troi­­­­­­­­­­­sième point sur les niveaux d’en­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment me parait impor­­­­­­­­­­­tant. I

l est essen­­­­­­­­­­­tiel de respec­­­­­­­­­­­ter les diffé­­­­­­­­­­­rents niveaux qui s’offrent à chacun.e de s’en­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ger là où il.elle le peut. Si tout doit être fait, cela ne veut pas dire que tout le monde doit tout faire partout, tout le temps et en même temps.

Si on prend la ques­­­­­­­­­­­tion du système alimen­­­­­­­­­­­taire par exemple, il est ultra impor­­­­­­­­­­­tant que des groupes travaillent au niveau local. C’est le déve­­­­­­­­­­­lop­­­­­­­­­­­pe­­­­­­­­­­­ment des circuits courts, des jardins collec­­­­­­­­­­­tifs… C’est  réap­­­­­­­­­­­prendre à cuisi­­­­­­­­­­­ner ensemble. Mais cela ne va pas sans des chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ments struc­­­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­­­rels impor­­­­­­­­­­­tants, comme Olivier De Schut­­­­­­­­­­­ter6 l’évoque souvent dans ses inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ven­­­­­­­­­­­tions. Que fait-on au regard des poli­­­­­­­­­­­tiques agri­­­­­­­­­­­coles comme celle de la PAC7, dont la dernière actua­­­­­­­­­­­lité montre que l’on va dans le mauvais sens alors que tous les voyants sont au rouge ?

Mais un jardin collec­­­­­­­­­­­tif, c’est bien loin des poli­­­­­­­­­­­tiques euro­­­­­­­­­­­péennes ?

Juste­­­­­­­­­­­ment, il faut trou­­­­­­­­­­­ver les arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­tions entre les niveaux locaux et globaux. Tout le monde ne peut pas tout faire. On ne peut pas deman­­­­­­­­­­­der à des gens qui sont super impliqués dans un pota­­­­­­­­­­­ger collec­­­­­­­­­­­tif de trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­mer la PAC à eux seuls. On sait aussi qu’être dans le collec­­­­­­­­­­­tif, cela épuise. Avec Quinoa, les Maga­­­­­­­­­­­sins du monde et RdC, on a réalisé une étude commune sur les initia­­­­­­­­­­­tives dans le système alimen­­­­­­­­­­­taire alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tif8. On ne peut deman­­­­­­­­­­­der aux gens d’être tout le temps dans le collec­­­­­­­­­­­tif sans, en même temps, prendre soin de soi.

Mais comment arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­ler les deux dimen­­­­­­­­­­­sions ? Le troi­­­­­­­­­­­sième niveau d’en­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment que l’on doit respec­­­­­­­­­­­ter aussi est le posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment vis-à-vis des pouvoirs publics. On doit accep­­­­­­­­­­­ter que l’on puisse parfois travailler avec les pouvoirs publics, parfois contre eux et parfois sans eux.

Et la même initia­­­­­­­­­­­tive peut passer d’un stade à l’autre ?

Abso­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­ment. Beau­­­­­­­­­­­coup d’ini­­­­­­­­­­­tia­­­­­­­­­­­tives démarrent dans le « sans »… On crée une coopé­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tive, on commence un jardin pota­­­­­­­­­­­ger sans deman­­­­­­­­­­­der l’au­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion. A un moment donné, on est bien obligé de travailler avec les pouvoirs publics parce que, par exemple, la commune dit :
« Vous n’avez pas le droit d’uti­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­ser le terrain sur lequel vous êtes parce qu’on va y construire un truc… » Et si ce « truc » ne rencontre pas les inté­­­­­­­­­­­rêts de la commu­­­­­­­­­­­nauté impac­­­­­­­­­­­tée, elle va devoir agir contre la commune, par exemple si cette dernière veut instal­­­­­­­­­­­ler un parking ou un super­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­mar­­­­­­­­­­­ché… Il y a aussi la ques­­­­­­­­­­­tion des alliances possibles, souhai­­­­­­­­­­­tables, néces­­­­­­­­­­­saires. Dans ce cas-ci, je préfère utili­­­­­­­­­­­ser la notion d’al­­­­­­­­­­­liance à celle de conver­­­­­­­­­­­gence, car cela permet à chacune et chacun de « garder son combat ».

Mais la conver­­­­­­­­­­­gence est égale­­­­­­­­­­­ment impor­­­­­­­­­­­tante. Cela veut dire que l’on tombe d’ac­­­­­­­­­­­cord sur un déno­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­teur commun… en perdant peut-être chacun une partie de son combat. Faire soi-même, ce n’est pas se couper des autres. Comment arrive-t-on à arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­ler ce que l’on fait à l’ex­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­rieur ? Il faut des faci­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­teurs qui créent des espaces pour construire ces ponts. Les asso­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­tions jouent ce rôle car on ne peut pas deman­­­­­­­­­­­der cela aux indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­dus.

Mais, au-delà des initia­­­­­­­­­­­tives de petits groupes, de prises de conscience, peut-on imagi­­­­­­­­­­­ner un chemin qui amène des trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tions profondes et durables ?

Je voudrais, pour répondre à cette ques­­­­­­­­­­­tion qui est effec­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­ment essen­­­­­­­­­­­tielle, reve­­­­­­­­­­­nir sur l’enjeu des arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­tions en faisant allu­­­­­­­­­­­sion à Emeline De Bouver9 qui travaille pour Ecoto­­­­­­­­­­­pie10. Sur la ques­­­­­­­­­­­tion de la tran­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tion, elle s’in­­­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­­­roge sur la manière de trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­mer les choses en profon­­­­­­­­­­­deur. Elle parle de quatre types de trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tions.

La première est ce qu’elle appelle la trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tion inté­­­­­­­­­­­rieure et cultu­­­­­­­­­­­relle. Cela pose la ques­­­­­­­­­­­tion : « De quel humain la tran­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tion a-t-elle besoin ? » Quelle vision avons-nous de nous-mêmes, et quels équi­­­­­­­­­­­libres faisons-nous entre des dimen­­­­­­­­­­­sions qui peuvent appa­­­­­­­­­­­raitre comme anta­­­­­­­­­­­go­­­­­­­­­­­nistes ? C’est par exemple l’au­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­mie et la liberté face aux limites et contraintes.

La deuxième, c’est la trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tion rela­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­nelle. Quelles sont les inter­­­­­­­­­­­ac­­­­­­­­­­­tions qui favo­­­­­­­­­­­risent la tran­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tion ? Quels sont les réseaux et soli­­­­­­­­­­­da­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­tés à créer ou à réin­­­­­­­­­­­ven­­­­­­­­­­­ter ? Et pour qui est cette tran­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tion ?

La troi­­­­­­­­­­­sième est la trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tion de nos modes de vie. Cela pose la ques­­­­­­­­­­­tion des pratiques concrètes et des modes de vie à déve­­­­­­­­­­­lop­­­­­­­­­­­per. Mais aussi, par exemple, celle des tech­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gies dont nous avons besoin pour y arri­­­­­­­­­­­ver. Cela signi­­­­­­­­­­­fie qu’il faut modi­­­­­­­­­­­fier sa façon de vivre, avec des habi­­­­­­­­­­­tudes à perdre et d’autres à apprendre. En d’autres termes, on pour­­­­­­­­­­­rait résu­­­­­­­­­­­mer en disant « comment vivre diffé­­­­­­­­­­­rem­­­­­­­­­­­ment » ?

Et, enfin, la quatrième trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tion est struc­­­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­­­relle, car on ne peut pas se conten­­­­­­­­­­­ter de chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ments indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­duels ou de ceux de « petites cellules ». Il faut pouvoir sortir du système actuel. Cela demande de défi­­­­­­­­­­­nir des étapes, des objec­­­­­­­­­­­tifs poli­­­­­­­­­­­tiques, des reven­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tions… Tout cela pose aussi la ques­­­­­­­­­­­tion de la redé­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­tion de la démo­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­tie et des insti­­­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­­­tions qui connaissent une forme d’es­­­­­­­­­­­souf­­­­­­­­­­­fle­­­­­­­­­­­ment.

Le premier outil est l’édu­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­laire partout et pour tout le monde. Ce qui est révo­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­naire, c’est d’ap­­­­­­­­­prendre à ne pas penser « par soi-même » mais au départ du point de vue des autres, à partir de la situa­­­­­­­­­tion des gens, de leurs visions du monde, de leurs héri­­­­­­­­­tages.

Cette vision stra­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­gique – avec la complé­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­rité des quatre modes de trans­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tions – semble claire, mais laisse ouverte la ques­­­­­­­­­­­tion du passage de la théo­­­­­­­­­­­rie à la réalité sociale et socié­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­le… En d’autres termes, comment cette démarche peut-elle se traduire et être appro­­­­­­­­­­­priée sur le terrain ?

Le premier outil est l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire partout et pour tout le monde. Ce qui est révo­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­naire, c’est d’ap­­­­­­­­­­­prendre à ne pas penser « par soi-même » mais au départ du point de vue des autres, à partir de la situa­­­­­­­­­­­tion des gens, de leurs visions du monde, de leurs héri­­­­­­­­­­­tages : l’éco­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­mique, le social et le cultu­­­­­­­­­­­rel. C’est à partir de là que l’on peut construire ensemble et éven­­­­­­­­­­­tuel­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment combattre et résis­­­­­­­­­­­ter. En effet, cela n’a pas de sens de partir exclu­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­ment de nos points de vue. Comment arrive-t-on à créer de la décen­­­­­­­­­­­tra­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion en termes de rapport à l’autre. C’est donc l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire pour tout le monde… Certaines asso­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­tions disent : « Je n’ai pas envie de faire de l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire avec les riches ». Cette ques­­­­­­­­­­­tion est posée. Bruno Latour11 estime qu’il faudra sans doute faire des alliances avec des gens avec qui on n’a pas envie. La ques­­­­­­­­­­­tion est ouver­­­­­­­­­­­te… mais il ne s’agit pas ici de faire alliance avec le 1% qui détruit la planète !

Le deuxième outil est l’ap­­­­­­­­­­­proche par la notion de terri­­­­­­­­­­­toire. Comment va-t-on enra­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­ner les grands constats globaux que l’on fait sur l’état du monde dans nos milieux de vie, nos quar­­­­­­­­­­­tiers, nos campa­­­­­­­­­­­gnes… La ques­­­­­­­­­­­tion du terri­­­­­­­­­­­toire affecte direc­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­ment « nos affects à nous » : la manière dont on voit son espace de vie dimi­­­­­­­­­­­nuer, la manière dont on est affecté par les pollu­­­­­­­­­­­tions… C’est diffé­rent à la ville ou à la campagne. Cela nous oblige à penser à la fois comment vivre dans nos espaces – en période de confi­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment, c’est encore plus impor­­­­­­­­­­­tant – à une époque où se dépla­­­­­­­­­­­cer loin est un privi­­­­­­­­­­­lège. Et cela pose la ques­­­­­­­­­­­tion de comment allons-nous à la fois vivre et lutter ? Pour moi, c’est lutter au sens large… Cela peut inclure le « faire soi-même ». Dans les deux, il y aura du posi­­­­­­­­­­­tif et du néga­­­­­­­­­­­tif. Ce sont des choses que l’on retrouve dans les luttes de terri­­­­­­­­­­­toire.

Une bataille emblé­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­tique de terri­­­­­­­­­­­toire est celle de « Notre-Dame-des-Landes » contre la construc­­­­­­­­­­­tion d’un aéro­­­­­­­­­­­port en France. Mais on retrouve ce type de lutte chez nous égale­­­­­­­­­­­ment. Un bon exemple est « La Boucle du Hainaut »12. Les gens se mobi­­­­­­­­­­­lisent parce qu’ils sont direc­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­ment impac­­­­­­­­­­­tés. Et faire soi-même, c’est égale­­­­­­­­­­­ment se réap­­­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­­­prier les choses de façon locale.

Tous ces combats, ces mobi­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tions, ces projets, c’est impor­­­­­­­­­­­tant mais cela peut-il débou­­­­­­­­­­­cher sur un chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment plus global ?

Faut-il encore croire en un grand chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment, au Grand soir ? Je préfère parler de rapport de force. Avec toutes ces initia­­­­­­­­­­­tives, comment parvient-on à créer un rapport de force face à ce qui est nuisible au vivant ? Comment allons-nous repen­­­­­­­­­­­ser notre rapport à l’Etat ? Les terri­­­­­­­­­­­toires sont une piste de réponse. Beau­­­­­­­­­­­coup y travaillent. Avec Actrices et Acteurs des Temps Présents, par exemple, c’est à travers le concept imagi­­­­­­­­­­­naire de « Faire pays dans un pays ». C’est aussi repen­­­­­­­­­­­ser nos échanges écono­­­­­­­­­­­miques. L’autre ques­­­­­­­­­­­tion qui arrive dans nos radars depuis deux ou trois ans est celle des effon­­­­­­­­­­­dre­­­­­­­­­­­ments.

Il n’y a pas de réponse globale à des ques­­­­­­­­­tions écolo­­­­­­­­­giques s’il n’y a pas une arti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­la­­­­­­­­­tion perma­­­­­­­­­nente avec les ques­­­­­­­­­tions de justice sociale. On ne peut pas lais­­­­­­­­­ser des gens sur le bord du chemin.

N’est-on pas dému­­­­­­­­­­­nis face à ces effon­­­­­­­­­­­dre­­­­­­­­­­­ments ?

Je ne pense pas. Les effon­­­­­­­­­­­dre­­­­­­­­­­­ments nous posent inévi­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­ment la ques­­­­­­­­­­­tion de ne pas tomber dans le défai­­­­­­­­­­­tisme. C’est une évidence, le monde s’ef­­­­­­­­­­­fondre – et c’est encore pire avec la Covid – mais il y a des réponses pour agir et faire face, et le « faire soi-même » y contri­­­­­­­­­­­bue. Mais il n’y a pas de réponse globale à des ques­­­­­­­­­­­tions écolo­­­­­­­­­­­giques s’il n’y a pas une arti­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­tion perma­­­­­­­­­­­nente avec les ques­­­­­­­­­­­tions de justice sociale. On ne peut pas lais­­­­­­­­­­­ser des gens sur le bord du chemin. Et pour­­­­­­­­­­­tant, un des risques de dérive que l’on rencontre, c’est celui d’ima­­­­­­­­­­­gi­­­­­­­­­­­ner un monde qui serait plus juste écolo­­­­­­­­­­­gique­­­­­­­­­­­ment mais pas socia­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment.


1. RdC : Rencontre des Conti­­­­­­­­­nents. Nous utili­­­­­­­­­se­­­­­­­­­rons les initiales dans la suite du texte.
2. Le CETA est l’ac­­­­­­­­­cord de libre-échange entre l’UE et le Canada – Sur le TTIP (celui entre l’Eu­­­­­­­­­rope et les USA), voir Contrastes 163 « Traité Tran­­­­­­­­­sat­­­­­­­­­lan­­­­­­­­­tique – Un pacte dévas­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­teur », juillet-août 2014
3. Collec­­­­­­­­­tif d’as­­­­­­­­­so­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tions regrou­­­­­­­­­pées pour l’or­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion de la Jour­­­­­­­­­née de refus de la misère à Bruxelles
4. Voir « Un Front social, écolo­­­­­­­­­gique et démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tique pour réin­­­­­­­­­ven­­­­­­­­­ter l’ave­­­­­­­­­nir », Contrastes 199, juillet-août 2020
5. Patrick Vive­­­­­­­­­ret est un essayiste alter­­­­­­­­­mon­­­­­­­­­dia­­­­­­­­­liste français.
6. Ancien Rappor­­­­­­­­­teur spécial pour le Droit à l’ali­­­­­­­­­men­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion et aujourd’­­­­­­­­­hui Rappor­­­­­­­­­teur spécial à l’ONU sur l’ex­­­­­­­­­trême pauvreté et les Droits de l’Homme.
7. PAC : Poli­­­­­­­­­tique Agri­­­­­­­­­cole Commune de l’Union euro­­­­­­­­­péenne
8. POTENTIA : La puis­­­­­­­­­sance de l’agir collec­­­­­­­­­tif
9. Emeline De Bouver est une docteure en Sciences poli­­­­­­­­­tiques et cher­­­­­­­­­cheuse sur le renou­­­­­­­­­vel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment des mili­­­­­­­­­tances.
10. Ecoto­­­­­­­­­pie est un labo­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­toire d’éco­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­da­­­­­­­­­go­­­­­­­­­gie.
11. Bruno Latour est un socio­­­­­­­­­logue et anthro­­­­­­­­­po­­­­­­­­­logue français.
12. La « Boucle du Hainaut » est un projet de lignes à haute tension devant traver­­­­­­­­­ser une série de villages du Hainaut. Les habi­­­­­­­­­tants se sont oppo­­­­­­­­­sés à ce projet d’ELIA et ont formé le Collec­­­­­­­­­tif « REVOLTH ».