Analyses

Corps – Un jour le sang a coulé (juin 2019)

Le collec­­­­­­­­­­­­­­­­­tif Belges et culot­­­­­­­­­­­­­­­­­tées a milité avec succès pour que les protec­­­­­­­­­­­­­­­­­tions hygié­­­­­­­­­­­­­­­­­niques soient taxées comme un bien de première néces­­­­­­­­­­­­­­­­­sité et non pas à 21%, comme les produits de luxe. https://belge­­­­­­­­­­­­­­­­­set­­­­­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­­­­­lotte s.jimdo.com

Auteure Clau­­­­­­­­­­­­­­­­­­­dia Bene­­­­­­­­­­­­­­­­­­­detto, Contrastes juin 2019, p13–15

Harcè­­­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment de rue, harcè­­­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment sexuel, droit à l’avor­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment remis en ques­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion, (re)défi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion du consen­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment… Le corps des femmes revient sur le devant de la scène et conduit ces dernières à se réap­­­­­­­­­­­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­­­­­­­­­­­prier un corps trop souvent déformé, malmené, contenu dans le regard des autres.

« Un jour du sang a coulé entre mes jambes. J’ai eu peur une frac­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion de seconde. Pour­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tant, je savais. Après, tout  fut diffé­rent. Mon corps devint tout à coup étran­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ger. C’est la première fois que je le sentis hors de mon contrôle. Un autre jour, on me surnomma « garçon manqué ». Porter un trai­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ning et une casquette, des baskets, c’était appa­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rem­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment pas attendu venant de ma part. C’est la première fois que je sentis que mon corps et ce qui le recou­­­­­­­­­­­­­­­­­­­vrait ne m’ap­­­­­­­­­­­­­­­­­­­par­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nait pas tota­­­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment. Un autre jour, je cachais mes jambes poilues quand je me chan­­­­­­­­­­­­­­­­­­­geais dans le vestiaire de l’école. C’est la première fois que j’avais honte d’une partie de moi. Je ne savais pas d’où ça venait mais je savais qu’ils n’au­­­­­­­­­­­­­­­­­­­raient pas dû être là, qu’on devait les cacher. C’est la seconde fois que je compris que mon corps ne m’ap­­­­­­­­­­­­­­­­­­­par­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nait pas complè­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment. Un autre jour, je sentis un regard posé sur moi, un regard que je ne connais­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sais pas jusque-là, qui me rendait mal à l’aise parce qu’il me désha­­­­­­­­­­­­­­­­­­­billait. C’est la troi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sième fois où je sentis que mon corps était à la fois mien et autre. Un jour, je ne sais pas trop comment, je trou­­­­­­­­­­­­­­­­­­­vais que mon visage serait plus beau avec un peu d’eye-liner et du rouge à lèvres. Maman, le faisait aussi, se faire jolie. Je ne savais pas d’où ça venait mais en même temps je le faisais, tout natu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rel­­­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment comme si c’était en moi depuis toujours 1 ».

Ce témoi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­gnage illustre bien la pensée de Simone de Beau­­­­­­­­­­­­­­­­­­­voir (cf. Le deuxième sexe) sur le rapport au corps des femmes. La philo­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sophe Manon Garcia, souligne égale­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment  que la diffé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rence entre les hommes et les femmes tient dans leur rapport au corps. Nous sommes tous et toutes à la fois des objets (corps pour autrui) et des sujets (corps pour soi) dans les rela­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tions inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­per­­­­­­­­­­­­­­­­­­­son­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nelles. Cepen­­­­­­­­­­­­­­­­­­­dant, la struc­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ture sociale de l’iné­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité de genre « permet aux hommes de se défi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nir systé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment comme des sujets en défi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nis­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sant les femmes comme des objets2 ». Etre une femme, ce n’est pas seule­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment avoir un corps et vivre dans un corps, c’est aussi avoir un corps social objec­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­fié (vu comme un objet) avant même de pouvoir faire l’ex­­­­­­­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rience de son propre corps.

Un corps n’est pas un autre

C’est à la puberté que les jeunes femmes comprennent que leurs corps sont sexua­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­­­sés : de par le regard des hommes mais aussi par des commen­­­­­­­­­­­­­­­­­taires. « La jeune fille prend conscience que son corps n’est pas d’abord son corps mais ce qui la fait appa­­­­­­­­­­­­­­­­­raître dans le monde comme une proie possible 3 ». Avant même de commen­­­­­­­­­­­­­­­­­cer à faire l’ex­­­­­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­­­­­rience de son corps, le corps de cette jeune femme a une signi­­­­­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­­­­­tion sociale d’objet sexuel. « Alors que jusque là, elle n’at­­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­­­rait pas d’at­­­­­­­­­­­­­­­­­ten­­­­­­­­­­­­­­­­­tion parti­­­­­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­­­­­lière, elle va se voir vue, se voir exami­­­­­­­­­­­­­­­­­née, se voir dési­­­­­­­­­­­­­­­­­rée 4 ».

Plusieurs études réali­­­­­­­­­­­­­­­­­sées par des cher­­­­­­­­­­­­­­­­­cheurs en psycho­­­­­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­­­­­gie sociale de l’ULB ont révélé que « la sexua­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­­­­­tion du corps induit son objec­­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­­­­­tion dans le cerveau humain » et c’est d’au­­­­­­­­­­­­­­­­­tant plus le cas lorsqu’on présente une seule partie du corps.5 Les cher­­­­­­­­­­­­­­­­­cheurs ont observé que l’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­­­vité neuro­­­­­­­­­­­­­­­­­nale se modi­­­­­­­­­­­­­­­­­fie en fonc­­­­­­­­­­­­­­­­­tion de l’image qui est perçue. Aucun juge­­­­­­­­­­­­­­­­­ment humain n’est pris en compte ici. Ce qui confère à ces études une valeur incon­­­­­­­­­­­­­­­­­tes­­­­­­­­­­­­­­­­­table : L’hy­­­­­­­­­­­­­­­­­per­­­­­­­­­­­­­­­­­sexua­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­­­­­tion du corps des femmes a une inci­­­­­­­­­­­­­­­­­dence sur les atti­­­­­­­­­­­­­­­­­tudes et compor­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­ments sexistes. La publi­­­­­­­­­­­­­­­­­cité cris­­­­­­­­­­­­­­­­­tal­­­­­­­­­­­­­­­­­lise le corps-objet6 ; ce corps qui dans les mythes est tantôt consi­­­­­­­­­­­­­­­­­déré comme une proie, une source de dégoût ou une propriété.

Pour Simone de Beau­­­­­­­­­­­­­­­­­voir, Eve est perçue comme un acci­dent et comme une conscience natu­­­­­­­­­­­­­­­­­rel­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­ment soumise. Après avoir créé Adam et tous les animaux, Dieu décide de créer un être semblable à l’homme pour l’« aider » étant donné que ce dernier n’a pas trouvé d’aide au sein des animaux : « De la côte qu’il avait prise de l’homme, Yahweh Dieu forma une femme et il l’amena à l’homme. Et l’homme dit : Celle-ci cette-fois est os de mes os et chair de ma chair ! Celle-ci sera appe­­­­­­­­­­­­­­­­­lée femme, parce qu’elle a été prise de l’homme. »

Après avoir mangé le fruit défendu, Eve reçoit un châti­­­­­­­­­­­­­­­­­ment : « Tu enfan­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­ras des fils dans la douleur, ton désir se portera vers ton mari mais c’est lui qui domi­­­­­­­­­­­­­­­­­nera sur toi » (Extrait du livre de la Genèse dans la Bible). En d’autres termes : Eve, c’est l’agui­­­­­­­­­­­­­­­­­cheuse sans laquelle Adam n’au­­­­­­­­­­­­­­­­­rait pas cédé.

Libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­tion des corps, libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­tion des menta­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­­­tés ?

« Un jour mon prince vien­­­­­­­­­­­­­­­­­dra… » La fameuse phrase consa­­­­­­­­­­­­­­­­­crée dans un célèbre Disney traduit une passi­­­­­­­­­­­­­­­­­vité, l’idée d’un corps inerte, immo­­­­­­­­­­­­­­­­­bile qui attend, déses­­­­­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­­­­­ré­­­­­­­­­­­­­­­­­ment d’être libéré. C’est le seul but de la prin­­­­­­­­­­­­­­­­­cesse, elle sera comblée une fois que son prince vien­­­­­­­­­­­­­­­­­dra la rejoindre, en dehors de ce dernier, elle n’existe pas.

Bien loin des fictions, le corps des femmes a suivi une évolu­­­­­­­­­­­­­­­­­tion au fur et à mesure qu’on lui confère un peu de place dans la société. Elle peut faire usage de son corps pour travailler puisque les hommes sont partis à la guerre, elle peut travailler à la chaîne pour autant que son corps reste à la place qui lui est assi­­­­­­­­­­­­­­­­­gné : auprès de son mari, de son foyer, de ses enfants. Celui-ci est enfermé sous des couches d’injonc­­­­­­­­­­­­­­­­­tions : faire le ménage, faire des enfants, s’oc­­­­­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­­­­­per des enfants et de son mari.

Dans les années soixante, ce qu’on nomme commu­­­­­­­­­­­­­­­­­né­­­­­­­­­­­­­­­­­ment libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­tion sexuelle est une grande avan­­­­­­­­­­­­­­­­­cée. On assiste à une libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­tion des mœurs, on disso­­­­­­­­­­­­­­­­­cie la sexua­­­­­­­­­­­­­­­­­lité de la procréa­­­­­­­­­­­­­­­­­tion. On milite pour l’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­cès à la contra­­­­­­­­­­­­­­­­­cep­­­­­­­­­­­­­­­­­tion. Avant la révo­­­­­­­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­­­­­­­tion sexuelle, le désir des femmes n’était pas pris en compte, le mariage suivi d’en­­­­­­­­­­­­­­­­­fants était la norme.

Mais l’hé­­­­­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­­­­­tage de cet événe­­­­­­­­­­­­­­­­­ment impor­­­­­­­­­­­­­­­­­tant n’est pas tout rose, comme le souligne l’his­­­­­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­­­­­rienne fémi­­­­­­­­­­­­­­­­­niste Malka Marco­­­­­­­­­­­­­­­­­vich dans son essai inti­­­­­­­­­­­­­­­­­tulé L’autre héri­­­­­­­­­­­­­­­­­tage de 68, la face cachée de la révo­­­­­­­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­­­­­­­tion sexuelle : « Dans les années 70 dans les mouve­­­­­­­­­­­­­­­­­ments progres­­­­­­­­­­­­­­­­­sistes, il fallait coucher même sans désir pour avoir l’air libéré. Avant, il fallait coucher, même sans désir, pour procréer 7 ». De l’injonc­­­­­­­­­­­­­­­­­tion à la procréa­­­­­­­­­­­­­­­­­tion, on passe à l’injonc­­­­­­­­­­­­­­­­­tion à la jouis­­­­­­­­­­­­­­­­­sance qui peut être analy­­­­­­­­­­­­­­­­­sée comme une autre forme d’en­­­­­­­­­­­­­­­­­fer­­­­­­­­­­­­­­­­­me­­­­­­­­­­­­­­­­­ment. Les violences sexuelles de plus en plus visi­­­­­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­­­sées grâce aux femmes qui osent parler, notam­­­­­­­­­­­­­­­­­ment sous le hash­­­­­­­­­­­­­­­­­tag #metoo ou #balan­­­­­­­­­­­­­­­­­ce­­­­­­­­­­­­­­­­­ton­­­­­­­­­­­­­­­­­porc, témoignent d’une liberté sexuelle rela­­­­­­­­­­­­­­­­­tive. Elles traduisent la réalité d’un monde où la parole des femmes n’avait jusque-là pas grande valeur. Suite au courage de ces femmes qui l’ouvrent, aujourd’­­­­­­­­­­­­­­­­­hui, on voit appa­­­­­­­­­­­­­­­­­raître dans le débat public de nouveaux ques­­­­­­­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­­­­­ments sur les rapports femmes-hommes, notam­­­­­­­­­­­­­­­­­ment sur la notion de consen­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­ment et sur le désir des femmes.

Le capi­­­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme, l’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­cès des femmes à l’éco­­­­­­­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­­­­­­­mie ne les a pas réel­­­­­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­­­­­ment libé­­­­­­­­­­­­­­­­­rées, jugent certains collec­­­­­­­­­­­­­­­­­tifs fémi­­­­­­­­­­­­­­­­­nistes. On joue sur la peur de vieillir et de mourir en propo­­­­­­­­­­­­­­­­­sant aux femmes toute une pano­­­­­­­­­­­­­­­­­plie de produits et de tech­­­­­­­­­­­­­­­­­niques esthé­­­­­­­­­­­­­­­­­tiques, la vieillesse est ostra­­­­­­­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­­­­­­­sée 8. Le capi­­­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme marchan­­­­­­­­­­­­­­­­­dise le corps des femmes, il se réap­­­­­­­­­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­­­­­­­­­prie le fémi­­­­­­­­­­­­­­­­­nisme en propo­­­­­­­­­­­­­­­­­sant des taxis réser­­­­­­­­­­­­­­­­­vés aux femmes comme à Londres, des rames de métro comme au Japon ou même une île réser­­­­­­­­­­­­­­­­­vée comme en Finlan­­­­­­­­­­­­­­­­­de…

On protège les femmes plutôt que de leur apprendre à se défendre par elles-mêmes. On exerce sur elles et sur leurs corps de nouveau ce bon vieux pater­­­­­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme. Expri­­­­­­­­­­­­­­­­­mer libre­­­­­­­­­­­­­­­­­ment leur libido au même titre que les hommes, affir­­­­­­­­­­­­­­­­­mer leur pouvoir sexuel et faire en sorte qu’on le recon­­­­­­­­­­­­­­­­­naisse ; voilà une des clefs pour retour­­­­­­­­­­­­­­­­­ner la situa­­­­­­­­­­­­­­­­­tion. Dans leur mani­­­­­­­­­­­­­­­­­feste Fémi­­­­­­­­­­­­­­­­­nisme pour les 99%, les philo­­­­­­­­­­­­­­­­­sophes et socio­­­­­­­­­­­­­­­­­logues, Cinzia Arruzza, Tithi Bhat­­­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­­­cha­­­­­­­­­­­­­­­­­rya et Nancy Fraser évoquent le pink­­­­­­­­­­­­­­­­­wa­­­­­­­­­­­­­­­­­shing capi­­­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­­­liste et dénoncent l’es­­­­­­­­­­­­­­­­­croque­­­­­­­­­­­­­­­­­rie du libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme sexuel. Selon elles, « le libé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme sexuel soutient des poli­­­­­­­­­­­­­­­­­tiques qui privent l’écra­­­­­­­­­­­­­­­­­sante majo­­­­­­­­­­­­­­­­­rité, de condi­­­­­­­­­­­­­­­­­tions sociales et maté­­­­­­­­­­­­­­­­­rielles néces­­­­­­­­­­­­­­­­­saires à l’ap­­­­­­­­­­­­­­­­­pli­­­­­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­­­­­tion concrète des nouvelles liber­­­­­­­­­­­­­­­­­tés inscrites dans la loi : certains Etats par exemple recon­­­­­­­­­­­­­­­­­naissent les droits des personnes
trans mais conti­­­­­­­­­­­­­­­­­nuent de se refu­­­­­­­­­­­­­­­­­ser à couvrir leurs frais médi­­­­­­­­­­­­­­­­­caux de tran­­­­­­­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­­­­­­­tion ». Le néoli­­­­­­­­­­­­­­­­­bé­­­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­­­lisme ne remet pas en cause les condi­­­­­­­­­­­­­­­­­tions struc­­­­­­­­­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­­­­­­­­­relles qui alimentent notam­­­­­­­­­­­­­­­­­ment l’ho­­­­­­­­­­­­­­­­­mo­­­­­­­­­­­­­­­­­pho­­­­­­­­­­­­­­­­­bie et la trans­­­­­­­­­­­­­­­­­pho­­­­­­­­­­­­­­­­­bie 9.

On ne naît pas soumise, on le devient

Aujourd’­­­­­­­­­­­­­­­hui, en 2019, dans nos socié­­­­­­­­­­­­­­­tés occi­­­­­­­­­­­­­­­den­­­­­­­­­­­­­­­tales suppo­­­­­­­­­­­­­­­sées éman­­­­­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­­­­­pées, les femmes n’ont aucune obli­­­­­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­­­­­tion à suivre une voie plus qu’une autre. Et pour­­­­­­­­­­­­­­­tant, la réalité serait toute autre selon la philo­­­­­­­­­­­­­­­sophe Manon Garcia dans son livre On ne nait pas soumise, on le devient. Un sujet sensible à trai­­­­­­­­­­­­­­­ter puisque les réac­­­­­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­­­­­naires agitent souvent l’ar­­­­­­­­­­­­­­­gu­­­­­­­­­­­­­­­ment selon lequel si les femmes se soumettent, c’est qu’au fond elles aiment ça ou qu’elles sont faites pour ça. « Les femmes sont toutes soumises parce que la société iden­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­fie la fémi­­­­­­­­­­­­­­­nité à la soumis­­­­­­­­­­­­­­­sion : On les éduque à la soumis­­­­­­­­­­­­­­­sion », explique-telle dans une vidéo réali­­­­­­­­­­­­­­­sée par Brut10. « On pense aux femmes voilées ou aux femmes au foyer, mais toutes les femmes sont concer­­­­­­­­­­­­­­­nées : quand on s’af­­­­­­­­­­­­­­­fame pour entrer dans une taille 36, quand on s’oc­­­­­­­­­­­­­­­cupe de faire des repas parfaits à insta­­­­­­­­­­­­­­­gram­­­­­­­­­­­­­­­mer pour montrer à quel point on est une parfaite petite amie et mère de famille, quand on fait énor­­­­­­­­­­­­­­­mé­­­­­­­­­­­­­­­ment de sport pour être mince et jolie et qu’on se maquille, les femmes se soumettent ! On apprend aux petites filles à être calmes et gentilles dès les premiers jours de leur vie, on les éduque à la soumis­­­­­­­­­­­­­­­sion. Et c’est diffi­­­­­­­­­­­­­­­cile de se dépar­­­­­­­­­­­­­­­tir de ça. Les femmes se sentent tout le temps coupables : elles sont tiraillées entre l’im­­­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­tif de liberté et l’im­­­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­tif de fémi­­­­­­­­­­­­­­­nité qui est un impé­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­tif de soumis­­­­­­­­­­­­­­­sion ». On va dire qu’on est soit une potiche (si on joue le jeu de la soumis­­­­­­­­­­­­­­­sion), soit qu’on est mascu­­­­­­­­­­­­­­­line et moche.

Pour la philo­­­­­­­­­­­­­­­sophe, ce n’est pas possible d’être libre et soumise. Comme solu­­­­­­­­­­­­­­­tion, elle propose d’éro­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­ser l’éga­­­­­­­­­­­­­­­lité : « On pense que ce qui est sexy, c’est de plaquer une femme contre un mur et de l’em­­­­­­­­­­­­­­­bras­­­­­­­­­­­­­­­ser plus ou moins contre son gré comme on le voit dans les James Bond… Au fond, ça peut être sexy aussi, de trou­­­­­­­­­­­­­­­ver des formules pour deman­­­­­­­­­­­­­­­der Est-ce que tu as envie ? Il faut modi­­­­­­­­­­­­­­­fier nos struc­­­­­­­­­­­­­­­tures mentales ! » ajoute-t- elle.

Résis­­­­­­­­­­­­­­­tances

Chan­­­­­­­­­­­­­­­ger les struc­­­­­­­­­­­­­­­tures mentales n’est pas une mince affaire ! Pour­­­­­­­­­­­­­­­tant, des résis­­­­­­­­­­­­­­­tances s’élèvent un peu partout sur fond de réseaux sociaux : libé­­­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­­­tion de la parole avec #metoo ou #balan­­­­­­­­­­­­­­­ce­­­­­­­­­­­­­­­ton­­­­­­­­­­­­­­­porc, des jeunes femmes veulent se réap­­­­­­­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­­­­­­­prier leurs corps en postant sur leur compte insta­­­­­­­­­­­­­­­gram “Le Sens du Poil” des photos de leurs aisselles ou de leurs jambes poilues, d’autres postent des photos de leurs formes, ou leurs cheveux blancs, d’autres encore parlent de l’or­­­­­­­­­­­­­­­gasme et de leur libido, d’autres réaf­­­­­­­­­­­­­­­firment l’exis­­­­­­­­­­­­­­­tence de leur clito­­­­­­­­­­­­­­­ris,
seul organe qui a pour voca­­­­­­­­­­­­­­­tion le plai­­­­­­­­­­­­­­­sir et long­­­­­­­­­­­­­­­temps nié dans les manuels de biolo­­­­­­­­­­­­­­­gie, d’autres affirment ne pas vouloir d’en­­­­­­­­­­­­­­­fants ou réfutent l’idée d’un instinct mater­­­­­­­­­­­­­­­nel, d’autres encore veulent faire taire les idées reçues et la honte qui entourent les règles ou témoignent de violences gyné­­­­­­­­­­­­­­­co­­­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­­­giques comme sur ce blog à succès Marie accouche là 11. Sur la scène scien­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­fique, on voit égale­­­­­­­­­­­­­­­ment émer­­­­­­­­­­­­­­­ger des décou­­­­­­­­­­­­­­­vertes ou des évidences qui étaient bien gardées, qui remettent complè­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­ment en ques­­­­­­­­­­­­­­­tion certains poncifs comme le fait que l’ovule atten­­­­­­­­­­­­­­­drait passi­­­­­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­­­­­ment d’être fécondé par les sper­­­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­­­zoïdes. Aujourd’­­­­­­­­­­­­­­­hui, on apprend qu’il n’en est rien, que l’ovule joue un rôle actif 12. Même la fameuse horloge biolo­­­­­­­­­­­­­­­gique qu’on a souvent rappe­­­­­­­­­­­­­­­lée avec entê­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­ment aux femmes, est aussi une réalité pour les hommes 13.

Et puis il y a les mobi­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­­­tions… La première grève des femmes pour la Belgique (8 mars dernier). Aux USA, en Argen­­­­­­­­­­­­­­­tine, au Brésil, en Italie… des mani­­­­­­­­­­­­­­­fes­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­tions contre le recul de leurs droits à avor­­­­­­­­­­­­­­­ter… Des collec­­­­­­­­­­­­­­­tifs se rebellent contre ce système patriar­­­­­­­­­­­­­­­cal, comme La Barbe qui inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rompt les meetings dont l’af­­­­­­­­­­­­­­­fiche est majo­­­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­­­tai­­­­­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­­­­­ment, voire 100% mascu­­­­­­­­­­­­­­­line, par des discours souvent ironiques en féli­­­­­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­­­­­tant ces messieurs de réflé­­­­­­­­­­­­­­­chir sur le monde. Les Femen quant à elles, utilisent leur corps comme outil poli­­­­­­­­­­­­­­­tique pour faire passer des messages fémi­­­­­­­­­­­­­­­nistes. Elles reven­­­­­­­­­­­­­­­diquent que leurs torses soient désexua­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­sés comme celui des hommes et constatent qu’on les arrête quand elles mènent leurs actions seins nus, alors que quand le corps nu des femmes est utilisé pour la publi­­­­­­­­­­­­­­­cité, cela ne pose aucun problème.

Toutes ces résis­­­­­­­­­­­­­­­tances visent à chan­­­­­­­­­­­­­­­ger les menta­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­tés, à renver­­­­­­­­­­­­­­­ser le cours de l’His­­­­­­­­­­­­­­­toire souvent écrite au mascu­­­­­­­­­­­­­­­lin. La lutte sera longue, elle ne cessera jamais. Le droit à l’avor­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­ment est menacé un peu partout dans le monde, au nom de Dieu, de l’ordre natu­­­­­­­­­­­­­­­rel des choses, de la protec­­­­­­­­­­­­­­­tion… tous les argu­­­­­­­­­­­­­­­ments du passé reten­­­­­­­­­­­­­­­tissent au 21ème siècle, comme si les ingré­­­­­­­­­­­­­­­dients
de la recette n’avaient pas véri­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­­­­­ment changé. Corps trop recou­­­­­­­­­­­­­­­verts, trop décou­­­­­­­­­­­­­­­verts, corps sacra­­­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­­­sés par la gros­­­­­­­­­­­­­­­sesse, corps trop poilus, trop maquillés, trop vulgai­­­­­­­­­­­­­­­res… pas assez ceci ou pas assez cela : l’image de la madone et de la putain a malheu­­­­­­­­­­­­­­­reu­­­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­­­ment encore de beaux jours devant elle.


1. Témoi­­­­­­­­­­­­­gnage anonyme
2. On ne naît pas soumise, on le devient, Manon Garcia, Flam­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­rion, 2018.
3. Idem
4. Idem
5. La sexua­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion des corps les objec­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­fie, Anne-Sophie Leurquin, mis en ligne le 31/01/2019, lesoir.be
6. Cf. polé­­­­­­­­­­­­­mique publi­­­­­­­­­­­­­cité Aubade : Paris : polé­­­­­­­­­­­­­mique autour d’une publi­­­­­­­­­­­­­cité jugée sexiste, sur les Gale­­­­­­­­­­­­­ries Lafayette, M.-A. G., mise en ligne le 14/12/2018, lepa­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­sien.fr
7. Malka Marco­­­­­­­­­­­­­vich : « Il faut faire le tri dans la libé­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tion sexuelle de mai 68 », Eugé­­­­­­­­­­­­­nie Bastié, mis en ligne le 23/02/2018, lefi­­­­­­­­­­­­­garo.fr
8. Lire à ce sujet Mona Chol­­­­­­­­­­­­­let : Sorcières, la puis­­­­­­­­­­­­­sance invain­­­­­­­­­­­­­cue des femmes et Beauté fatale : les nouveaux visages d’une alié­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­tion fémi­­­­­­­­­­­­­nine.
9. Fémi­­­­­­­­­­­­­nisme pour les 99%, un mani­­­­­­­­­­­­­feste, Cinzia Arruzza, Tithi Bhat­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­cha­­­­­­­­­­­­­rya et Nancy Fraser, p.64.
10. Manon Garcia sur la soumis­­­­­­­­­­­­­sion des femmes, Inter­­­­­­­­­­­­­view Brut.
11. http://marieac­­­­­­­­­­­­­cou­­­­­­­­­­­­­chela.net
12. Dire que le sper­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­zoïde pénètre l’ovule, c’est faire de lui un preux cheva­­­­­­­­­­­­­lier, Daph­­­­­­­­­­­­­née Lepor­­­­­­­­­­­­­tois, mis en ligne le 5/02/19, slate.fr
13. L’hor­­­­­­­­­­­­­loge biolo­­­­­­­­­­­­­gique tourne aussi chez les hommes, Rédac­­­­­­­­­­­­­tion en ligne, mis en ligne le 3/07/17, lalibre.be