Et soudain, tout le monde lit Salomé Saqué
Depuis plusieurs mois, j’entends parler partout de Salomé Saqué. On dirait que tout le monde a lu son livre. Ou est-ce seulement les gens de gauche ? En se demandant d’où vient le succès de Résister, on comprendra peut-être un peu mieux qui veut, qui peut résister, et pourquoi, et comment.
Début mars, en province du Luxembourg. Le collectif antifasciste local organise une action sympathique et symbolique. Pas seulement sympathique et pas seulement symbolique, car l’objectif est clair et concret : dans les boîtes à livres et les salles d’attente, un même bouquin est déposé par les militantes et militants. Il s’agit de Résister, de la journaliste française Salomé Saqué. Publié en octobre 2024, cet ouvrage vient de connaître une seconde édition revue et enrichie.
Le message du collectif antifasciste peut être compris à deux niveaux. C’est évidemment une suggestion de lecture. Mais aussi, plus directement et selon le titre du livre, un appel à résister. On tient d’ailleurs là un premier élément d’explication de ce phénomène éditorial : l’efficacité du titre est remarquable. Dans la même veine que le célèbre Indignez-vous de Stéphane Hessel en 2011, voici un verbe simple et direct qui rejoint un imaginaire positif, celui de la résistance. L’invitation du livre est sans ambiguïté : elle s’adresse à toutes celles et tous ceux qui ne souhaitent pas collaborer avec ce qui est en train d’arriver, mais qui veulent inverser la tendance.
Une journaliste vous parle
Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver et contre quoi s’agit-il de résister ? Tout le mérite du livre est de donner une réponse limpide à cette question. C’est une remarquable synthèse très documentée, à la fois historique (comment l’extrême droite arrive au pouvoir et ce qu’elle en fait), actuelle (la France et les États-Unis sont décortiqués) et pédagogique (on comprend l’ensemble des mécanismes en jeu, toutes les stratégies développées). C’est complet, clair et accessible, avec une grande honnêteté sur les sources utilisées. Un magnifique travail journalistique qui explique certainement l’excellent accueil du livre dans la presse et les médias. En quelque sorte, une journaliste parle aux journalistes. En tout cas, à toutes celles et ceux, et ils sont heureusement encore nombreux, qui ont à cœur de pouvoir exercer leur métier librement, avec déontologie – ce que l’extrême droite ne permet jamais quand elle est au pouvoir.
Mais le grand public suit aussi. L’engouement pour faire venir Salomé Saqué, rien qu’en Belgique francophone, parle de lui-même. Déjà invitée en décembre dernier à Charleroi, elle a ensuite reçu le titre de docteur Honoris Causa à l’UCL en février, revient le 17 mars à Tournai, le 18 mars à l’ULB à Bruxelles, le 20 mars à Namur, le 27 mars à Wavre, le 16 avril à Liège. Partout, c’est Sold Out ! On ne compte plus les « arpentages1 » du livre, les ateliers d’écriture, les interviews dans la presse… Son éditeur, Payot & Rivages, annonce 400.000 exemplaires déjà vendus. Un chiffre monstrueux pour un livre politique ! Son essai « dépasse l’inévitable La Femme de ménage de Freida McFadden, dépasse le dernier Astérix en Lusitanie, et même le Goncourt La Maison Vide de Laurent Mauvignier ». Ce serait carrément, chez nous, « la première vente de livres en 2025, si on en croit les chiffres récoltés par le syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB) auprès de 47 des 95 librairies indépendantes de la Fédération Wallonie-Bruxelles2 ».

Un résumé lumineux
Bien sûr, son prix (cinq euros) est un argument important de vente, mais ce n’est pas l’élément décisif, car il existe plein de petits bouquins bon marché, et très peu connaissent le
succès de Résister. Comment l’expliquer ? Rien de tel que de parcourir les commentaires des lectrices et lecteurs3 eux-mêmes. On en trouve des centaines sur le site communautaire
Babelio. Du côté des enthousiastes, celui-ci résume l’engouement général : « Acheté et dévoré en une après-midi, j’ai entrepris de l’offrir au maximum de personnes de mon entourage possibles. C’est court, percutant, éclairant et quelque part, en dépit de la noirceur du tableau, encourageant. Savoir que l’extrême droite n’est pas une fatalité, savoir que l’on n’est pas seul à s’insurger dans son coin, savoir que les valeurs républicaines ne sont pas marginales. C’est un bon coup de pied au cul pour éviter que l’avenir noir que l’on entrevoit ne se réalise du fait de notre simple inaction. » Beaucoup de commentaires insistent sur la nécessité de « le mettre entre toutes les mains », pour ouvrir les yeux ensemble, pour sortir de la normalisation de l’extrême droite :« Quand je vois avec quelle facilité ils sont entrés dans la tête des gens. Quelle effroyable perspective. L’extrême droite a su se rendre présentable aux yeux du grand public et c’est là où réside le danger. Ouvrez les yeux ! ».
Le livre fonctionne donc parce qu’il éclaire. En particulier sur les mécanismes à l’œuvre dans le monde médiatique, sur la « bataille culturelle » en cours. Une autre lectrice résume :« L’auteure met en lumière une réalité troublante : l’idéologie réactionnaire ne progresse pas seulement dans les urnes, mais aussi dans les esprits, insidieusement, grâce à une machine médiatique bien huilée. “Une population, ça s’influence. Et les idées, ça se véhicule.” À travers la mainmise de quelques milliardaires sur l’information et la banalisation de thématiques extrémistes dans le débat public, la droite radicale impose son agenda, instillant dans l’opinion un sentiment d’inéluctabilité. »
L’analyse du paysage médiatique français est en effet particulièrement percutante. Cela crée une impression de netteté : on comprend mieux, on veut en tenir compte. C’est presque un effet « Voir-juger-agir ». Le mouvement du livre va dans ce sens, de la lucidité à l’action. On comprend donc qu’il soit utilisé comme outil d’éducation populaire. Salomé Saqué insiste beaucoup sur l’importance de ne pas se résigner, de refuser de croire à l’inéluctable. Là encore, elle touche à un sentiment répandu et lance une alerte qui fait mouche : le danger est insidieux et progressif. « L’étude de l’évolution des partis d’extrême droite en Europe et au cours de l’histoire, écrit-elle, montre que le basculement de puis un système démocratique vers un gouvernement autoritaire est un processus continu fait de petits renoncements et d’inaction jusqu’à ce qu’un point de non-retour soit atteint4 ». On n’essaie pas l’extrême droite « pour voir », ce n’est pas un jeu, elle est toujours pire que ceux qu’on veut envoyer balader en votant pour elle. L’Histoire montre une mécanique implacable : dès qu’elle est au pouvoir, elle l’utilise pour restreindre l’espace des droits et des libertés.
Une incarnation… de gauche ?
Le même livre, écrit par quelqu’un d’autre, aurait-il autant fonctionné ? On aimerait le croire, mais il est très probable que non. Salomé Saqué n’est pas seulement ce qu’elle écrit, mais aussi une voix : celle d’une jeunesse engagée5 qui se saisit des enjeux de son époque, notamment ceux du féminisme et de l’écologie. Et qui le fait sans entrer dans aucune étiquette, sans jamais céder à la facilité d’afficher un camp, sans diviser le monde en deux colonnes (les bons et les méchants), mais avec le recul, redisons-le, d’une journaliste. Elle refuse le mensonge de la « neutralité » qui n’existe pas, et lui préfère la notion d’honnêteté et la déontologie du métier (dire et vérifier ses sources et ses conflits d’intérêt, reconnaître ses erreurs). Elle fait preuve aussi d’une audace et d’un courage évident : menacée de mort, sans cesse harcelée par des trolls d’extrême droite sur les réseaux sociaux, elle poursuit néanmoins ses interviews et conférences à un rythme effréné.
Ce positionnement, non neutre mais honnête, engagé mais pas polarisé, précis et nuancé, lui vaut néanmoins de nombreuses critiques. Certains lui reprochent de ne pas s’adresser au bon public. Ainsi un lecteur juge-t-il le livre inutile « parce qu’il ne sera jamais lu par ceux à qui il devrait s’adresser : les électeurs du Rassemblement National. Ne le lirons que ceux qui sont déjà convaincus ». Pour lui, « ce livre fait fausse route, car il n’est plus temps
d’être contre. La République se meurt faute d’un projet qui attirerait à lui des votes « pour » ». D’autres, à gauche, se désolent que Salomé Saqué refuse de se dire elle-même de gauche, déplorent son manque de radicalité6, son recul de journaliste, et traquent les indices permettant de critiquer son positionnement trop « social-démocrate ».
Simple et rassembleur
Or, justement, si Résister rencontre une telle audience, c’est peut-être précisément pour cela, parce que ce livre sort de la polarisation, c’est-à-dire de la mise en scène des idées en deux camps. Son but n’est pas de s’afficher, de prouver son identité ou sa pureté militante (comme font certains en jouant à« plus radical, plus à gauche que moi tu meurs ») mais de défendre la démocratie avec le maximum d’honnêteté, de sérieux et de monde possible. C’est un objectif simple et rassembleur, qui ne nécessite pas de se revendiquer a priori de gauche ou d’extrême gauche ou d’une quelconque appartenance politique. C’est sans doute l’intérêt et l’attractivité du livre : il fait du danger de l’extrême droite un combat commun et porteur, et non une lutte de niche trop facile à stigmatiser et à instrumentaliser par l’extrême droite elle-même, ou par certains médias privés qui sont au service de ses idées. L’autrice insiste aussi sur le fait de ne pas entrer dans des postures de stigmatisation et de mépris : « Personne n’a jamais changé d’avis en se sentant méprisé7. »
Ce positionnement autour d’un socle essentiel, la défense de la démocratie, Salomé Saqué l’assume et le prolonge : « Il faut absolument qu’on arrive à se parler. Parlez aux gens avec qui vous n’êtes pas d’accord. Il faut absolument rester dans une réalité commune, continuer à débattre, argumenter, y compris avec des personnes qui ont des discours qui nous dérangent. La société, c’est quand même plus compliqué qu’être d’extrême droite ou pas d’extrême droite, il y a douze mille nuances politiques. C’est un spectre8. » Des paroles qui résonnent parfaitement avec les démarches d’éducation populaire, vues comme l’exercice même de la démocratie, un exercice quotidien, permanent, indispensable.
Guillaume Lohest
1. L’arpentage est une technique de lecture collective en éducation populaire : un livre est découpé en plusieurs parties dans un groupe, la somme des différentes lectures est ensuite partagée pour acquérir ensemble une compréhension complète du livre.
2. « Le phénomène Salomé Saqué, porté (aussi) par les librairies belges », Le Soir, 5 février 2026.
3. Tous les commentaires de lectrices et de lecteurs cités dans cet article viennent du site Babelio : www.babelio.fr.
4. Salomé Saqué, Résister, Payot & Rivages, 2024 (nouvelle édition revue et enrichie, 2026).
5. Son précédent livre, Sois jeune et tais-toi (2023), aborde les réalités vécues par les jeunes en déconstruisant les stéréotypes qui les accablent.
6. C’est par exemple le cas de la chaîne Youtube « Padu Team », animée par des jeunes marxistes, qui a consacré une vidéo entière à la question de savoir si Salomé Saqué est de gauche ou non.
7. Salomé Saqué, Résister, idem.
8. Salomé Saqué : « Parlez aux gens avec qui vous n’êtes pas d’accord », propos recueillis par Charlotte de Condé, La Libre, 17 février 2026.