Analyses

Et soudain, tout le monde lit Salomé Saqué

Depuis plusieurs mois, j’en­­­­­­­­­­­­­tends parler partout de Salomé Saqué. On dirait que tout le monde a lu son livre. Ou est-ce seule­­­­­­­­­­­­­ment les gens de gauche ? En se deman­­­­­­­­­­­­­dant d’où vient le succès de Résis­­­­­­­­­­­­­ter, on compren­­­­­­­­­­­­­dra peut-être un peu mieux qui veut, qui peut résis­­­­­­­­­­­­­ter, et pourquoi, et comment.

Début mars, en province du Luxem­­­­­­­­­­­­­bourg. Le collec­­­­­­­­­­­­­tif anti­­­­­­­­­­­­­fas­­­­­­­­­­­­­ciste local orga­­­­­­­­­­­­­nise une action sympa­­­­­­­­­­­­­thique et symbo­­­­­­­­­­­­­lique. Pas seule­­­­­­­­­­­­­ment sympa­­­­­­­­­­­­­thique et pas seule­­­­­­­­­­­­­ment symbo­­­­­­­­­­­­­lique, car l’objec­­­­­­­­­­­­­tif est clair et concret : dans les boîtes à livres et les salles d’at­­­­­­­­­­­­­tente, un même bouquin est déposé par les mili­­­­­­­­­­­­­tantes et mili­­­­­­­­­­­­­tants. Il s’agit de Résis­­­­­­­­­­­­­ter, de la jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­liste française Salomé Saqué. Publié en octobre 2024, cet ouvrage vient de connaître une seconde édition revue et enri­­­­­­­­­­­­­chie.

Le message du collec­­­­­­­­­­­­­tif anti­­­­­­­­­­­­­fas­­­­­­­­­­­­­ciste peut être compris à deux niveaux. C’est évidem­­­­­­­­­­­­­ment une sugges­­­­­­­­­­­­­tion de lecture. Mais aussi, plus direc­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment et selon le titre du livre, un appel à résis­­­­­­­­­­­­­ter. On tient d’ailleurs là un premier élément d’ex­­­­­­­­­­­­­pli­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­tion de ce phéno­­­­­­­­­­­­­mène édito­­­­­­­­­­­­­rial : l’ef­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­cité du titre est remarquable. Dans la même veine que le célèbre Indi­­­­­­­­­­­­­gnez-vous de Stéphane Hessel en 2011, voici un verbe simple et direct qui rejoint un imagi­­­­­­­­­­­­­naire posi­­­­­­­­­­­­­tif, celui de la résis­­­­­­­­­­­­­tance. L’in­­­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion du livre est sans ambi­­­­­­­­­­­­­guïté : elle s’adresse à toutes celles et tous ceux qui ne souhaitent pas colla­­­­­­­­­­­­­bo­­­­­­­­­­­­­rer avec ce qui est en train d’ar­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­ver, mais qui veulent inver­­­­­­­­­­­­­ser la tendance.

Une jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­liste vous parle

Mais qu’est-ce qui est en train d’ar­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­ver et contre quoi s’agit-il de résis­­­­­­­­­­­­­ter ? Tout le mérite du livre est de donner une réponse limpide à cette ques­­­­­­­­­­­­­tion. C’est une remarquable synthèse très docu­­­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­­­tée, à la fois histo­­­­­­­­­­­­­rique (comment l’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite arrive au pouvoir et ce qu’elle en fait), actuelle (la France et les États-Unis sont décor­­­­­­­­­­­­­tiqués) et péda­­­­­­­­­­­­­go­­­­­­­­­­­­­gique (on comprend l’en­­­­­­­­­­­­­semble des méca­­­­­­­­­­­­­nismes en jeu, toutes les stra­­­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­­­gies déve­­­­­­­­­­­­­lop­­­­­­­­­­­­­pées). C’est complet, clair et acces­­­­­­­­­­­­­sible, avec une grande honnê­­­­­­­­­­­­­teté sur les sources utili­­­­­­­­­­­­­sées. Un magni­­­­­­­­­­­­­fique travail jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­lis­­­­­­­­­­­­­tique qui explique certai­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment l’ex­­­­­­­­­­­­­cellent accueil du livre dans la presse et les médias. En quelque sorte, une jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­liste parle aux jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­listes. En tout cas, à toutes celles et ceux, et ils sont heureu­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment encore nombreux, qui ont à cœur de pouvoir exer­­­­­­­­­­­­­cer leur métier libre­­­­­­­­­­­­­ment, avec déon­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­gie – ce que l’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite ne permet jamais quand elle est au pouvoir.

Mais le grand public suit aussi. L’en­­­­­­­­­­­­­goue­­­­­­­­­­­­­ment pour faire venir Salomé Saqué, rien qu’en Belgique fran­­­­­­­­­­­­­co­­­­­­­­­­­­­phone, parle de lui-même. Déjà invi­­­­­­­­­­­­­tée en décembre dernier à Char­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­roi, elle a ensuite reçu le titre de docteur Hono­­­­­­­­­­­­­ris Causa à l’UCL en février, revient le 17 mars à Tour­­­­­­­­­­­­­nai, le 18 mars à l’ULB à Bruxelles, le 20 mars à Namur, le 27 mars à Wavre, le 16 avril à Liège. Partout, c’est Sold Out ! On ne compte plus les « arpen­­­­­­­­­­­­­tages1 » du livre, les ateliers d’écri­­­­­­­­­­­­­ture, les inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­views dans la pres­­­­­­­­­­­­­se… Son éditeur, Payot & Rivages, annonce 400.000 exem­­­­­­­­­­­­­plaires déjà vendus. Un chiffre mons­­­­­­­­­­­­­trueux pour un livre poli­­­­­­­­­­­­­tique ! Son essai « dépasse l’iné­­­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­­­table La Femme de ménage de Freida McFad­­­­­­­­­­­­­den, dépasse le dernier Asté­­­­­­­­­­­­­rix en Lusi­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­nie, et même le Goncourt La Maison Vide de Laurent Mauvi­­­­­­­­­­­­­gnier ». Ce serait carré­­­­­­­­­­­­­ment, chez nous, « la première vente de livres en 2025, si on en croit les chiffres récol­­­­­­­­­­­­­tés par le syndi­­­­­­­­­­­­­cat des libraires fran­­­­­­­­­­­­­co­­­­­­­­­­­­­phones de Belgique (SLFB) auprès de 47 des 95 librai­­­­­­­­­­­­­ries indé­­­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­­­dantes de la Fédé­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tion Wallo­­­­­­­­­­­­­nie-Bruxelles2 ».

Un résumé lumi­­­­­­­­­­­­­neux

Bien sûr, son prix (cinq euros) est un argu­­­­­­­­­­­­­ment impor­­­­­­­­­­­­­tant de vente, mais ce n’est pas l’élé­­­­­­­­­­­­­ment déci­­­­­­­­­­­­­sif, car il existe plein de petits bouquins bon marché, et très peu connaissent le
succès de Résis­­­­­­­­­­­­­ter. Comment l’ex­­­­­­­­­­­­­pliquer ? Rien de tel que de parcou­­­­­­­­­­­­­rir les commen­­­­­­­­­­­­­taires des lectrices et lecteurs3 eux-mêmes. On en trouve des centaines sur le site commu­­­­­­­­­­­­­nau­­­­­­­­­­­­­taire
Babe­­­­­­­­­­­­­lio. Du côté des enthou­­­­­­­­­­­­­siastes, celui-ci résume l’en­­­­­­­­­­­­­goue­­­­­­­­­­­ment géné­­­­­­­­­­­­­ral : « Acheté et dévoré en une après-midi, j’ai entre­­­­­­­­­­­pris de l’of­­­­­­­­­­­­­frir au maxi­­­­­­­­­­­­­mum de personnes de mon entou­­­­­­­­­­­­­rage possibles. C’est court, percu­­­­­­­­­­­­­tant, éclai­­­­­­­­­­­­­rant et quelque part, en dépit de la noir­­­­­­­­­­­­­ceur du tableau, encou­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­geant. Savoir que l’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite n’est pas une fata­­­­­­­­­­­­­lité, savoir que l’on n’est pas seul à s’in­­­­­­­­­­­sur­­­­­­­­­­­ger dans son coin, savoir que les valeurs répu­­­­­­­­­­­­­bli­­­­­­­­­­­­­caines ne sont pas margi­­­­­­­­­­­­­nales. C’est un bon coup de pied au cul pour éviter que l’ave­­­­­­­­­­­­­nir noir que l’on entre­­­­­­­­­­­­­voit ne se réalise du fait de notre simple inac­­­­­­­­­­­­­tion. » Beau­­­­­­­­­­­­­coup de commen­­­­­­­­­­­­­taires insistent sur la néces­­­­­­­­­­­sité de « le mettre entre toutes les mains », pour ouvrir les yeux ensemble, pour sortir de la norma­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion de l’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite :« Quand je vois avec quelle faci­­­­­­­­­­­­­lité ils sont entrés dans la tête des gens. Quelle effroyable pers­­­­­­­­­­­­­pec­­­­­­­­­­­­­tive. L’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite a su se rendre présen­­­­­­­­­­­­­table aux yeux du grand public et c’est là où réside le danger. Ouvrez les yeux ! ».

Le livre fonc­­­­­­­­­­­­­tionne donc parce qu’il éclaire. En parti­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­lier sur les méca­­­­­­­­­­­­­nismes à l’œuvre dans le monde média­­­­­­­­­­­­­tique, sur la « bataille cultu­­­­­­­­­­­­­relle » en cours. Une autre lectrice résume :« L’au­­­­­­­­­­­­­teure met en lumière une réalité trou­­­­­­­­­­­­­blante : l’idéo­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­gie réac­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­­­naire ne progresse pas seule­­­­­­­­­­­­­ment dans les urnes, mais aussi dans les esprits, insi­­­­­­­­­­­­­dieu­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment, grâce à une machine média­­­­­­­­­­­­­tique bien huilée. “Une popu­­­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­­­tion, ça s’in­­­­­­­­­­­­­fluence. Et les idées, ça se véhi­­­­­­­­­­­cule.” À travers la main­­­­­­­­­­­­­mise de quelques milliar­­­­­­­­­­­­­daires sur l’in­­­­­­­­­­­for­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­tion et la bana­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion de théma­­­­­­­­­­­­­tiques extré­­­­­­­­­­­­­mistes dans le débat public, la droite radi­­­­­­­­­­­­­cale impose son agenda, instil­­­­­­­­­­­­­lant dans l’opi­­­­­­­­­­­­­nion un senti­­­­­­­­­­­­­ment d’iné­­­­­­­­­­­­­luc­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­lité. »

L’ana­­­­­­­­­­­­­lyse du paysage média­­­­­­­­­­­­­tique français est en effet parti­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­­­ment percu­­­­­­­­­­­­­tante. Cela crée une impres­­­­­­­­­­­­­sion de netteté : on comprend mieux, on veut en tenir compte. C’est presque un effet « Voir-juger-agir ». Le mouve­­­­­­­­­­­­­ment du livre va dans ce sens, de la luci­­­­­­­­­­­­­dité à l’ac­­­­­­­­­­­­­tion. On comprend donc qu’il soit utilisé comme outil d’édu­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­­­laire. Salomé Saqué insiste beau­­­­­­­­­­­­­coup sur l’im­­­­­­­­­­­­­por­­­­­­­­­­­­­tance de ne pas se rési­­­­­­­­­­­­­gner, de refu­­­­­­­­­­­­­ser de croire à l’iné­­­­­­­­­­­­­luc­­­­­­­­­­­­­table. Là encore, elle touche à un senti­­­­­­­­­­­­­ment répandu et lance une alerte qui fait mouche : le danger est insi­­­­­­­­­­­­­dieux et progres­­­­­­­­­­­­­sif. « L’étude de l’évo­­­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­­­tion des partis d’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite en Europe et au cours de l’his­­­­­­­­­­­­­toire, écrit-elle, montre que le bascu­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment de puis un système démo­­­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­­­tique vers un gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment auto­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­taire est un proces­­­­­­­­­­­­­sus continu fait de petits renon­­­­­­­­­­­­­ce­­­­­­­­­­­­­ments et d’inac­­­­­­­­­­­­­tion jusqu’à ce qu’un point de non-retour soit atteint4 ». On n’es­­­­­­­­­­­­­saie pas l’ex­­­­­­­­­­­­­trême droite « pour voir », ce n’est pas un jeu, elle est toujours pire que ceux qu’on veut envoyer bala­­­­­­­­­­­­­der en votant pour elle. L’His­­­­­­­­­­­­­toire montre une méca­­­­­­­­­­­­­nique impla­­­­­­­­­­­­­cable : dès qu’elle est au pouvoir, elle l’uti­­­­­­­­­­­­­lise pour restreindre l’es­­­­­­­­­­­­­pace des droits et des liber­­­­­­­­­­­­­tés.

Une incar­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion… de gauche ?

Le même livre, écrit par quelqu’un d’autre, aurait-il autant fonc­­­­­­­­­tionné ? On aime­­­­­­­­­­­rait le croire, mais il est très probable que non. Salomé Saqué n’est pas seule­­­­­­­­­­­ment ce qu’elle écrit, mais aussi une voix : celle d’une jeunesse enga­­­­­­­­­­­gée5 qui se saisit des enjeux de son époque, notam­­­­­­­­­­­ment ceux du fémi­­­­­­­­­­­nisme et de l’éco­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gie. Et qui le fait sans entrer dans aucune étiquette, sans jamais céder à la faci­­­­­­­­­­­lité d’af­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­cher un camp, sans divi­­­­­­­­­­­ser le monde en deux colonnes (les bons et les méchants), mais avec le recul, redi­­­­­­­­­­­sons-le, d’une jour­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­liste. Elle refuse le mensonge de la « neutra­­­­­­­­­­­lité » qui n’existe pas, et lui préfère la notion d’hon­­­­­­­­­­­nê­­­­­­­­­teté et la déon­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gie du métier (dire et véri­­­­­­­­­­­fier ses sources et ses conflits d’in­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­rêt, recon­­­­­­­­­­­naître ses erreurs). Elle fait preuve aussi d’une audace et d’un courage évident : mena­­­­­­­­­­­cée de mort, sans cesse harce­­­­­­­­­­­lée par des trolls d’ex­­­­­­­­­­­trême droite sur les réseaux sociaux, elle pour­­­­­­­­­­­suit néan­­­­­­­­­­­moins ses inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­views et confé­­­­­­­­­­­rences à un rythme effréné.

Ce posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment, non neutre mais honnête, engagé mais pas pola­­­­­­­­­­­risé, précis et nuancé, lui vaut néan­­­­­­­­­­­moins de nombreuses critiques. Certains lui reprochent de ne pas s’adres­­­­­­­­­­­ser au bon public. Ainsi un lecteur juge-t-il le livre inutile « parce qu’il ne sera jamais lu par ceux à qui il devrait s’adres­­­­­­­­­­­ser : les élec­­­­­­­­­­­teurs du Rassem­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­ment Natio­­­­­­­­­­­nal. Ne le lirons que ceux qui sont déjà convain­­­­­­­­­cus ». Pour lui, « ce livre fait fausse route, car il n’est plus temps
d’être contre. La Répu­­­­­­­­­­­blique se meurt faute d’un projet qui atti­­­­­­­­­re­­­­­­­­­rait à lui des votes « pour » ». D’autres, à gauche, se déso­lent que Salomé Saqué refuse de se dire elle-même de gauche, déplorent son manque de radi­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­li­­té6, son recul de jour­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­liste, et traquent les indices permet­­­­­­­­­­­tant de critiquer son posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment trop « social-démo­­­­­­­­­­­crate ».

Simple et rassem­­­­­­­­­­­bleur

Or, juste­­­­­­­­­­­ment, si Résis­­­­­­­­­­­ter rencontre une telle audience, c’est peut-être préci­­­­­­­­­­­sé­­­­­­­­­­­ment pour cela, parce que ce livre sort de la pola­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion, c’est-à-dire de la mise en scène des idées en deux camps. Son but n’est pas de s’af­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­cher, de prou­­­­­­­­­­­ver son iden­­­­­­­­­tité ou sa pureté mili­­­­­­­­­­­tante (comme font certains en jouant à« plus radi­­­­­­­­­­­cal, plus à gauche que moi tu meurs ») mais de défendre la démo­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­tie avec le maxi­­­­­­­­­­­mum d’hon­­­­­­­­­­­nê­­­­­­­­­­­teté, de sérieux et de monde possible. C’est un objec­­­­­­­­­­­tif simple et rassem­­­­­­­­­­­bleur, qui ne néces­­­­­­­­­­­site pas de se reven­­­­­­­­­­­diquer a priori de gauche ou d’ex­­­­­­­­­­­trême gauche ou d’une quel­­­­­­­­­­­conque appar­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­nance poli­­­­­­­­­tique. C’est sans doute l’in­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­rêt et l’at­­­­­­­­­­­trac­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­vité du livre : il fait du danger de l’ex­­­­­­­­­­­trême droite un combat commun et porteur, et non une lutte de niche trop facile à stig­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ser et à instru­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­ser par l’ex­­­­­­­­­trême droite elle-même, ou par certains médias privés qui sont au service de ses idées. L’au­­­­­­­­­­­trice insiste aussi sur le fait de ne pas entrer dans des postures de stig­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion et de mépris : « Personne n’a jamais changé d’avis en se sentant mépri­­sé7. »

Ce posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment autour d’un socle essen­­­­­­­­­­­tiel, la défense de la démo­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­tie, Salomé Saqué l’as­­­­­­­­­­­sume et le prolonge : « Il faut abso­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­ment qu’on arrive à se parler. Parlez aux gens avec qui vous n’êtes pas d’ac­­­­­­­­­­­cord. Il faut abso­­­­­­­­­­­lu­­­­­­­­­­­ment rester dans une réalité commune, conti­­­­­­­­­­­nuer à débattre, argu­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ter, y compris avec des personnes qui ont des discours qui nous dérangent. La société, c’est quand même plus compliqué qu’être d’ex­­­­­­­­­­­trême droite ou pas d’ex­­­­­­­­­­­trême droite, il y a douze mille nuances poli­­­­­­­­­­­tiques. C’est un spec­­tre8. » Des paroles qui résonnent parfai­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­ment avec les démarches d’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire, vues comme l’exer­­­­­­­­­­­cice même de la démo­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­tie, un exer­­­­­­­­­­­cice quoti­­­­­­­­­­­dien, perma­nent, indis­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­sable.

Guillaume Lohest


1. L’ar­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­tage est une tech­­­­­­­­­­­nique de lecture collec­­­­­­­­­­­tive en éduca­­­­­­­­­­­tion popu­­­­­­­­­­­laire : un livre est découpé en plusieurs parties dans un groupe, la somme des diffé­­­­­­­­­­­rentes lectures est ensuite parta­­­­­­­­­­­gée pour acqué­­­­­­­­­­­rir ensemble une compré­­­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­sion complète du livre.
2. « Le phéno­­­­­­­­­­­mène Salomé Saqué, porté (aussi) par les librai­­­­­­­­­­­ries belges », Le Soir, 5 février 2026.
3. Tous les commen­­­­­­­­­­­taires de lectrices et de lecteurs cités dans cet article viennent du site Babe­­­­­­­­­­­lio : www.babe­­­­­­­­­­­lio.fr.
4. Salomé Saqué, Résis­­­­­­­­­­­ter, Payot & Rivages, 2024 (nouvelle édition revue et enri­­­­­­­­­­­chie, 2026).
5. Son précé­dent livre, Sois jeune et tais-toi (2023), aborde les réali­­­­­­­­­­­tés vécues par les jeunes en décons­­­­­­­­­­­trui­­­­­­­­­­­sant les stéréo­­­­­­­­­­­types qui les accablent.
6. C’est par exemple le cas de la chaîne Youtube « Padu Team », animée par des jeunes marxistes, qui a consa­­­­­­­­­­­cré une vidéo entière à la ques­­­­­­­­­­­tion de savoir si Salomé Saqué est de gauche ou non.
7. Salomé Saqué, Résis­­­­­­­­­­­ter, idem.
8. Salomé Saqué : « Parlez aux gens avec qui vous n’êtes pas d’ac­­­­­­­­­­­cord », propos recueillis par Char­­­­­­­­­­­lotte de Condé, La Libre, 17 février 2026.