Star Wars : un outil pédagogique contre la tyrannie (Avril 2026)
Référence bien connue de la pop culture, l’univers Star Wars regorge de mises en garde contre les régimes autoritaires, et peut alimenter un débat sur les efforts à déployer pour s’y opposer.
Dans cette analyse, pas de sabres laser, de droïdes ni de courses-poursuites à bord d’un
vaisseau spatial ! Il sera avant tout question de… politique. Eh oui ! Car l’univers de Star Wars en est imprégné.
Synopsis
Pour les non-initiés, la trame principale de Star Wars peut être synthétisée en trois phases : la prise de pouvoir progressive d’un leader autoritaire jusqu’à l’instauration d’une dictature (l’Empire) ; les efforts déployés par la rébellion pour renverser l’oppresseur ; puis la poursuite de cette lutte contre les résurgences du régime. Censés garantir la paix au sein d’une république démocratique, les chevaliers Jedi sont dépassés par les événements, dupés, puis désignés comme boucs émissaires et finalement pourchassés et massacrés. Les derniers d’entre eux joueront néanmoins un rôle décisif dans la lutte contre le côté obscur.
« Ainsi s’éteint la liberté, sous une pluie d’applaudissements »
En plus des symboles qui sont autant de références à certains régimes parmi les plus sinistres de l’Histoire (drapeaux, discours martial, armes de destruction massive), l’ascension, la prise de pouvoir et même la chute du chef emblématique qu’est l’Empereur Palpatine évoquent aussi d’authentiques autocrates. La subtilité vient du fait que ce leader autoritaire ne s’impose pas par la force mais accapare progressivement le pouvoir qu’on lui confère, sous prétexte de rétablir l’ordre et la sécurité. Il tire profit d’une situation conflictuelle pour se voir octroyer de plus en plus de prérogatives, jusqu’au moment où, prétextant un complot, il fait finalement taire toute opposition, avec l’assentiment d’une bonne partie de la classe politique. La sénatrice Amidala, fervente démocrate, aura alors ces paroles qui laissent songeur : « Ainsi s’éteint la liberté, sous une pluie d’applaudissements1 ». D’où l’importance de prévenir une telle menace, en préservant les droits fondamentaux, même en temps de crise.
Effort de guerre ou services de base ?
Tant dans la fiction que dans nos rues, la militarisation de la société contribue à instaurer un climat de méfiance et de peur. Dans la série animée The Clone Wars (avant l’instauration de l’Empire), quelques personnalités s’efforcent de mettre un terme à l’escalade de la violence et de limiter la militarisation accrue de la République, enlisée dans un conflit armé contre une faction séparatiste. Tandis qu’un esprit martial tend à s’imposer, ces voix encouragent le dialogue, la diplomatie et la modération, en vue d’obtenir la paix. Elles s’opposent aussi aux investissements coûteux dans des moyens militaires supplémentaires, au détriment de services sociaux déjà mis à mal. « La République, jusque-là, avait toujours fourni ces services de base. Mais à présent, certains parmi nous veulent allouer ces crédits à l’effort de guerre, sans aucune pensée pour les besoins fondamentaux à la survie des gens2. » N’est-ce pas précisément ce que déplore une partie de la société civile belge aujourd’hui :
investir massivement dans l’armement et la Défense, en infligeant parallèlement des restrictions aux secteurs de l’aide sociale, de la santé, de l’enseignement… ?
Désinformation et post-vérité
Dans la série Andor, le régime impérial crée de toutes pièces un ennemi fictif – le peuple de la planète Ghorman – qu’il étouffe, isole, et dont il attise le ressentiment, en vue de le désigner comme un danger potentiel. Le but : s’en débarrasser pour faire main basse sur des ressources minières. Et, de fait, la répression vire au carnage, avec l’assentiment d’une part
de l’opinion publique manipulée par des médias assujettis au pouvoir. En réaction, la sénatrice Mothma3 prononce un discours fort devant ses pairs pour dénoncer les atrocités commises par le régime mais aussi la désinformation : « La distance entre ce qui est raconté et ce qui est connu comme étant la vérité s’est maintenant transformée en un gouffre abyssal. Parmi les menaces qui nous guettent, la perte de notre objectivité face à la réalité est probablement la plus dangereuse de toutes. La mort de la vérité est la victoire ultime du mal. Quand la vérité nous abandonne, […] quand elle nous est arrachée des mains, nous devenons totalement vulnérables à l’appétit du monstre qui saura crier le plus fort4 ».
Cette séquence rencontre plusieurs enjeux contemporains : l’importance des contrepouvoirs, la nécessaire indépendance des médias, les dangers de la post-vérité… Volontairement ou non, elle fait écho à cette interpellation de Hannah Arendt : « Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. […] Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple5 ».
« Une froide obscurité qui s’étend comme de la rouille »
La série Andor expose tout au long de ses deux saisons les méthodes exercées par un régime oppressif : non seulement les arrestations arbitraires et la répression sanglante mais aussi la surveillance de masse, l’abrutissement de la population et la puissance de la propagande pour manipuler l’opinion publique6… « L’Empire a été patient. Il nous étrangle si
lentement qu’on n’y fait même plus attention », dira un résistant de l’ombre. « Nous étions endormis », déplore une autre7. « Il y a une froide obscurité qui s’étend comme de la rouille et qui contamine tout ce qui nous entoure. Nous l’avons laissée s’étendre et maintenant elle est là. » L’abrutissement mène à l’indifférence ; et « l’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie8 », écrivait le penseur communiste Antonio Gramsci.
Être éveillé, c’est refuser l’indifférence. Ensuite, l’indignation, la compassion, la solidarité et l’engagement peuvent mener à la lutte – une lutte qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, car elle est parfois souterraine, douloureuse, et réclame des sacrifices. D’où le besoin d’un horizon qui se démarque nettement de ce contre quoi on s’insurge. Remplacer un tyran par un autre ne présente aucun intérêt. Il faut tendre vers ce qui est juste.
Mobiliser toutes les ressources
Pourquoi consacrer une analyse à la saga Star Wars dans un dossier comme ce lui-ci ? Parmi les millions de personnes qui ont vu (et revu) ces films et séries, toutes ne sont pas acquises à l’antifascisme, à l’anti-impérialisme, ni même sensibles à la valeur de l’égalité… Pour preuve : des acteurs racisés et des actrices occupant le devant de la scène ont été les cibles de commentaires racistes et sexistes d’une partie des « fans », alors que l’inclusivité est pourtant un enjeu majeur au sein des grosses productions hollywoodiennes. Du coup, faire un peu de pédagogie autour d’une telle « machine » n’est peut-être pas aussi anecdotique que ça en a l’air. De plus, derrière l’action, les combats et l’aventure, qui sont le fonds de commerce de ce genre d’histoires, un œil attentif remarquera les efforts déployés par nombre de personnages pour favoriser la diplomatie, le dialogue, le vivre-ensemble, le respect, la réconciliation, la paix… Dans le monde réel aussi, ces enjeux valent la peine de mobiliser toutes les ressources disponibles, y compris la fiction et le Septième Art.
Renato Pinto
1. Star Wars, épisode III : La Revanche des Sith, 20th Century Fox, 2005.
2. Padmé Amidala, The Clone Wars, saison 3, épisode 11, Cartoon Network
et Disney+, 2010.
3. Plusieurs personnalités politiques parmi les plus engagées sont des femmes – Padmé Amidala, Satine Kryze, Mon Mothma, Leia Organa – ce qui est loin d’être anecdotique dans l’univers souvent sexiste des superproductions.
4. Andor : A Star Wars Story, saison 2, Disney+, 2025.
5. Entretien dans le documentaire Un certain regard, ORTF, 1974.
6. Le réalisateur Tony Gilroy a indiqué qu’il s’agissait bien de décrire l’Empire comme un régime fasciste, mais il n’avait pas prévu d’être involontairement rattrapé par l’actualité. Interviewé par The Hollywood Reporter, 20.02.2026, www.hollywoodreporter.com.
7. Luthen Rael et Maarva Andor, dans Andor : A Star Wars Story, saison 1, Disney+, 2022.
8. Antonio Gramsci, extrait de « La Città futura », dans Il Grido del Popolo, n° 655, 11.02.1917, et Avanti!, an XXI, n° 43, 12.02.1917