Clowns, grands-mères et grenouilles en résistance (Avril 2026)
De tout temps, le rire, l’art et la culture ont été des vecteurs d’engagement politique, des outils pour sensibiliser et résister. Aujourd’hui, alors que l’autoritarisme et l’extrême droite prolifèrent dans le monde entier et semblent en position de force chez nous, il est urgent d’amplifier la mobilisation en multipliant les démarches qui permettent de sortir d’un entre-soi militant.

Partout dans le monde, des habitants et collectifs organisent des mobilisations porteuses d’espoir. Vues indépendamment les unes des autres, leurs diverses stratégies pourraient sembler dérisoires face au rouleau compresseur réactionnaire qui nous tombe dessus. Néanmoins, articulées entre elles, elles forment un ensemble cohérent, complémentaire et inspirant. La résistance au fascisme, à l’extrême droite, au repli sur soi se joue ici dans le quotidien, dans des initiatives parfois silencieuses, qui très souvent ne se revendiquent pas de l’antifascisme en tant que tel et qui, pourtant, convergent vers cet horizon commun, participent au renforcement de la démocratie et à la sortie d’un « entre-soi » militant.
Faire écho au quotidien
Ce melting-pot de (micro-)résistances populaires et joyeuses vous permettra, peut-être, de sortir du marasme ambiant et du sentiment d’impuissance qui a pu vous submerger à la lecture des précédents articles de ce dossier. Il nous permettra surtout, je l’espère, de stimuler notre imagination en vue de mobiliser plus largement. Car cela sera déterminant pour nous permettre de renverser la vapeur, comme l’expliquaient dans la revue Politique Miguel Schelck et Juliette Léonard, militants aux jeunes FGTB : « Nous ne lutterons pas en comptant sur nos seuls rangs. Cela implique de sortir de l’entre-soi, de sensibiliser, d’encourager et soutenir les mouvements sociaux qui politisent, participent à la vivacité de la conscience de classe, nous renforcent et nous unissent dans la diversité. […] Des termes tels que « fachos » ou « sécurité sociale » n’évoquent pas chez tout le monde ce qu’ils nous évoquent et certaines tactiques antifascistes ne sont pas adaptées à une population peu sensibilisée. Réinventons nos codes et nos langages, ne nous limitons pas à réagir aux propos de la droite, osons le champ émotionnel, faisons écho au quotidien des gens et démontrons que les idées, pratiques et projets de gauche sont toujours d’actualité1. »
L’humour qui tranche et qui libère
« Le rire est une arme pour tourner cette idéologie en ridicule2. » Djamil Le Shlag annonce ainsi la couleur. Lui, c’est un humoriste franco-marocain qui, tant dans ses seul-en-scène
que dans ses chroniques radiophoniques, explore des thèmes lourds et sérieux comme l’identité, l’éducation, la transmission, le racisme, et ce de manière légère. Il voit l’humour
comme un moyen pour sensibiliser de nouvelles personnes, leur permettre de découvrir un autre point de vue – notamment via son émission « Les grands remplaçants » sur Radio
Nova. Face aux attaques de l’extrême droite, utiliser l’humour permet de créer les conditions pour continuer à se parler, à se côtoyer. Garder un lien même avec les personnes racistes, c’est de son point de vue fondamental : « Il faut qu’on leur parle, il faut qu’on les ramène. Il faut qu’on les considère, sinon, il n’y aura que CNews et le RN pour les considérer, et là, c’est sûr qu’on va tous perdre3. »
Le rire participe aussi d’une tactique de désescalade qui a fait ses preuves, à l’image de la CIRCA, l’Armée clandestine de clowns insurgés et rebelles. Parmi ses faits d’armes, le lancement d’une manifestation sauvage sur la Place de la Bastille par un officier des Renseignements Généraux (RG) malgré lui. Comment ? Par l’art de la pitrerie pardi ! Déguisés en CRS version clownesque (boucliers de plexiglas, matraques gonflables, passoires peintes en bleu en guise de casques, etc.), ils escortent un RG infiltré dans un rassemblement. Ce dernier a évidemment besoin d’un minimum de discrétion pour mener à bien sa mission… Imaginez un peu : encadré d’une troupe de clowns dans ses déplacements, il cherche à leur fausser compagnie, mais l’escorte grandit, le contraignant à quitter la place pour rejoindre ses collègues. La joyeuse troupe, à partir de là, « prolonge sa marche, arpentant les rues de la capitale jusqu’au petit matin. Débordées, les forces de l’ordre ne pourront que suivre le mouvement. Ainsi, c’est bien un officier des RG, poussé à bout par la Brigade activiste des clowns, qui a lancé une manifestation sauvage, alors même qu’il était censé l’anticiper, sinon l’empêcher4… ».
Au-delà de l’aspect jouissif et comique que l’image peut susciter, la CIRCA – organisation internationale sans chef ni centralisation – développe une réelle réflexion sur la fonction
sociale et transgressive de la pitrerie. Elle revendique une forme d’activisme politique qui veut ridiculiser le pouvoir pour mieux le combattre tout en réhabilitant la joie de vivre dans le monde. Plutôt que la confrontation face à l’autorité, elle choisit la confusion, beaucoup plus inattendue pour les forces de l’ordre qui ne sont pas entrainées à y répondre. L’effet de surprise est ici fondamental. Le clown joue sur l’ambiguïté du rapport à la loi et à la transgression, rendant la situation moins lisible pour les forces de l’ordre, et par là diminuant leur marge de manœuvre.
Enfin, le rire a une fonction cathartique et rassembleuse évidente. Il permet de maintenir un élan vital sans sombrer dans le désespoir. Dans un contexte anxiogène et stressant, rire agit comme une sorte de « soupape de décompression », un exutoire non violent mais aussi terriblement humain à ne pas négliger.
L’art comme vecteur d’engagement politique
Partons au Pérou, où les Artistas Unidos contra la Dictadura ont pris part en 2022 à une mobilisation apparemment historique – elle serait la première révolte ouvertement
politique des milieux populaires andins – qui a essuyé une répression sanglante (plus de 60 morts et 1600 blessés). Face à celle-ci, l’art a joué un rôle majeur. Par diverses pratiques artistiques, le collectif en question a détourné des usages ordinaires, dans l’espace public, des symboles traditionnels bien connus du grand public péruvien, et les a exploités comme métaphore pour rendre visible ce qu’ils et elles dénoncent. Un symbole en particulier, la « Mamacha », femme de la Sierra, citoyenne décrite comme vulnérable, invisibilisée, méprisée, que le collectif s’est réapproprié dans un but à la fois émancipateur et thérapeutique. L’ensemble des performances de ce collectif a pris place dans une mobilisation plus large de la société civile péruvienne, s’est articulé à d’autres stratégies de mobilisation et a été perçu comme une modalité de participation politique alternative permettant de contourner plus discrètement la répression déployée contre les opposants politiques.
La réappropriation et le détournement de symboles a aussi le vent en poupe aux États-Unis, où les protestations « No Kings » prennent de l’ampleur. Celles-ci sont colorées, bordéliques, joyeuses, les participants rivalisent d’inventivité pour les déguisements et les pancartes. Les chiffres sont impressionnants, le 18 octobre 2025 il y aurait eu plus de 7 millions de participants et 2600 rassemblements à travers tout le pays. Parmi les déguisements populaires, celui de la grenouille, avec un triple avantage : il offre une protection physique non négligeable face aux forces de l’ordre ; il offre une stratégie visuelle imparable à l’heure des réseaux sociaux – depuis quand l’armée et la police doivent réprimer des grenouilles non violentes ? – et il détourne et permet de se réapproprier un ancien signe trumpiste (Pepe the Frog) en symbole progressiste.
Terminons ce tour non exhaustif de pratiques créatives par un collectif extrêmement attachant, les « Raging Grannies » – qui font à certains égards penser au Gang des Vieux
en Colère bien connu par chez nous. Encore un mouvement sans chef et décentralisé, composé cette fois-ci exclusivement de dangereuses mamies aimant pousser la chansonnette. Elles ont pour habitude de s’affubler de vêtements généralement assignés aux grands-mères – et par là, à nouveau se réapproprier des symboles, détourner des stéréotypes – et de chanter des chants protestataires dont elles ont inventé les paroles, dans l’espace public, en manifestation, lors d’événements.
Résister dans les boîtes à livres !
Plus près de chez nous, le collectif antifasciste du Luxembourg a lui aussi fait preuve de créativité, au début de ce mois de mars 2026. Des militantes et militants ont sillonné toute la province pour déposer, dans les boîtes à livres et dans les salles d’attente, le petit livre Résister de la journaliste Salomé Saqué. Et vous ? L’avez-vous déjà lu ou offert ? (Cf. article Et Soudain, tout le monde lit Salomé Saqué )
La conversation intentionnelle
Changeons à présent de registre avec une démarche moins spectaculaire, presque invisible, mais néanmoins fondamentale pour « ramener » les gens qui seraient tentés par les discours racistes, sexistes, classistes, vers une vision plus égalitaire. Dans l’excellent hors-série de la revue Socialter « Résister aux nouveaux fascismes », Lumir Lapray, une activiste en milieu rural, présente une pratique qui semblera familière aux habitués de l’éducation permanente. Il s’agit de « parler avec des gens qui ne pensent pas comme moi, sans les humilier, sans me renier. Avec l’objectif très concret de déplacer – parfois d’un millimètre – leur regard sur le monde ». Très concrètement, la conversation intentionnelle implique de : (1) laisser parler, vraiment. Poser des questions, creuser pour comprendre, amener la conversation vers la vie concrète, même face à des propos qui heurtent. Un « pourquoi tu penses ça ? » plutôt qu’un « n’importe quoi, tu ne peux pas dire ça ! ». (2) Reformuler, tenter d’identifier des valeurs communes derrière des propos heurtants. Trouver le dénominateur commun, aussi petit soit-il. (3) Rediriger la colère, identifier ceux à qui profitent nos divisions. Reformuler encore, réaliser un travail d’équilibriste dans la discussion pour garder le lien et la confiance de l’interlocuteur tout en décollant la colère de la mauvaise cible. Enfin, (4) préserver une place à l’interlocuteur dans notre « nous » : « Changer d’avis, c’est difficile. Ça demande de reconnaître qu’on s’est trompé, qu’on a cru des gens qui nous mentaient. Pour que quelqu’un franchisse ce pas, il faut qu’il ou elle puisse le faire sans perdre totalement la face »… Et donc que nous lui fassions une réelle place, en le laissant explorer, réfléchir par lui-même, se tromper, se contredire.
Toutes ces initiatives plus ou moins silencieuses, plus ou moins hors des radars, ont ceci en commun : elles visent à rendre plus joyeuses et plus accessibles, plus populaires en somme,
la lutte et les valeurs progressistes, antiracistes, démocratiques. En utilisant l’espace public comme terrain de jeu, en tournant en dérision l’absurde des valeurs réactionnaires, en
se réappropriant des symboles traditionnels détournés, en favorisant un dialogue sans surplomb, c’est un projet de société rassembleur et porteur d’espoir qui est promu hors du cercle de convaincus. En étant de prime abord moins polarisantes, ces démarches permettent à celles et ceux qui ne se revendiquent pas de l’étiquette antifasciste en tant que telle de se sentir impliqués dans la mobilisation contre la fascisation de la société. Ce sont là des choix stratégiques qui peuvent ouvrir des brèches réjouissantes !
Charlotte Renouprez, Contrastes n°233, p. 19–21.
1. « Libéraux, tous fachos ? », Nouvelle menace réactionnaire, affronter la vague, revue Politique n°130.
2. Entretien avec Djamil Le Shlag dans Socialter, Résister aux nouveaux fascismes, hors-série printemps 2026.
3. Idem.
4. « Jouer la répression pour mieux s’en défaire », dans Quand la non-violence déjoue la répression, n°149 de Alternatives non-violentes.