Ce qui ruisselle, c’est la misère… (Juin 2026)
Cette idée étrange, qui n’est en réalité pas du tout une théorie économique mais un bruit de couloir, un propos de comptoir, semble donc enracinée depuis des siècles. Elle s’est surtout répandue dans les années 80, au moment où Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont mis en place des politiques de dérégulation de l’économie et de baisse d’impôts favorables aux plus fortunés. Et même si cette « théorie du ruissellement » est aussi scientifique que la théorie de la tartine de confiture qui tombe toujours du mauvais côté, elle a percolé comme jamais dans les milieux politiques pour devenir une espèce de croyance, un dogme, un mantra, une marmelade avec laquelle les responsables politiques de droite et du centre tartinent leurs programmes électoraux et leurs accords de gouvernement depuis quelques décennies. Au point qu’il se trouve même des électeurs pour y croire… Hélas !
Pourtant, c’est une immense fumisterie ! Car on le voit bien maintenant, que l’argent des gros entrepreneurs ne ruisselle pas sur les petits, que celui des grandes multinationales ne ruisselle pas sur les petits commerces, que le patrimoine des millionnaires ne se diffuse pas dans les rues et sur les places des quartiers populaires. Pourquoi continue-t-on à gober cette farce macabre ?
C’est que, depuis le temps, les chevaux (fiscaux) ont trouvé des tas d’astuces pour planquer leur avoine et faire en sorte que les moineaux n’en voient jamais la couleur. Il y a plein de trucs : l’optimisation de l’avoine (on la répartit dans plusieurs petits seaux pour éviter de montrer qu’on en a plein), l’évasion de l’avoine, le coup de sabot dans le moineau (« tous des profiteurs ces petits volatiles ! »)…
Bref, ça ne ruisselle pas du tout. Ça ne marche pas cette histoire, et le FMI – grand ami des chevaux, pas des moineaux – l’a même reconnu, dans une étude publiée en 2015 : « L’augmentation de la part des revenus des pauvres et de la classe moyenne accroît la croissance, tandis que l’augmentation de la part des revenus des 20% les plus élevés entraîne une baisse de la croissance ; autrement dit, lorsque les riches s’enrichissent, les bénéfices ne se répercutent pas sur les autres1. »

C’est donc l’inverse : le ruissellement fonctionne dans l’autre sens. En remontant. Et il y a un mot pour cela. On devrait de toute urgence populariser une nouvelle expression : la « capillarité de la richesse ». C’est quand on en donne aux plus pauvres que l’argent circule le mieux et renforce l’économie. C’est quand on se préoccupe du sort des moineaux et des toutes petites bêtes invisibles qu’on fait l’affaire de tout ce qui vit, vole, grimpe et nage.
En réalité, avec les politiques menées par nos gouvernements actuels et leurs semblables, il y a tout de même quelque chose qui ruisselle, oui : c’est la misère, c’est la précarité. C’est aussi la méfiance, la division, la suspicion, la dénonciation, le repli égoïste sur ses petits intérêts privés. Tout cela oui, ça ruisselle. Mais la richesse ? Elle est en pleine évaporation : seule une toute petite minorité profite de la croissance2. La toute petite minorité qui vit sur son petit nuage de richesse évaporée, alors que le ciel, eh bien oui, le ciel est plutôt le domaine des moineaux. Et des canards ! Eh bien, comme le chantent Alain Souchon et Laurent Voulzy dans le titre « Oiseau malin » : « Oh prenez garde à ceux qui n’ont rien / Qu’on a laissés au bord du chemin / Rêveurs rêvant le monde meilleur / Ils voient la colère monter dans leur cœur… »3
[1] « Tout le monde gagnera à une réduction des inégalités excessives », Bulletin du FMI, 17 juin 2015, https://www.imf.org/fr/
[2] « En 2025, la fortune des milliardaires a augmenté 3 fois plus vite que pendant les 5 années précédentes. Cette augmentation équivaut à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité », Oxfam, Rapport sur les inégalités 2026.
[3] Alain Souchon & Laurent Voulzy, « Oiseau malin » (2014).