Analyses

Ce qui ruis­selle, c’est la misè­re… (Juin 2026)

« Si vous donnez assez d’avoine à votre cheval, une certaine quan­­­­­­­­­­­­­tité finira sur la route pour les moineaux. » Voici, résu­­­­­­­­­­­­­mée par l’éco­­­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­­­miste John Kenneth Galbraith, ce qu’on a coutume d’ap­­­­­­­­­­­­­pe­­­­­­­­­­­­­ler la « théo­­­­­­­­­­­­­rie du ruis­­­­­­­­­­­­­sel­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment ». L’idée, c’est que si les riches peuvent s’en­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­chir davan­­­­­­­­­­­­­tage, ils inves­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­ront leur argent dans des projets écono­­­­­­­­­­­­­miques qui fini­­­­­­­­­­­­­ront par béné­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­cier à tout le monde. Dans une version plus ancienne, au Japon, le samu­­­­­­­­­­­­­rai Kuma­­­­­­­­­­­­­zawa Banzan (1619–1691) affir­­­­­­­­­­­­­mait que « si le seigneur d’une province est riche, tout son peuple sera heureux… ».

Cette idée étrange, qui n’est en réalité pas du tout une théo­­­­­­­­­­­­­rie écono­­­­­­­­­­­­­mique mais un bruit de couloir, un propos de comp­­­­­­­­­­­­­toir, semble donc enra­­­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­­­née depuis des siècles. Elle s’est surtout répan­­­­­­­­­­­­­due dans les années 80, au moment où Marga­­­­­­­­­­­­­ret That­­­­­­­­­­­­­cher et Ronald Reagan ont mis en place des poli­­­­­­­­­­­­­tiques de déré­­­­­­­­­­­­­gu­­­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­­­tion de l’éco­­­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­­­mie et de baisse d’im­­­­­­­­­­­­­pôts favo­­­­­­­­­­­­­rables aux plus fortu­­­­­­­­­­­­­nés. Et même si cette « théo­­­­­­­­­­­­­rie du ruis­­­­­­­­­­­­­sel­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment » est aussi scien­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­fique que la théo­­­­­­­­­­­­­rie de la tartine de confi­­­­­­­­­­­­­ture qui tombe toujours du mauvais côté, elle a percolé comme jamais dans les milieux poli­­­­­­­­­­­­­tiques pour deve­­­­­­­­­­­­­nir une espèce de croyance, un dogme, un mantra, une marme­­­­­­­­­­­­­lade avec laquelle les respon­­­­­­­­­­­­­sables poli­­­­­­­­­­­­­tiques de droite et du centre tartinent leurs programmes élec­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­raux et leurs accords de gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment depuis quelques décen­­­­­­­­­­­­­nies. Au point qu’il se trouve même des élec­­­­­­­­­­­­­teurs pour y croi­­­­­­­­­­­­­re… Hélas !

Pour­­­­­­­­­­­­­tant, c’est une immense fumis­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­rie ! Car on le voit bien main­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­nant, que l’argent des gros entre­­­­­­­­­­­­­pre­­­­­­­­­­­­­neurs ne ruis­­­­­­­­­­­­­selle pas sur les petits, que celui des grandes multi­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­tio­­­­­­­­­­­­­nales ne ruis­­­­­­­­­­­­­selle pas sur les petits commerces, que le patri­­­­­­­­­­­­­moine des million­­­­­­­­­­­­­naires ne se diffuse pas dans les rues et sur les places des quar­­­­­­­­­­­­­tiers popu­­­­­­­­­­­­­laires. Pourquoi conti­­­­­­­­­­­­­nue-t-on à gober cette farce macabre ?

C’est que, depuis le temps, les chevaux (fiscaux) ont trouvé des tas d’as­­­­­­­­­­­­­tuces pour planquer leur avoine et faire en sorte que les moineaux n’en voient jamais la couleur. Il y a plein de trucs : l’op­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion de l’avoine (on la répar­­­­­­­­­­­­­tit dans plusieurs petits seaux pour éviter de montrer qu’on en a plein), l’éva­­­­­­­­­­­­­sion de l’avoine, le coup de sabot dans le moineau (« tous des profi­­­­­­­­­­­­­teurs ces petits vola­­­­­­­­­­­­­tiles ! »)…

Bref, ça ne ruis­­­­­­­­­­­­­selle pas du tout. Ça ne marche pas cette histoire, et le FMI – grand ami des chevaux, pas des moineaux – l’a même reconnu, dans une étude publiée en 2015 : « L’aug­­­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion de la part des reve­­­­­­­­­­­­­nus des pauvres et de la classe moyenne accroît la crois­­­­­­­­­­­­­sance, tandis que l’aug­­­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion de la part des reve­­­­­­­­­­­­­nus des 20% les plus élevés entraîne une baisse de la crois­­­­­­­­­­­­­sance ; autre­­­­­­­­­­­­­ment dit, lorsque les riches s’en­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­chissent, les béné­­­­­­­­­­­­­fices ne se réper­­­­­­­­­­­­­cutent pas sur les autres1 »

C’est donc l’in­­­­­­­­­­­­­verse : le ruis­­­­­­­­­­­­­sel­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment fonc­­­­­­­­­­­­­tionne dans l’autre sens. En remon­­­­­­­­­­­­­tant. Et il y a un mot pour cela. On devrait de toute urgence popu­­­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­ser une nouvelle expres­­­­­­­­­­­­­sion : la « capil­­­­­­­­­­­­­la­­­­­­­­­­­­­rité de la richesse ». C’est quand on en donne aux plus pauvres que l’argent circule le mieux et renforce l’éco­­­­­­­­­­­­­no­­­­­­­­­­­­­mie. C’est quand on se préoc­­­­­­­­­­­­­cupe du sort des moineaux et des toutes petites bêtes invi­­­­­­­­­­­­­sibles qu’on fait l’af­­­­­­­­­­­­­faire de tout ce qui vit, vole, grimpe et nage.

En réalité, avec les poli­­­­­­­­­­­­­tiques menées par nos gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ments actuels et leurs semblables, il y a tout de même quelque chose qui ruis­­­­­­­­­­­­­selle, oui : c’est la misère, c’est la préca­­­­­­­­­­­­­rité. C’est aussi la méfiance, la divi­­­­­­­­­­­­­sion, la suspi­­­­­­­­­­­­­cion, la dénon­­­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­­­tion, le repli égoïste sur ses petits inté­­­­­­­­­­­­­rêts privés. Tout cela oui, ça ruis­­­­­­­­­­­­­selle. Mais la richesse ? Elle est en pleine évapo­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tion : seule une toute petite mino­­­­­­­­­­­­­rité profite de la crois­­­­­­­­­­­­­sance2. La toute petite mino­­­­­­­­­­­­­rité qui vit sur son petit nuage de richesse évapo­­­­­­­­­­­­­rée, alors que le ciel, eh bien oui, le ciel est plutôt le domaine des moineaux. Et des canards ! Eh bien, comme le chantent Alain Souchon et Laurent Voulzy dans le titre « Oiseau malin » : « Oh prenez garde à ceux qui n’ont rien / Qu’on a lais­­­­­­­­­­­­­sés au bord du chemin / Rêveurs rêvant le monde meilleur / Ils voient la colère monter dans leur cœur… »3


[1] « Tout le monde gagnera à une réduc­­­­­­­­­­­­­tion des inéga­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tés exces­­­­­­­­­­­­­sives », Bulle­­­­­­­­­­­­­tin du FMI, 17 juin 2015, https://www.imf.org/fr/

[2] « En 2025, la fortune des milliar­­­­­­­­­­­­­daires a augmenté 3 fois plus vite que pendant les 5 années précé­­­­­­­­­­­­­dentes. Cette augmen­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion équi­­­­­­­­­­­­­vaut à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’hu­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­nité », Oxfam, Rapport sur les inéga­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tés 2026.

[3] Alain Souchon & Laurent Voulzy, « Oiseau malin » (2014).