Analyses

« La plupart des personnes qui font appel à l’aide sociale n’y restent pas éter­nel­le­ment » – Inter­view de Carlo Calda­rini (Juin 2026)

Qu’est-ce que votre expé­­­­­­­­­rience auprès des CPAS vous a appris sur la manière dont la préca­­­­­­­­­rité s’ins­­­­­­­­­talle dans les vies ?

Mon expé­­­­­­­­­rience auprès des CPAS m’a appris une chose essen­­­­­­­­­tielle : la préca­­­­­­­­­rité est rare­­­­­­­­­ment un état fixe. Elle est avant tout un proces­­­­­­­­­sus.

On parle souvent de « personnes pauvres » comme s’il s’agis­­­­­­­­­sait d’une caté­­­­­­­­­go­­­­­­­­­rie stable de la popu­­­­­­­­­la­­­­­­­­­tion. Or, lorsqu’on observe de près la réalité des CPAS, on est souvent davan­­­­­­­­­tage frappé par l’im­­­­­­­­­por­­­­­­­­­tance des flux que par celle du stock. Derrière le nombre de personnes présentes à un moment donné se cachent en réalité de nombreux mouve­­­­­­­­­ments d’en­­­­­­­­­trée, de sortie et parfois de retour dans les dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tifs sociaux. Cette dyna­­­­­­­­­mique est parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment marquée à Bruxelles, où les flux obser­­­­­­­­­vés dans les CPAS sont renfor­­­­­­­­­cés par l’in­­­­­­­­­ten­­­­­­­­­sité des mouve­­­­­­­­­ments de popu­­­­­­­­­la­­­­­­­­­tion. Les entrées et sorties de l’aide sociale reflètent dès lors non seule­­­­­­­­­ment des trajec­­­­­­­­­toires indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­duelles de préca­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion ou de sortie de la préca­­­­­­­­­rité, mais aussi les impor­­­­­­­­­tantes mobi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­tés inter­­­­­­­­­­­­­­­­­com­­­­­­­­­mu­­­­­­­­­nales, inter­­­­­­­­­­­­­­­­­ré­­­­­­­­­gio­­­­­­­­­nales et inter­­­­­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­tio­­­­­­­­­nales qui carac­­­­­­­­­té­­­­­­­­­risent la capi­­­­­­­­­tale.

Cela nous invite à penser moins en termes de pauvreté qu’en termes de parcours de vie, ou de « trajec­­­­­­­­­toires », pour reprendre le terme utilisé par les spécia­­­­­­­­­listes. Car la préca­­­­­­­­­rité ne concerne pas seule­­­­­­­­­ment « les autres ». Nous pouvons tous connaître, au cours de notre exis­­­­­­­­­tence, une perte d’em­­­­­­­­­ploi, un problème de santé, une sépa­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tion, un acci­dent de parcours ou une période d’in­­­­­­­­­cer­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­tude. Certains parviennent à rebon­­­­­­­­­dir rapi­­­­­­­­­de­­­­­­­­­ment. D’autres alternent des phases d’em­­­­­­­­­ploi, d’études, de chômage, de mala­­­­­­­­­die, d’aide sociale ou d’ac­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­vité précaire. D’autres encore voient les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés s’ac­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­mu­­­­­­­­­ler progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment.

La ques­­­­­­­­­tion n’est donc pas seule­­­­­­­­­ment de savoir qui est pauvre aujourd’­­­­­­­­­hui, mais aussi de comprendre comment se construisent, se trans­­­­­­­­­forment ou se fragi­­­­­­­­­lisent les trajec­­­­­­­­­toires de vie.

Cette approche permet égale­­­­­­­­­ment de nuan­­­­­­­­­cer certaines repré­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tions. En regar­­­­­­­­­dant la réalité à travers le prisme des parcours de vie, on constate que la plupart des personnes qui font appel à l’aide sociale n’y restent pas éter­­­­­­­­­nel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment. Selon les données du SPP Inté­­­­­­­­­gra­­­­­­­­­tion sociale, la durée médiane d’un parcours au CPAS n’est aujourd’­­­­­­­­­hui que de 8 mois pour les personnes âgées de 35 à 64 ans. Pour les jeunes de moins de 25 ans, elle atteint toute­­­­­­­­­fois 16 mois, soit deux fois plus. Ce n’est donc pas tant la persis­­­­­­­­­tance de l’aide sociale chez les adultes qui devrait nous inter­­­­­­­­­­­­­­­­­ro­­­­­­­­­ger que les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés crois­­­­­­­­­santes rencon­­­­­­­­­trées par une partie de la jeunesse pour construire des condi­­­­­­­­­tions d’exis­­­­­­­­­tence suffi­­­­­­­­­sam­­­­­­­­­ment stables.

Pourquoi certaines trajec­­­­­­­­­toires basculent-elles dans la préca­­­­­­­­­rité alors que d’autres parviennent à rebon­­­­­­­­­dir ?

Ce que nous obser­­­­­­­­­vons quoti­­­­­­­­­dien­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment comme travailleurs sociaux, c’est que la préca­­­­­­­­­rité résulte rare­­­­­­­­­ment d’un seul événe­­­­­­­­­ment. Elle naît plus souvent de l’en­­­­­­­­­chaî­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment de plusieurs fragi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tions : une sépa­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tion, la dispa­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tion d’un soutien fami­­­­­­­­­lial, une faillite, une condam­­­­­­­­­na­­­­­­­­­tion, la perte d’un droit social… Pris isolé­­­­­­­­­ment, chacun de ces événe­­­­­­­­­ments peut parfois être surmonté. Mais lorsqu’ils se combinent, ils réduisent progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment les marges de manœuvre des personnes.

Ce qui est parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment frap­­­­­­­­­pant, c’est que ces diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés ne s’ad­­­­­­­­­di­­­­­­­­­tionnent pas simple­­­­­­­­­ment : elles se renforcent mutuel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment. Une diffi­­­­­­­­­culté dans un domaine de la vie tend à produire des effets dans d’autres domaines. La perte d’un revenu peut fragi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­ser le loge­­­­­­­­­ment ; les problèmes de loge­­­­­­­­­ment peuvent affec­­­­­­­­­ter la santé ; une dégra­­­­­­­­­da­­­­­­­­­tion de la santé peut compliquer l’ac­­­­­­­­­cès à l’em­­­­­­­­­ploi ; et ainsi de suite.

C’est pourquoi la pauvreté ne peut être comprise unique­­­­­­­­­ment comme un manque d’argent. Elle doit être appré­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­dée comme un proces­­­­­­­­­sus complexe de fragi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion, fait de ruptures, de rebonds, de retours en arrière et parfois d’en­­­­­­­­­fer­­­­­­­­­me­­­­­­­­­ment durable. Plus qu’un état, elle est souvent une trajec­­­­­­­­­toire.

Pourquoi est-ce une erreur de penser la pauvreté unique­­­­­­­­­ment comme un manque d’argent ?

Parce que l’argent n’est souvent que la partie la plus visible du problème. Bien sûr, dispo­­­­­­­­­ser de reve­­­­­­­­­nus insuf­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­sants consti­­­­­­­­­tue une dimen­­­­­­­­­sion essen­­­­­­­­­tielle de la pauvreté. Mais nous, travailleurs sociaux, obser­­­­­­­­­vons quoti­­­­­­­­­dien­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment que les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés rencon­­­­­­­­­trées par les personnes dépassent large­­­­­­­­­ment la seule ques­­­­­­­­­tion finan­­­­­­­­­cière.

Avec le temps, j’en suis même venu à penser que ce qui distingue le plus souvent les personnes dura­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­ment préca­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sées des autres, ce n’est pas seule­­­­­­­­­ment le niveau de leurs reve­­­­­­­­­nus, mais aussi la faiblesse des ressources rela­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nelles dont elles disposent. La pauvreté est très souvent une histoire de soli­­­­­­­­­tude, d’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment et de manque de connexions sociales utiles.

Lorsqu’une personne traverse une période diffi­­­­­­­­­cile, le soutien d’un proche, d’un voisin, d’un collègue, d’un membre de la famille ou d’un réseau asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tif peut faire une diffé­­­­­­­­­rence consi­­­­­­­­­dé­­­­­­­­­rable. À l’in­­­­­­­­­verse, lorsque ces appuis font défaut, les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés ont davan­­­­­­­­­tage tendance à s’ac­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­mu­­­­­­­­­ler et à s’ins­­­­­­­­­tal­­­­­­­­­ler dans le temps.

C’est une des raisons pour lesquelles les aides finan­­­­­­­­­cières, aussi néces­­­­­­­­­saires soient-elles, ne suffisent pas toujours à faire sortir quelqu’un de la préca­­­­­­­­­rité. De la même manière, l’ac­­­­­­­­­cès à l’em­­­­­­­­­ploi ne résout pas auto­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­ment toutes les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés. Nous rencon­­­­­­­­­trons régu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment des personnes qui travaillent, ou qui ont retrouvé un revenu, mais qui conti­­­­­­­­­nuent à souf­­­­­­­­­frir de problèmes de santé, de diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés fami­­­­­­­­­liales, de loge­­­­­­­­­ments inadé­quats, ou d’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment le plus souvent.

Et je ne parle pas seule­­­­­­­­­ment de l’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment au sens objec­­­­­­­­­tif du terme. Je me souviens notam­­­­­­­­­ment d’un homme qui me répé­­­­­­­­­tait : « Je suis seul, je viens d’Afrique ». Pour­­­­­­­­­tant, il avait construit sa vie en Belgique. Mais les personnes sur lesquelles il pouvait comp­­­­­­­­­ter autre­­­­­­­­­fois étaient restées loin de lui. Ou encore : « Je suis une femme seule », alors même que le mari et les enfants sont présents.

Ce que ces phrases expriment, ce n’est pas l’ab­­­­­­­­­sence totale de rela­­­­­­­­­tions, mais l’ab­­­­­­­­­sence de rela­­­­­­­­­tions sur lesquelles il est réel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment possible de s’ap­­­­­­­­­puyer. Elles disent le senti­­­­­­­­­ment d’être seul face aux diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés, seul face aux démarches admi­­­­­­­­­nis­­­­­­­­­tra­­­­­­­­­tives, seul face aux impré­­­­­­­­­vus de la vie.

À bien des égards, la préca­­­­­­­­­rité est aussi cela : l’ex­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­rience de devoir affron­­­­­­­­­ter les problèmes sans dispo­­­­­­­­­ser des ressources rela­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nelles, fami­­­­­­­­­liales ou insti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nelles qui permettent habi­­­­­­­­­tuel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment de les surmon­­­­­­­­­ter.

La lutte contre la pauvreté ne consiste donc pas seule­­­­­­­­­ment à redis­­­­­­­­­tri­­­­­­­­­buer des reve­­­­­­­­­nus ; elle consiste aussi à recréer des liens, à renfor­­­­­­­­­cer les soli­­­­­­­­­da­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tés et à permettre aux personnes de retrou­­­­­­­­­ver des liens sociaux, profes­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­nels et citoyens qui leur donnent davan­­­­­­­­­tage de prises sur leur propre vie.

Si la pauvreté ne résulte pas seule­­­­­­­­­ment des choix ou des diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­duelles, quels sont aujourd’­­­­­­­­­hui les prin­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­paux facteurs qui contri­­­­­­­­­buent à produire ou à aggra­­­­­­­­­ver la préca­­­­­­­­­rité ?

Bien sûr, chaque situa­­­­­­­­­tion possède son histoire propre, ses choix, ses acci­­­­­­­­­dents de parcours et ses diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­lières. Mais lorsque les mêmes diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés se répètent chez des milliers de personnes diffé­­­­­­­­­rentes, il devient évident que nous sommes face à des méca­­­­­­­­­nismes qui dépassent large­­­­­­­­­ment les indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­dus.

Il y a un aspect dont on parle rare­­­­­­­­­ment. Une partie de la préca­­­­­­­­­rité contem­­­­­­­­­po­­­­­­­­­raine ne résulte pas seule­­­­­­­­­ment de ce que les insti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tions font ; elle résulte aussi de ce qu’elles ne font plus, ou ne font plus suffi­­­­­­­­­sam­­­­­­­­­ment. Cela explique en partie le para­­­­­­­­­doxe appa­rent d’une préca­­­­­­­­­rité crois­­­­­­­­­sante dans un pays qui dispose pour­­­­­­­­­tant encore d’un des systèmes de protec­­­­­­­­­tion sociale les plus déve­­­­­­­­­lop­­­­­­­­­pés au monde. Le problème n’est pas tant l’ab­­­­­­­­­sence de protec­­­­­­­­­tions que l’af­­­­­­­­­fai­­­­­­­­­blis­­­­­­­­­se­­­­­­­­­ment progres­­­­­­­­­sif de certains méca­­­­­­­­­nismes qui permet­­­­­­­­­taient autre­­­­­­­­­fois d’amor­­­­­­­­­tir les diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés de la vie.

Au fil du temps, certaines protec­­­­­­­­­tions collec­­­­­­­­­tives se sont affai­­­­­­­­­blies ou sont deve­­­­­­­­­nues moins acces­­­­­­­­­sibles. Le loge­­­­­­­­­ment abor­­­­­­­­­dable se raré­­­­­­­­­fie, certains services publics se complexi­­­­­­­­­fient, l’ac­­­­­­­­­com­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­gne­­­­­­­­­ment humain tend parfois à céder la place à des procé­­­­­­­­­dures stan­­­­­­­­­dar­­­­­­­­­di­­­­­­­­­sées, tandis que certaines formes d’em­­­­­­­­­ploi offrent moins de sécu­­­­­­­­­rité qu’au­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­vant. Dans ce contexte, les personnes les plus fragiles sont davan­­­­­­­­­tage expo­­­­­­­­­sées aux aléas ordi­­­­­­­­­naires de l’exis­­­­­­­­­tence.

C’est pourquoi il est impor­­­­­­­­­tant de rappe­­­­­­­­­ler que la pauvreté est aussi un phéno­­­­­­­­­mène systé­­­­­­­­­mique. Non pas pour nier les respon­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­tés indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­duelles, mais pour recon­­­­­­­­­naître qu’au­­­­­­­­­cune trajec­­­­­­­­­toire ne se construit dans le vide. Les parcours de vie dépendent aussi de l’en­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment écono­­­­­­­­­mique, social et insti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nel dans lequel ils se déploient.

Au fond, la ques­­­­­­­­­tion n’est pas seule­­­­­­­­­ment de savoir pourquoi certaines personnes deviennent pauvres. Elle est aussi de savoir pourquoi des diffi­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­tés ordi­­­­­­­­­naires de la vie se trans­­­­­­­­­forment, pour certaines personnes et pas pour d’autres, en véri­­­­­­­­­tables trajec­­­­­­­­­toires de préca­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion.

Vous insis­­­­­­­­­tez sur le fait que la pauvreté est un phéno­­­­­­­­­mène systé­­­­­­­­­mique. Quand une personne perd un revenu, un loge­­­­­­­­­ment ou un droit social, quels effets obser­­­­­­­­­vez-vous sur son entou­­­­­­­­­rage ?

Nous savons qu’une diffi­­­­­­­­­culté sociale ne s’ar­­­­­­­­­rête jamais à la personne qui en fait direc­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ment l’ex­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­rience. Admi­­­­­­­­­nis­­­­­­­­­tra­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment, les CPAS traitent des dossiers indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­duels. Mais dans la réalité, nous rencon­­­­­­­­­trons des familles, des histoires collec­­­­­­­­­tives et des groupes d’ap­­­­­­­­­par­­­­­­­­­te­­­­­­­­­nance.

Lorsqu’une personne perd un revenu, un loge­­­­­­­­­ment ou un droit social, les consé­quences dépassent presque toujours son seul cas person­­­­­­­­­nel. Très souvent, ce sont d’abord les soli­­­­­­­­­da­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tés fami­­­­­­­­­liales qui sont mobi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sées. Des parents aident leurs enfants adultes, des grands-parents soutiennent leurs petits-enfants, des frères et sœurs hébergent tempo­­­­­­­­­rai­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment un proche ou l’aident à faire face à certaines dépenses.

Ces soli­­­­­­­­­da­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tés sont précieuses et permettent souvent d’évi­­­­­­­­­ter le pire. Mais elles ont aussi leurs limites. Lorsqu’elles sont solli­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­tées de manière répé­­­­­­­­­tée ou durable, elles enferment les personnes dans des logiques de repro­­­­­­­­­duc­­­­­­­­­tion sociale, et elles peuvent à leur tour fragi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­ser ceux qui apportent leur aide.

C’est pourquoi j’ai parfois envie de dire que, d’une certaine manière, la pauvreté se partage davan­­­­­­­­­tage que la richesse.

Nous obser­­­­­­­­­vons surtout des effets impor­­­­­­­­­tants sur les enfants. Qu’il s’agisse des données de Stat­­­­­­­­­bel, d’Eu­­­­­­­­­ro­s­­­­­­­­tat ou de nombreuses autres études, le constat est récur­rent : la pauvreté tend forte­­­­­­­­­ment à se trans­­­­­­­­­mettre d’une géné­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tion à l’autre. En Belgique, les personnes qui vivaient à l’âge de 14 ans dans un ménage en mauvaise situa­­­­­­­­­tion finan­­­­­­­­­cière présentent aujourd’­­­­­­­­­hui un risque de pauvreté ou d’ex­­­­­­­­­clu­­­­­­­­­sion sociale de 45%. Pour celles qui ont grandi dans un ménage en bonne ou très bonne situa­­­­­­­­­tion finan­­­­­­­­­cière, ce risque n’est que de 9%.

Sans que personne ne le souhaite, la préca­­­­­­­­­rité vécue par les parents tend ainsi à produire des consé­quences sur l’en­­­­­­­­­semble du cadre de vie fami­­­­­­­­­lial. C’est proba­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­ment l’une des formes les plus préoc­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­pantes du « ruis­­­­­­­­­sel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment de la misère » : lorsqu’une diffi­­­­­­­­­culté vécue aujourd’­­­­­­­­­hui conti­­­­­­­­­nue à produire ses effets demain, à travers les trajec­­­­­­­­­toires des enfants.

Ces chiffres ne signi­­­­­­­­­fient évidem­­­­­­­­­ment pas que le destin de nos enfants est écrit à l’avance. Mais ils montrent à quel point les condi­­­­­­­­­tions dans lesquelles on gran­­­­­­­­­dit conti­­­­­­­­­nuent à peser lour­­­­­­­­­de­­­­­­­­­ment sur les possi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­tés qui s’of­­­­­­­­­fri­­­­­­­­­ront à nous plus tard.

L’ex­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­sion « ruis­­­­­­­­­sel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment de la misère » me paraît donc parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment juste. Contrai­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment à une idée répan­­­­­­­­­due, la pauvreté ne touche jamais unique­­­­­­­­­ment les personnes direc­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ment concer­­­­­­­­­nées. Elle produit des effets qui se propagent autour d’elles, dans leur famille, leur entou­­­­­­­­­rage, leur quar­­­­­­­­­tier et parfois même sur plusieurs géné­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­tions.

Les travailleurs sociaux savent depuis long­­­­­­­­­temps que l’au­­­­­­­­­to­­­­­­­­­no­­­­­­­­­mie person­­­­­­­­­nelle n’existe qu’à travers les liens, les ressources et les protec­­­­­­­­­tions sur lesquels chacun peut comp­­­­­­­­­ter. Famille, amis, voisins, collègues, asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tions, services publics : ces soutiens consti­­­­­­­­­tuent une partie essen­­­­­­­­­tielle de notre capa­­­­­­­­­cité à faire face aux aléas de la vie.

La pauvreté appa­­­­­­­­­raît préci­­­­­­­­­sé­­­­­­­­­ment lorsque ces supports se fragi­­­­­­­­­lisent ou dispa­­­­­­­­­raissent.

C’est sans doute la raison pour laquelle la pauvreté « ruis­­­­­­­­­selle » si faci­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment. Parce qu’elle ne touche pas seule­­­­­­­­­ment les reve­­­­­­­­­nus. Elle atteint les liens, les soli­­­­­­­­­da­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tés et les protec­­­­­­­­­tions qui permettent habi­­­­­­­­­tuel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment d’em­­­­­­­­­pê­­­­­­­­­cher qu’une diffi­­­­­­­­­culté ne se trans­­­­­­­­­forme en véri­­­­­­­­­table trajec­­­­­­­­­toire de préca­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion.

Et fina­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment : que nous apprend l’ex­­­­­­­­­plo­­­­­­­­­sion du recours aux CPAS depuis 50 ans ? Les CPAS ont-ils échoué ?

Elle nous apprend d’abord qu’il faut être prudent avec les chiffres. Une partie de cette augmen­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion s’ex­­­­­­­­­plique par des évolu­­­­­­­­­tions démo­­­­­­­­­gra­­­­­­­­­phiques, par l’élar­­­­­­­­­gis­­­­­­­­­se­­­­­­­­­ment progres­­­­­­­­­sif de certains droits, par une meilleure connais­­­­­­­­­sance des dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tifs ou encore par l’ap­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­tion de nouveaux publics. Mais ces éléments ne suffisent pas à expliquer l’am­­­­­­­­­pleur du phéno­­­­­­­­­mène.

Lorsque les CPAS ont été créés en 1976, moins de 10 000 personnes béné­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­ciaient du mini­­­­­­­­­mex en Belgique. Aujourd’­­­­­­­­­hui, plus de 200 000 personnes béné­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­cient du revenu d’in­­­­­­­­­té­­­­­­­­­gra­­­­­­­­­tion ou d’une aide sociale finan­­­­­­­­­cière équi­­­­­­­­­va­­­­­­­­­lente. Et ce chiffre ne tient même pas compte du non-recours aux droits.

Certains pour­­­­­­­­­raient voir dans cette évolu­­­­­­­­­tion un échec des CPAS. Je pense au contraire qu’ils en sont davan­­­­­­­­­tage les révé­­­­­­­­­la­­­­­­­­­teurs et les amor­­­­­­­­­tis­­­­­­­­­seurs.

Le véri­­­­­­­­­table para­­­­­­­­­doxe n’est pas que les CPAS aident aujourd’­­­­­­­­­hui beau­­­­­­­­­coup plus de personnes qu’à leur créa­­­­­­­­­tion. Le véri­­­­­­­­­table para­­­­­­­­­doxe est qu’une société beau­­­­­­­­­coup plus riche qu’en 1976 ait besoin de mobi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­ser son dernier filet de sécu­­­­­­­­­rité pour un nombre de personnes plus de vingt fois supé­­­­­­­­­rieur à celui de l’époque.

Cette évolu­­­­­­­­­tion nous dit moins quelque chose sur les CPAS que sur notre société. Elle nous inter­­­­­­­­­­­­­­­­­roge sur l’état du marché du loge­­­­­­­­­ment, sur les trans­­­­­­­­­for­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tions du travail, sur les inéga­­­­­­­­­li­­­­­­­­­tés de santé, sur l’iso­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment social, mais aussi sur la capa­­­­­­­­­cité de nos méca­­­­­­­­­nismes de protec­­­­­­­­­tion collec­­­­­­­­­tive à préve­­­­­­­­­nir les trajec­­­­­­­­­toires de préca­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion.

Les CPAS inter­­­­­­­­­­­­­­­­­viennent géné­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment lorsque d’autres protec­­­­­­­­­tions n’ont pas suffi. Dès lors, lorsque le recours à ce dernier filet augmente conti­­­­­­­­­nuel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment, c’est l’en­­­­­­­­­semble des protec­­­­­­­­­tions situées en amont qui mérite d’être inter­­­­­­­­­­­­­­­­­rogé.

Au fond, la véri­­­­­­­­­table ques­­­­­­­­­tion n’est peut-être pas de savoir pourquoi les CPAS accom­­­­­­­­­pagnent autant de personnes aujourd’­­­­­­­­­hui. Elle est de comprendre pourquoi, dans une société globa­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment plus pros­­­­­­­­­père qu’il y a cinquante ans, autant de personnes ont besoin de recou­­­­­­­­­rir à eux pour vivre digne­­­­­­­­­ment.