Tomber comme des dominos ou tisser des liens ? (Juin 2026)
L’exclusion sociale finit toujours par toucher une multitude de personnes, bien au-delà des premières cibles. Renforcer les liens s’impose donc comme une évidence éthique, mais aussi un enjeu pour l’intérêt commun. Défendre la société, c’est la défendre tout entière.
Exclusion des chômeurs de longue durée…
Ouf, j’ai un emploi, ça ne me concerne pas !
Sans-papiers placés en centre fermé en vue de leur expulsion…
Ouf, mes documents sont en ordre, ça ne me concerne pas !
Pension rabotée…
Ouf, je ne suis pas retraité, ça ne me concerne pas !
Moins de moyens pour les cantines scolaires…
Ouf, je ne vais plus à l’école, je ne suis pas concerné !
Réduction des subsides octroyés aux associations…
Ouf, je ne travaille pas dans une association, ça ne me concerne pas !
Augmentation du minerval…
Ouf, je ne suis pas étudiant, ça ne me concerne pas !
Tour de vis contre les malades de longue durée…
Ouf, je suis en bonne santé, ça ne me concerne pas !
À qui le tour ?
Tels des dominos, des catégories entières de la population tombent les unes après les autres sous les coups (et les coupes… budgétaires) des gouvernements. Or, nous vivons déjà dans une société inégalitaire et discriminante à bien des égards (en Belgique moins qu’ailleurs, grâce à des systèmes de protection tels que la sécurité sociale et les services publics, mais ces dispositifs sont de plus en plus fragilisés). Certaines personnes voient les difficultés s’empiler, s’entremêler, jusqu’à se trouver piégées dans des filets inextricables.
Face à ce constat, différentes attitudes sont possibles : l’indifférence, le repli sur son pré carré, ou bien le stress, l’inquiétude, ou encore l’empathie, la solidarité, la résistance… Les deux premières sont le plus souvent dictées par le fait de ne pas se sentir concerné. Après tout, tant que les difficultés ne concernent que les autres, pourquoi s’en préoccuper… ? Et puis, j’ai aussi mes problèmes ! Ne dit-on pas qu’on n’a que ce qu’on mérite ? Sans compter qu’avec tout ce qui se passe, c’est plus prudent de se satisfaire de ce qu’on a et de ne pas trop faire de vagues, n’est-ce pas ?
Inverser la logique
Et si on inversait la logique… Plutôt que de raboter sur les droits des uns, puis des autres… si on veillait plutôt à garder debout chaque domino ? Un système comme la sécurité sociale a été pensé pour préserver l’équilibre général de la société en garantissant un minimum de protection, même en cas de coup dur. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les politiques sociales avaient pour objectif non seulement d’aider les personnes précarisées mais aussi d’éliminer la pauvreté, considérée comme « un danger pour la prospérité de tous1 ».
De plus, il a été démontré que les sociétés plus égalitaires sont aussi celles qui limitent le mieux les problèmes sociaux et sanitaires et que « la réduction des inégalités améliorerait le bien-être et la qualité de vie de tous2 ». Avec une meilleure répartition des ressources, celles et ceux qui sont aujourd’hui en haut du panier verraient peut-être certains privilèges dus à leur statut social et économique quelque peu atténués, mais leurs droits fondamentaux seraient garantis au même titre que ceux de l’ensemble de la population (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui). Une politique juste doit aussi être pensée à partir des plus vulnérables. Telle mesure va-t-elle améliorer ou aggraver les conditions de vie d’une mère célibataire ? Quel impact aura telle règlementation sur les droits des personnes déplacées ? Les plus jeunes seront-ils favorisés ou défavorisés par telle politique ? A-t-on pensé aux personnes porteuses d’un handicap ?
Intersectionnalité
Une vision systémique de la situation nous montre que : 1) les effets en cascade, d’une catégorie de la population à une autre, finissent par tirer une grande partie de la société vers le bas ou dresser tout le monde les uns contre les autres ; 2) tout est lié, donc les problèmes des uns sont aussi, indirectement, les problèmes des autres.
Un concept peut nous aider à mieux comprendre cet entrelacement des mécanismes problématiques, des inégalités et des rapports de domination : l’intersectionnalité. Cette grille d’analyse met en lumière comment une personne ou un groupe social peut être victime de discriminations multiples, mais aussi que la combinaison de ces différents types de discriminations crée une situation spécifique3. Cette approche tient compte de l’addition des discriminations et de leur imbrication. Vu que ces aspects ont une influence les uns sur les autres, cela n’a pas beaucoup de sens de traiter les problèmes séparément.

L’intersectionnalité est souvent représentée sous forme d’ensembles entrecroisés. Pour prendre une autre image, la sociologue Patricia Hill Collins compare cette méthode au classement d’un livre dans une bibliothèque : « De même que les livres peuvent porter de multiples mots-clés plutôt qu’un seul numéro, nous savons désormais que les individus ont des identités multiples ; beaucoup de gens ont une double nationalité, par exemple ; et s’agissant des rapports contemporains de pouvoir dans un monde en décolonisation, la pensée intersectionnelle nous donne à entendre que les gens ne sont pas de purs oppresseurs ou opprimés, et que la plupart des phénomènes sociaux reflètent plutôt un mélange inextricable de relations de privilège et de sanction4. »
De même, à l’échelle globale, ignorer les liens entre différents enjeux ne permet pas une action coordonnée. C’est la limite d’une approche en silo, telle qu’on doit la déplorer même dans un pays comme la Belgique. Les aides ne manquent pas, les dispositifs de solidarité existent, mais chacun se bat pour préserver ses moyens, donc démontrer ses spécificités.

L’union fait la force
Au lieu de diviser pour mieux régner, l’intersectionnalité tisse des liens entre les luttes. Mais attention ! Une meilleure coordination ne veut surtout pas dire qu’il faut mettre de côté certains enjeux, ni les hiérarchiser au risque de laisser des tas de gens en rade !
« Le capitalisme, le sexisme et le racisme, de même que l’homophobie, l’handiphobie ou encore l’âgisme, fonctionnent selon des schémas similaires ; ces phénomènes ont en commun une rhétorique visant à justifier des systèmes de domination et d’exclusion. Ils peuvent également se combiner ; des personnes, à l’intersection de ces différentes problématiques, se trouvent alors confrontées à des oppressions multiples, rarement prises en compte par les acteurs spécialisés dans telle ou telle matière. Partant de ces constats, l’intersectionnalité propose une grille d’analyse utile, pour comprendre les défis qui se posent dans nos sociétés, mais aussi un appel au rassemblement, à la convergence5. »
Se replier sur soi et ne regarder que son assiette, c’est passer à côté des solutions tout en aggravant les problèmes ; à l’inverse, c’est dans l’union que se construit la force collective.
1. OIT, Déclaration de Philadelphie, 1944.
2. Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Paris, Les petits matins, 2013.
3. Concept développé en 1989 par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw dans un article évoquant la situation spécifique des femmes noires aux États-Unis.
4. Patricia Hill Collins, « Où allons-nous, maintenant ? », Les cahiers du CEDREF, 21, 2017, pp. 187–208.
5. Action Vivre Ensemble, Vers la convergence des luttes, 2020.