Analyses

Ce qu’ils nous font… (Juin 2026)

Ce que je vais vous racon­­­­­­­­­­­­­ter, ce n’est pas une histoire quel­­­­­­­­­­­­­conque. C’est une histoire à quatre voix, bien réelles, qui ne sont pas le fruit de l’ima­­­­­­­­­­­­­gi­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­tion, humaine ou arti­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­cielle. C’est mon histoire, l’his­­­­­­­­­­­­­toire de celles et ceux qui m’en­­­­­­­­­­­­­tourent, dont je croise parfois le regard et que j’ai rencon­­­­­­­­­­­­­trés pour cet article. C’est aussi votre histoire, celle des consé­quences concrètes des déci­­­­­­­­­­­­­sions du gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment dans la vie des gens, dans le réel.

Pas tous nés sous la même étoile

Nous nous appe­­­­­­­­­­­­­lons Sofia, Julie, Lydia et Clau­­­­­­­­­­­­­dia. Sofia, Lydia et moi sommes filles d’im­­­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­­­grés. Toutes les quatre sommes issues de quar­­­­­­­­­­­­­tiers popu­­­­­­­­­­­­­laires, « ceux dont les écoles n’al­­­­­­­­­­­­­laient pas à Génies en Herbe », comme l’ex­­­­­­­­­­­­­prime Julie, même si elle recon­­­­­­­­­­­­­naît n’avoir manqué de rien dans l’en­­­­­­­­­­­­­fance. Moi non plus. Nos parents se sont battus pour que l’on fasse des études et les jobs d’étu­­­­­­­­­­­­­diants ont permis à Julie d’ar­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­ver au bout. Pour Sofia et Lydia, l’en­­­­­­­­­­­­­fance était déjà plus compliquée. Sofia explique n’avoir pas eu l’in­­­­­­­­­­­­­sou­­­­­­­­­­­­­ciance de l’âge, ayant déjà des respon­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tés d’adulte dès l’ado­­­­­­­­­­­­­les­­­­­­­­­­­­­cence, pour aider ses parents. Des problèmes de santé en secon­­­­­­­­­­­­­daire aussi. Et un climat fami­­­­­­­­­­­­­lial diffi­­­­­­­­­­­­­cile qui l’em­­­­­­­­­­­­­pê­­­­­­­­­­­­­chera de réali­­­­­­­­­­­­­ser son rêve de deve­­­­­­­­­­­­­nir assis­­­­­­­­­­­­­tante sociale ou psycho­­­­­­­­­­­­­logue. Partie tôt de sa famille, pour vivre avec son mari, elle tombe rapi­­­­­­­­­­­­­de­­­­­­­­­­­­­ment enceinte. Lydia, elle, décrit son envi­­­­­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment comme un « milieu cultu­­­­­­­­­­­­­rel pauvre ». Elle aime­­­­­­­­­­­­­rait deve­­­­­­­­­­­­­nir desi­­­­­­­­­­­­­gneuse, elle qui a toujours eu une âme d’ar­­­­­­­­­­­­­tiste. Mais elle aussi doit aban­­­­­­­­­­­­­don­­­­­­­­­­­­­ner son rêve, s’ins­­­­­­­­­­­­­talle avec son compa­­­­­­­­­­­­­gnon, a une fille… à qui on diagnos­­­­­­­­­­­­­tique très tôt une mala­­­­­­­­­­­­­die dégé­­­­­­­­­­­­­né­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tive. Rapi­­­­­­­­­­­­­de­­­­­­­­­­­­­ment, c’est elle qui doit tout gérer, encore plus après le départ du papa. Aux yeux de la société, Sofia et Lydia ne travaillent pas. Et pour­­­­­­­­­­­­­tant, elles travaillent énor­­­­­­­­­­­­­mé­­­­­­­­­­­­­ment. Sofia, mère de plusieurs enfants, est impliquée dans la vie de sa commu­­­­­­­­­­­­­nauté reli­­­­­­­­­­­­­gieuse, reçoit des personnes, les écoute, les oriente et gère l’ASBL, gratui­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment. Lydia consacre tout son temps à sa fille dont la mala­­­­­­­­­­­­­die progresse vite.

Même avec un diplôme

Après un diplôme univer­­­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­­­taire et un début de carrière satis­­­­­­­­­­­­­fai­­­­­­­­­­­­­sant, Julie se retrouve face à un nouveau patron aux pratiques toxiques (demandes absurdes, revi­­­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­­­ments soudains, incom­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­tence mana­­­­­­­­­­­­­gé­­­­­­­­­­­­­riale). La corde se tend et finit par lâcher en 2016, c’est le burn out. S’en suivent des doutes, des peurs et, fina­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment, une recon­­­­­­­­­­­­­ver­­­­­­­­­­­­­sion profes­­­­­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­­­­­nelle dans l’Ho­­­­­­­­­­­­­reca. Après trois ans d’études, elle décroche un job dans un bon restau­­­­­­­­­­­­­rant. Arrive alors sur très peu de temps le Covid et le décès de son papa, suivis quelques temps après par celui de sa maman. C’est trop, son corps la lâche : « Ma tension était à 20, je ne tenais plus debout ». Rempla­­­­­­­­­­­­­cée par un contrat illé­­­­­­­­­­­­­gal alors qu’elle était en mala­­­­­­­­­­­­­die, son patron ne veut plus d’elle mais refuse de lui payer ses indem­­­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­­­tés. Il faudra un vrai bras de fer qui se termi­­­­­­­­­­­­­nera fina­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment en 2022, lais­­­­­­­­­­­­­sant Julie complè­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment vidée. Après une autre mauvaise expé­­­­­­­­­­­­­rience suite à des condi­­­­­­­­­­­­­tions de travail impos­­­­­­­­­­­­­sibles dans une pâtis­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­rie elle décroche enfin le boulot de ses rêves dans une cuisine qui fait du local, du bio, avec un « cadre humain ». Malheu­­­­­­­­­­­­­reu­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment, en 2024, ce sont ses mains qui lui font défaut. Deux opéra­­­­­­­­­­­­­tions en urgence pour éviter que ses nerfs soient endom­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­gés à vie. Mais la récu­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tion n’est pas bonne : elle ne pourra plus cuisi­­­­­­­­­­­­­ner profes­­­­­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­­­­­nel­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment. Elle a plus de 40 ans, plusieurs diplômes, une tonne d’ex­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­riences et pour­­­­­­­­­­­­­tant, plus de boulot. De mon côté, tout se passe très bien jusqu’au jour où ma fille décède à sa nais­­­­­­­­­­­­­sance. J’ai alors décou­­­­­­­­­­­­­vert les mots inca­­­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­­­cité, inva­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­dité, beau­­­­­­­­­­­­­coup de culpa­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­lité alors que l’on n’y est pour rien : les trau­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­tismes sont peu compris, le corps et la tête ne voulaient plus colla­­­­­­­­­­­­­bo­­­­­­­­­­­­­rer. Le mi-temps médi­­­­­­­­­­­­­cal a permis ma reprise du travail après beau­­­­­­­­­­­­­coup de batailles, de temps, d’éner­­­­­­­­­­­­­gie, d’argent aussi, pour faire en sorte de pouvoir fonc­­­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­­­ner à peu près norma­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­ment, à savoir pouvoir dormir, manger, travailler.

Que fait le gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment ?

Voilà où toutes les quatre nous en étions avant même les mesures des nouveaux gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ments. Aux yeux de ceux-ci, et de plus en plus de monde, nous faisons partie des profi­­­­­­­­­­­­­teurs, de celles et ceux sur qui les nouvelles mesures doivent s’abattre, qu’il faut « remettre au travail », comme si nous n’avions pas toujours travaillé, ou affronté la vie. Julie, alors qu’elle devait aban­­­­­­­­­­­­­don­­­­­­­­­­­­­ner son rêve de cuisine, a ainsi appris qu’elle allait être exclue du chôma­­­­­­­­­­­­­ge… et pas après deux ans ! « J’ai oscillé entre mala­­­­­­­­­­­­­die et travail depuis 2020. Je n’ai donc pas le nombre de jours de travail néces­­­­­­­­­­­­­saires sur la période.  » Toutes les quatre, nous sommes d’ac­­­­­­­­­­­­­cord qu’aujourd’­­­­­­­­­­­­­hui la vie est plus diffi­­­­­­­­­­­­­cile, les discours ambiants sont violents, angois­­­­­­­­­­­­­sants, ils influent sur notre moral, notre santé mentale, sur nos corps mais aussi plus direc­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment sur nos vies. C’est toute la famille de Sofia qui est concer­­­­­­­­­­­­­née : « Le gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment nous plonge dans l’hor­­­­­­­­­­­­­reur. Ma famille est touchée à plusieurs endroits par les nouvelles lois notam­­­­­­­­­­­­­ment l’élar­­­­­­­­­­­­­gis­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment du statut de coha­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­tant aux personnes qui sont béné­­­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­­­ciaires du RIS (revenu d’in­­­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­­­gra­­­­­­­­­­­­­tion sociale) : mes trois enfants qui sont aux hautes études risquent d’avoir une déduc­­­­­­­­­­­­­tion de l’al­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­tion fami­­­­­­­­­­­­­liale (envi­­­­­­­­­­­­­rons 200 euros) de leur RIS qui s’élève à envi­­­­­­­­­­­­­ron 400 euros. Nous étions en pleurs moi et ma fille quand on a appris la nouvelle : ma fille a craqué à l’école et sa profes­­­­­­­­­­­­­seure attris­­­­­­­­­­­­­tée lui a dit que malheu­­­­­­­­­­­­­reu­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment elle n’est pas la seule dans le cas. Le RIS leur permet de payer leurs études et les frais annexes, pas de partir en vacances (rires) ! En plus de cette mesure, le RIS sera aussi réduit à l’ave­­­­­­­­­­­­­nir pour ceux qui ont un job étudiant. Comme si ça suffi­­­­­­­­­­­­­sait pour payer des études ! » Au moment où Sofia apprend cela, son mari fait une crise cardiaque. « Face au dépas­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment des CPAS, qui ne peuvent pas répondre aux demandes, on est dému­­­­­­­­­­­­­nis : ils m’ont renvoyé vers le service qui aide ceux qui ne savent pas gérer leur budget mais mon problème n’a rien à voir avec une mauvaise gestion de budget ! Ma situa­­­­­­­­­­­­­tion s’est aggra­­­­­­­­­­­­­vée à cause de la mesure. S’il faut je ferai un prêt, hors de ques­­­­­­­­­­­­­tion que mes enfants n’aient pas leur diplôme à cause de cette mesure !  » Je me joins à Lydia, Sofia et Julie au sujet de leurs angoisses pour l’ave­­­­­­­­­­­­­nir, étant en mi-temps médi­­­­­­­­­­­­­cal, je sais déjà que ma pension ne sera pas énorme et la réforme des pensions annon­­­­­­­­­­­­­cée par le gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment qui, si elle passe, va en parti­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­lier toucher les femmes, ne m’in­­­­­­­­­­­­­vite pas à la séré­­­­­­­­­­­­­nité.

Le travail… Ça repré­­­­­­­­­­­­­sente quoi pour toi ?

Lydia : Aujourd’­­­­­­­­­­­­­hui, j’ai un emploi, j’ai pu postu­­­­­­­­­­­­­ler parce que j’ai enfin trouvé un centre où ma fille se sent bien. C’est un job de service à la clien­­­­­­­­­­­­­tèle pour une marque de vête­­­­­­­­­­­­­ment. C’est un job épanouis­­­­­­­­­­­­­sant même si ce n’est pas ce que j’au­­­­­­­­­­­­­rais souhaité faire. C’est une véri­­­­­­­­­­­­­table bouf­­­­­­­­­­­­­fée d’oxy­­­­­­­­­­­­­gène de pouvoir m’épa­­­­­­­­­­­­­nouir à l’ex­­­­­­­­­­­­­té­­­­­­­­­­­­­rieur passé 40 ans ! Mais malheu­­­­­­­­­­­­­reu­­­­­­­­­­­­­se­­­­­­­­­­­­­ment la boite va fermer, le service client est revendu à l’étran­­­­­­­­­­­­­ger. Je m’aven­­­­­­­­­­­­­ture à nouveau sur le marché de l’em­­­­­­­­­­­­­ploi sauf que les mesures sont encore plus dras­­­­­­­­­­­­­tiques, j’ai deux ans pour me retour­­­­­­­­­­­­­ner. Seule­­­­­­­­­­­­­ment je pars avec plusieurs diffi­­­­­­­­­­­­­cul­­­­­­­­­­­­­tés liées au fait que je n’ai pas pu me faire de l’ex­­­­­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­­­­­rience tout le temps où je m’oc­­­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­­­pais de ma fille. On entend souvent dans les discours que je dois travailler… mais je veux travailler ! Le système ne m’y a pas aidée. 

Julie : J’étais horri­­­­­­­­­­­­­fiée de perdre mon chômage, j’ai eu un énorme stress, ce que je voulais c’est avoir mon revenu indé­­­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­­­dam­­­­­­­­­­­­­ment de mon conjoint, par fierté. Je me suis deman­­­­­­­­­­­­­dée comment j’al­­­­­­­­­­­­­lais m’en sortir. Plus jeune, je me voyais en femme indé­­­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­­­dante. C’est aussi pour ça que j’ai fait des études. On se sent mal, coupable, coupable de quoi ? dans mon cas d’être tombée malade, d’avoir subi des chocs mais on ne choi­­­­­­­­­­­­­sit pas, j’ai été stig­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­sée par la mutuelle qui m’a déga­­­­­­­­­­­­­gée et par le chômage qui me dit : c’est bien­­­­­­­­­­­­­tôt fini « la belle vie », entre guille­­­­­­­­­­­­­mets parce que la vie, je n’ai jamais vu qu’elle était belle : quand je suis passée de la mutuelle au chômage, mes reve­­­­­­­­­­­­­nus ont été divi­­­­­­­­­­­­­sés par deux. On a de l’argent de côté mais c’est pour payer la maison, les assu­­­­­­­­­­­­­rances. On a fait un état des lieux avec mon compa­­­­­­­­­­­­­gnon de ce qui pouvait être supprimé dans nos dépenses : contrats, abon­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ments mais quand tu touches 1800 et que subi­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment tu es à 900, c’est une grosse perte, c’est calcu­­­­­­­­­­­­­ler tout, c’est plus de stress ! Les plai­­­­­­­­­­­­­sirs sont tous réflé­­­­­­­­­­­­­chis : les seuls restos qu’on fait en famille, c’est la frite­­­­­­­­­­­­­rie. Je n’achète que le strict néces­­­­­­­­­­­­­saire, pas d’ar­­­­­­­­­­­­­ticle de sport pour moi par exemple. 

Sofia : Ils ont décidé que le quotient conju­­­­­­­­­­­­­gal allait à terme être supprimé, avec déjà une dimi­­­­­­­­­­­­­nu­­­­­­­­­­­­­tion de l’avan­­­­­­­­­­­­­tage fiscal pour cet exer­­­­­­­­­­­­­cice-ci. Or, ça me permet­­­­­­­­­­­­­tait jusque-là de mettre de l’argent de côté pour les urgences (problème de voiture, de machine à lessi­­­­­­­­­­­­­ver, opéra­­­­­­­­­­­­­tion…). Et puis, comme si ça ne suffi­­­­­­­­­­­­­sait pas, il y a aussi la réforme sur les emplois APE, mon mari (52 ans) travaille comme ouvrier à la commune, pour l’ins­­­­­­­­­­­­­tant son travail est main­­­­­­­­­­­­­tenu mais c’est de nouveau une épée de Damo­­­­­­­­­­­­­clès sur nos têtes. Quand s’ar­­­­­­­­­­­­­rê­­­­­­­­­­­­­tera l’achar­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment ? On détruit l’as­­­­­­­­­­­­­cen­­­­­­­­­­­­­seur social, c’est sans précé­dent. 

Julie : Cher­­­­­­­­­­­­­cher du boulot est plus complexe qu’a­­­­­­­­­­­­­vant. Je suis une forma­­­­­­­­­­­­­tion en RH chez Bruxelles Forma­­­­­­­­­­­­­tion, et comme on est beau­­­­­­­­­­­­­coup sans emploi et que ces forma­­­­­­­­­­­­­tions coûtent cher, il y a eu un recru­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment pour pouvoir se former ! Pour me former en Wallo­­­­­­­­­­­­­nie, il y avait le choix entre Char­­­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­­­roi et Tour­­­­­­­­­­­­­nai, ce qui était hyper loin de chez moi. J’ai dû batailler pour obte­­­­­­­­­­­­­nir l’au­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion du Forem de pouvoir prétendre à une forma­­­­­­­­­­­­­tion à Bruxelles Forma­­­­­­­­­­­­­tion. Toujours se battre… Ma réins­­­­­­­­­­­­­crip­­­­­­­­­­­­­tion au Forem datait de juin 2025, je n’avais jamais été convoquée depuis et là je reçois une invi­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion à justi­­­­­­­­­­­­­fier mes recherches d’em­­­­­­­­­­­­­ploi juste au moment où ma forma­­­­­­­­­­­­­tion commençait. Je me concentre sur le posi­­­­­­­­­­­­­tif de tout ce que m’ap­­­­­­­­­­­­­porte la forma­­­­­­­­­­­­­tion, je pense que ça va aller mais qu’il va falloir encore beau­­­­­­­­­­­­­coup se battre. Je serai rassu­­­­­­­­­­­­­rée une fois que j’au­­­­­­­­­­­­­rai trouvé, il y a de l’es­­­­­­­­­­­­­poir mais ce n’est pas sans contre­­­­­­­­­­­­­par­­­­­­­­­­­­­tie, il n’y a plus aucune certi­­­­­­­­­­­­­tude aujourd’­­­­­­­­­­­­­hui. J’ai hâte de pouvoir enfin poser mes valises.

Ce que dit le gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment de vous, est-ce que ça vous touche ?

Julie : Ma hantise tout un temps, c’était de croi­­­­­­­­­­­­­ser des gens et qu’ils me posent la ques­­­­­­­­­­­­­tion fati­­­­­­­­­­­­­dique : qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Je ne voulais pas à chaque fois être celle qui vient avec ses trau­­­­­­­­­­­­­mas, devoir expliquer pourquoi, suppor­­­­­­­­­­­­­ter le juge­­­­­­­­­­­­­ment, du coup je fuyais le contact social… J’avais inté­­­­­­­­­­­­­gré une mauvaise image de moi aussi à cause des discours ambiants qui attaquent les personnes comme moi et qui nous quali­­­­­­­­­­­­­fient de profi­­­­­­­­­­­­­teurs, de rebuts de la société, j’ai dû faire un gros travail sur moi pour me dire que j’avais de la valeur, on se sent à côté de la société, à côté des gens qui méritent. Quand j’en­­­­­­­­­­­­­tends : « allez au boulot, il faut arrê­­­­­­­­­­­­­ter de se tour­­­­­­­­­­­­­ner les pouces », ça me rend dingue, j’ai­­­­­­­­­­­­­me­­­­­­­­­­­­­rais bien voir où je me suis tourné les pouces et où je me suis écla­­­­­­­­­­­­­tée ! Les poli­­­­­­­­­­­­­tiques sont décon­­­­­­­­­­­­­nec­­­­­­­­­­­­­tés de la réalité, j’ai un mari qui a un bon salaire mais faudrait pas que la toiture ou la chau­­­­­­­­­­­­­dière nous lâche ou qu’il ait un souci de santé, ça irait très vite, très mal ! C’est beau­­­­­­­­­­­­­coup de pres­­­­­­­­­­­­­sion, beau­­­­­­­­­­­­­coup de stress, ça rajoute de la culpa­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­lité là où on n’a pas besoin d’en avoir. Pourquoi toujours aller suppri­­­­­­­­­­­­­mer des droits chez ceux qui ont peu ? J’ai même vu passer des remarques néga­­­­­­­­­­­­­tives sur l’al­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­tion de rentrée de nos enfants avec des gens qui disent « tu as fait des gosses, tu assumes ». Mais d’où on a profité ? Tout est parti en achats de papiers et de bics, que des choses néces­­­­­­­­­­­­­saires et pas des marques. Quand tu entends, lis tous les jours que tu es un déchet de la société, tu finis par le croire un peu.

Lydia : Ils sont en train d’af­­­­­­­­­­­­­fai­­­­­­­­­­­­­blir des gens qui n’ont déjà pas facile. Attaquer les chômeurs ne va pas amélio­­­­­­­­­­­­­rer la vie de ceux qui travaillent. La géné­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­­­tion des flexi-jobs, c’est une catas­­­­­­­­­­­­­trophe ! Ça crée de la concur­­­­­­­­­­­­­rence entre les travailleurs. C’est un système destruc­­­­­­­­­­­­­teur, pas construc­­­­­­­­­­­­­tif. Je suis angois­­­­­­­­­­­­­sée, je n’ai pas pu coti­­­­­­­­­­­­­ser assez pour ma pension et en plus ils sont en train de dimi­­­­­­­­­­­­­nuer encore plus les avan­­­­­­­­­­­­­tages. Les discours stig­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­sants du gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment appuient sur mes fragi­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tés, ça génère beau­­­­­­­­­­­­­coup de stress, un mauvais sommeil, des douleurs dans le corps, ça aggrave la mauvaise image que j’ai de moi : je me suis entendu dire à ma mana­­­­­­­­­­­­­ger que je ne savais pas taper à l’or­­­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­teur alors que ce n’était pas le cas. Elle m’a renvoyé le fait que ce que je pensais de moi ne reflé­­­­­­­­­­­­­tait pas mes capa­­­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­­­tés, mes compé­­­­­­­­­­­­­tences. La recon­­­­­­­­­­­­­nais­­­­­­­­­­­­­sance sociale, on ne s’en rend pas toujours compte mais c’est plus impor­­­­­­­­­­­­­tant que ce qu’on ne pense pour l’es­­­­­­­­­­­­­time de soi. Et pour cher­­­­­­­­­­­­­cher un emploi, c’est angois­­­­­­­­­­­­­sant, quand on a déjà dû dépla­­­­­­­­­­­­­cer des montagnes à plusieurs reprises, ça devient surhu­­­­­­­­­­­­­main, on ne veut plus affron­­­­­­­­­­­­­ter ce système violent, on est à bout de souffle. C’est absurde, on veut remettre les gens à l’em­­­­­­­­­­­­­ploi et on les use… Et puis, il n’y a pas de boulot pour tout le monde, tous les gens qui cherchent le savent bien.

Julie : Leurs propo­­­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­­­tions sont absurdes, il suffit d’une sépa­­­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­­­tion, d’une mala­­­­­­­­­­­­­die, d’un problème de voitu­­­­­­­­­­­­­re… si on s’en sort tout juste et qu’on n’est pas multi­­­­­­­­­­­­­mil­­­­­­­­­­­­­lion­­­­­­­­­­­­­naire, qu’on n’a pas une villa avec piscine à revendre, c’est-à-dire la majo­­­­­­­­­­­­­rité des gens, ça peut vite aller mal, la marge de sécu­­­­­­­­­­­­­rité est de plus en plus faible, voire inexis­­­­­­­­­­­­­tante. Ce gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment est inhu­­­­­­­­­­­­­main et scan­­­­­­­­­­­­­da­­­­­­­­­­­­­leux !

Sofia : C’est violent, on appuie sur des fragi­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tés exis­­­­­­­­­­­­­tantes, l’en­­­­­­­­­­­­­vie, la jalou­­­­­­­­­­­­­sie… On monte les gens les uns contre les autres. On ne connait pas le vécu de chacun. J’étais en colère quand GLB a dit que les gens habi­­­­­­­­­­­­­tant dans des maisons sociales (ce qui est mon cas) avaient plein d’avan­­­­­­­­­­­­­tages, ce sont des mensonges ! »

Et dans le quar­­­­­­­­­­­­­tier, elle sent que les gens ont perdu confiance : « Récem­­­­­­­­­­­­­ment, j’ai rencon­­­­­­­­­­­­­tré une ancienne connais­­­­­­­­­­­­­sance pendant que je faisais mes courses, il m’a annoncé qu’il est concerné par les mesures contre les chômeurs, il a craqué, il était en pleurs devant moi, en plein milieu du maga­­­­­­­­­­­­­sin, il n’aura bien­­­­­­­­­­­­­tôt plus rien, comment faire pour subve­­­­­­­­­­­­­nir aux besoins de sa famille ? Je sens dans le quar­­­­­­­­­­­­­tier de la cité où je vis que les gens perdent espoir, moi je le garde, c’est un moteur, de nos malheurs peuvent surgir aussi des choses belles ensuite. J’ai encore confian­­­­­­­­­­­­­ce… dans la vie… pas dans le gouver­­­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­­­ment (sourire). C’est dur malgré tout ».

Propos recueillis par Clau­­­­­­­­­­­­­dia Bene­­­­­­­­­­­­­detto

Source: Stat­­­­­­­­­­­bel : 2025, Risque de pauvreté ou d’ex­­­­­­­­­­­clu­­­­­­­­­­­sion sociale | Stat­­­­­­­­­­­bel