Analyses

Et dire que tout cela repose sur une horrible croyan­ce… (Juin 2026)

Le 21 mai dernier, sur France Inter, l’an­­­thro­­­po­­­logue Philippe Descola se souve­­­nait de son retour dans la « civi­­­li­­­sa­­­tion occi­­­den­­­tale » en 1978, après avoir passé trois ans parmi les Achuar, en Équa­­­teur. « Lorsque je suis revenu, ça m’a sauté au visage avec une bruta­­­lité féroce, de voir les inéga­­­li­­­tés, les iniqui­­­tés et surtout ce fait que, comme le dit très bien le chaman Yano­­­mami Davi Kope­­­nawa, « Le monde des blancs c’est le monde de la marchan­­­dise ». C’est-à-dire que tout est média­­­tisé par la marchan­­­dise, par ce désir d’ac­­­cu­­­mu­­­la­­­tion, cette cupi­­­dité, qui tran­­­chait telle­­­ment avec mon expé­­­rience chez les Achuar que je ne m’en suis toujours pas remis1 »

Ce choc, nous pour­­­rions et devrions sans cesse le vivre et le revivre avec lui. Il nous rappelle ce que nous oublions trop souvent : notre vision du monde n’a rien de natu­­­rel ni d’objec­­­tif. Notre orga­­­ni­­­sa­­­tion de la société et de l’éco­­­no­­­mie, qui repose sur cette vision du monde, non plus. Décou­­­per la réalité en morceaux qu’il s’agit de trans­­­for­­­mer en argent, c’est très étrange. Penser qu’il faut « produire » de la richesse moné­­­taire avec ces morceaux, c’est fran­­­che­­­ment louche. Décré­­­ter que tout le bonheur du monde dépend de la trans­­­for­­­ma­­­tion de ces morceaux de monde en biens de consom­­­ma­­­tion puis en déchets, c’est carré­­­ment suspect. Ensuite, matraquer que tout cela doit gran­­­dir, gran­­­dir, croître à l’in­­­fini, grâce au travail de gens qu’on a trans­­­for­­­més eux aussi en morceaux d’argent en attri­­­buant une valeur à leur force de travail, c’est un comble. Enfin, étape finale du dogme de la crois­­­sance et de l’argent : tout regar­­­der avec ces yeux-là, ces yeux de requin (encore que les vrais requins ne sont pas aussi inhu­­­mains), qui découpent les arbres, les sols, les travailleuses, les pension­­­nés, les profs, les allo­­­ca­­­taires sociaux en petits morceaux qui doivent rappor­­­ter, ou au moins ne pas coûter, à la grande machine de la crois­­­sance. Horrible croyance.

C’est par la force de ce dogme reli­­­gieux qu’on en arrive à « gérer » un budget public de la manière dont nos gouver­­­ne­­­ments le font aujourd’­­­hui. La loi sacrée de nos poli­­­tiques est la bonne gestion, et tout doit s’y soumettre. Presque toutes les caté­­­go­­­ries de personnes, comme nous l’avons vu dans ce numéro, sont visées. C’est le grand sacri­­­fice : tout pour la crois­­­sance, tout au nom de la bonne gestion, de la rigueur budgé­­­taire et de la bonne santé de l’éco­­­no­­­mie (sur laquelle tout repose). Mais nous rendons-nous compte de l’ex­­­trême médio­­­crité de ce système de valeurs, de l’im­­­mense misère philo­­­so­­­phique et anthro­­­po­­­lo­­­gique dans laquelle nous baignons ?

Olivier De Schut­­­ter, qui vient d’ache­­­ver son mandat de rappor­­­teur spécial à l’ONU sur les droits de l’homme et l’ex­­­trême pauvreté2 (2020–2026), en est convaincu : la crois­­­sance ne vain­­­cra jamais la pauvreté, il faut chan­­­ger de bous­­­sole et, même si on ne le voit pas encore, ce proces­­­sus peut s’en­­­clen­­­cher. Il appelle de ses vœux une « inver­­­sion de la doxa », une écono­­­mie centrée sur les droits humains et non sur le produit inté­­­rieur brut. Il faut aban­­­don­­­ner la croyance en la crois­­­sance.

On sait bien : diffi­­­cile de parta­­­ger un tel enthou­­­siasme quand tout semble indiquer une radi­­­ca­­­li­­­sa­­­tion de ce dogme de la crois­­­sance. Mais concen­­­trons-nous sur notre tâche et pas sur le sombre hori­­­zon. Comme l’a dit Rosa Parks, « vous ne devez jamais avoir peur de ce que vous faites, quand vous faites ce qui est juste ».


1. Philippe Descola, sur France Inter, le 21 mai 2026.

2. Élimi­­­ner la pauvreté en regar­­­dant au-delà de la crois­­­sance – Rapport du Rappor­­­teur spécial sur les droits de l’homme et l’ex­­­trême pauvreté, Olivier De Schut­­­ter, mai 2024, https://www.ohchr.org. Voir aussi Olivier De Schut­­­ter, Chan­­­ger de bous­­­sole, Les Liens qui libèrent, 2023.