Analyses

Tout peut être changé (Août 2026)

« Tout est poli­­­­­­­­­­­tique ». Énon­­­­­­­­­­­cée rapi­­­­­­­­­­­de­­­­­­­­­­­ment, cette phrase pour­­­­­­­­­­­rait donner l’im­­­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­­­sion de rele­­­­­­­­­­­ver du mot d’ordre simpliste. Elle est d’ailleurs souvent mal comprise voir disqua­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­fiée. Certains confondent poli­­­­­­­­­­­tique et parti­­­­­­­­­­­san, d’autres qui y voient une exagé­­­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­­­tion mili­­­­­­­­­­­tante – « arrête de tout poli­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ser, on ne peut plus rien dire/faire (biffer la mention inutile) ».

Mais qu’est-ce que cela signi­­­­­­­­­­­fie, au fond ?

Les origines du slogan sont attri­­­­­­­­­­­buées à la révolte des étudiants de mai 68. En affir­­­­­­­­­­­mant que « tout est poli­­­­­­­­­­­tique  », elles et ils affir­­­­­­­­­­­maient un prin­­­­­­­­­­­cipe de base :  les rela­­­­­­­­­­­tions de pouvoir et de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion se nichent dans l’en­­­­­­­­­­­semble de la société. Pour le dire autre­­­­­­­­­­­ment, l’en­­­­­­­­­­­semble des domaines de notre vie quoti­­­­­­­­­­­dienne, depuis ce qui semble le plus trivial (qu’est-ce que je mange au petit-déjeu­­­­­­­­­­­ner ? où est-ce que je décide d’em­­­­­­­­­­­me­­­­­­­­­­­ner mes enfants le dimanche après-midi ?), le plus arbi­­­­­­­­­­­traire, rele­­­­­­­­­­­vant d’af­­­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­tés qui nous sont propres (avec qui je tisse des amitiés ? avec qui je me mets en couple ?) ou le plus natu­­­­­­­­­­­rel, neutre, évident (des phrases comme « le mascu­­­­­­­­­­­lin l’em­­­­­­­­­­­porte », « le belge a une brique dans le ventre  »…), eh bien tout cela est construit socia­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment, traversé par les rapports de pouvoir et de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion qui struc­­­­­­­­­­­turent la société. Tout est le produit d’une certaine orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion de la société et de choix collec­­­­­­­­­­­tifs, rien ne peut se construire « en-dehors » de cela, pas même le fait de vouloir s’ex­­­­­­­­­­­traire de la société.

Des impli­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tions majeures

Rien n’est neutre. Aucun choix, aussi petit ou anec­­­­­­­­­­­do­­­­­­­­­­­tique soit-il, n’est poli­­­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­­­ment neutre. Même choi­­­­­­­­­­­sir de ne pas choi­­­­­­­­­­­sir, de ne pas se posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ner. Faut-il pour autant se prendre la tête à chacun des milliers de choix que nous devons opérer quoti­­­­­­­­­­­dien­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment ? Adop­­­­­­­­­­­ter une sorte de posture mora­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­trice lorsqu’une connais­­­­­­­­­­­sance pose un choix que l’on désap­­­­­­­­­­­prou­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­rait poli­­­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­­­ment ? Certai­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment pas. Gare à la sur-respon­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­duelle, tendance toute « natu­­­­­­­­­­­relle » dans nos socié­­­­­­­­­­­tés où l’in­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­vidu entre­­­­­­­­­­­pre­­­­­­­­­­­neur de lui-même est glori­­­­­­­­­­­fié, consi­­­­­­­­­­­déré comme le seul vecteur de chan­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment ! Ce qui est inté­­­­­­­­­­­res­­­­­­­­­­­sant derrière l’idée que rien n’est neutre, ce n’est pas tant le fait que untel a choisi d’ache­­­­­­­­­­­ter des vête­­­­­­­­­­­ments low-cost ou qu’une autre adore le barbe­­­­­­­­­­­cue, c’est plutôt qu’elle nous amène à nous poser une série de ques­­­­­­­­­­­tions : est-ce que untel a réel­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment choisi libre­­­­­­­­­­­ment ? En quoi l’or­­­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion de la société, les condi­­­­­­­­­­­tions maté­­­­­­­­­­­rielles d’exis­­­­­­­­­­­tence des uns et des autres, oriente voire déter­­­­­­­­­­­mine leurs choix ? Fina­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment, qu’est-ce que ces choix disent de nous et de nos rapports les uns aux autres ? La seconde dimen­­­­­­­­­­­sion à souli­­­­­­­­­­­gner, c’est le fait que tous les éléments de notre vie quoti­­­­­­­­­­­dienne, tout ce qui nous entoure, a été produit dans certaines condi­­­­­­­­­­­tions, elles-mêmes déter­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­nées par notre orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion sociale et poli­­­­­­­­­­­tique, qui favo­­­­­­­­­­­rise les inéga­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­tés ou nous en protège. Enfin, un dernier aspect à mettre en lumière est le fait que ne rien dire, ne pas se posi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­ner, c’est tout de même prendre posi­­­­­­­­­­­tion. D’au­­­­­­­­­­­tant plus face à une situa­­­­­­­­­­­tion d’injus­­­­­­­­­­­tice : ne rien dire, c’est prendre le parti du plus fort, ou à tout le moins lui lais­­­­­­­­­­­ser toute la place….

Déci­­­­­­­­­­­der que quelque chose n’est pas poli­­­­­­­­­­­tique, est préci­­­­­­­­­­­sé­­­­­­­­­­­ment poli­­­­­­­­­­­tique. En décré­­­­­­­­­­­tant que quelque chose n’est pas poli­­­­­­­­­­­tique, nous le consi­­­­­­­­­­­dé­­­­­­­­­­­rons comme neutre, comme étant la norme, la réfé­­­­­­­­­­­rence. C’est s’em­­­­­­­­­­­pê­­­­­­­­­­­cher de penser sa remise en ques­­­­­­­­­­­tion. Exemple : lorsqu’on nous dit que, c’est bien connu, « le Belge a une brique dans le ventre », on fige une certaine vision du loge­­­­­­­­­­­ment : la seule voie possible est celle de la propriété privée, si possible une nouvelle construc­­­­­­­­­­­tion quatre façades en péri­­­­­­­­­­­phé­­­­­­­­­­­rie de la ville. Or cela n’a rien d’im­­­­­­­­­­­muable ou d’inné. Ce sont des choix poli­­­­­­­­­­­tiques qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, favo­­­­­­­­­­­risent large­­­­­­­­­­­ment la propriété privée et l’éta­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment urbain. Cette phrase – de même que l’émis­­­­­­­­­­­sion télé­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­sée qui va avec – n’a rien de neutre. Elle crée un imagi­­­­­­­­­­­naire duquel il est diffi­­­­­­­­­­­cile de sortir.

Cons­­­­­­­­­­­cien­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ser le fait que tout est poli­­­­­­­­­­­tique donne à voir que rien n’est immuable : si tout est poli­­­­­­­­­­­tique, alors tout peut être modi­­­­­­­­­­­fié, trans­­­­­­­­­­­formé, débattu, remis en ques­­­­­­­­­­­tion. Et cela, pour nous qui avons l’am­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­tion de construire un monde plus juste, plus soli­­­­­­­­­­­daire, qui luttons contre toutes les domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tions, c’est précieux. Une fois iden­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­fié et expli­­­­­­­­­­­cité le carac­­­­­­­­­­­tère poli­­­­­­­­­­­tique de tel ou tel élément, de telle ou telle situa­­­­­­­­­­­tion, un débat autour des alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tives est possible. C’est fina­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment appro­­­­­­­­­­­fon­­­­­­­­­­­dir et renfor­­­­­­­­­­­cer la démo­­­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­­­tie : sortir du consen­­­­­­­­­­­sus mou pour mettre en débat et construire ensemble d’autres pratiques, d’autres modèles de société.

Une préci­­­­­­­­­­­sion impor­­­­­­­­­­­tante cepen­­­­­­­­­­­dant : poli­­­­­­­­­­­tique ne veut pas dire parti­­­­­­­­­­­san. C’est un clas­­­­­­­­­­­sique rabâ­­­­­­­­­­­ché par celles et ceux qui refusent de voir que tout est poli­­­­­­­­­­­tique – bien souvent, ceux-là même qui tirent parti de la manière dont la société est orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sée. Ils et elles confondent, souvent à dessein, les deux termes qui ne renvoient pas du tout à la même chose. Il n’est nulle­­­­­­­­­­­ment ques­­­­­­­­­­­tion de parti poli­­­­­­­­­­­tique ici, de couleur poli­­­­­­­­­­­tique, ni même de tendance. Dire que le monde est struc­­­­­­­­­­­turé par des rapports de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion (classe – genre – race), que certains en sortent gagnants et d’autres perdants et que tous les aspects de nos vies sont traver­­­­­­­­­­­sés par ces rapports de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion, ce n’est pas adop­­­­­­­­­­­ter la posi­­­­­­­­­­­tion de tel ou tel parti, mais décrire la réalité. Confondre « parti­­­­­­­­­­­san » et « poli­­­­­­­­­­­tique » en vue de décré­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­ser cette descrip­­­­­­­­­­­tion de la réalité, c’est défendre l’im­­­­­­­­­­­mo­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­lisme, le statu quo. Comme acteurs de l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion perma­­­­­­­­­­­nente nous sommes confron­­­­­­­­­­­tés de plus en plus souvent à cet amal­­­­­­­­­­­game en vue de discré­­­­­­­­­­­di­­­­­­­­­­­ter notre démarche. Or, l’édu­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­tion perma­­­­­­­­­­­nente, en tant que démarche ayant pour voca­­­­­­­­­­­tion de construire une éman­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­tion indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­duelle et collec­­­­­­­­­­­tive, est une démarche fonda­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment poli­­­­­­­­­­­tique. Mais elle est aussi fonda­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment non parti­­­­­­­­­­­sane : l’éman­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­tion, c’est donner aux indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­dus et aux groupes les outils pour voir et penser le monde, à l’aune de certaines valeurs, et poser des choix en consé­quence. En toute indé­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­dance donc.

Quelques exemples pour bien comprendre

L’es­­­­­­­­­­­pace (public), l’ur­­­­­­­­­­­ba­­­­­­­­­­­nisme est poli­­­­­­­­­­­tique : Henri Lefebvre, dans Le Droit à la ville (Anthro­­­­­­­­­­­pos, 1968) et La Produc­­­­­­­­­­­tion de l’es­­­­­­­­­­­pace (Anthro­­­­­­­­­­­pos, 1974), formule la thèse suivante : l’es­­­­­­­­­­­pace n’est pas un conte­­­­­­­­­­­nant neutre dans lequel la vie sociale s’ins­­­­­­­­­­­tal­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­rait. Il est lui-même un produit des rela­­­­­­­­­­­tions sociales, une résul­­­­­­­­­­­tante des rapports de force, un enjeu perma­nent de luttes poli­­­­­­­­­­­tiques1. Autre­­­­­­­­­­­ment dit, la manière dont l’es­­­­­­­­­­­pace public est aménagé a un impact sur l’en­­­­­­­­­­­semble de la société, sur les passants et les usagers des espaces publics. Elle orga­­­­­­­­­­­nise, rend possible et favo­­­­­­­­­­­rise certains usages et caté­­­­­­­­­­­go­­­­­­­­­­­ries d’usa­­­­­­­­­­­gers, en empêche d’autres. Elle régule. Telle place publique sera aména­­­­­­­­­­­gée avec ou sans banc ? Avec ou sans arbres ? Avec des assis-debout ou des assises indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­duelles, empê­­­­­­­­­­­chant ainsi le fait de s’y coucher ? Avec ou sans toilettes publiques ? De l’éclai­­­­­­­­­­­rage public ? Avec ou sans zones de loisir, de jeux, des espaces de rencontre ? Quelle place est réser­­­­­­­­­­­vée aux publi­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­tés ? Telle voirie aura-t-elle des trot­­­­­­­­­­­toirs larges ? De grandes avenues avec de multiples places de parking ? On peut décli­­­­­­­­­­­ner ces ques­­­­­­­­­­­tions à l’in­­­­­­­­­­­fini, le constat restera le même : l’es­­­­­­­­­­­pace public orga­­­­­­­­­­­nise, prédé­­­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­­­mine les rela­­­­­­­­­­­tions sociales. Aujourd’­­­­­­­­­­­hui, dans les grandes villes euro­­­­­­­­­­­péennes, la tendance est à l’ur­­­­­­­­­­­ba­­­­­­­­­­­nisme dit défen­­­­­­­­­­­sif : limi­­­­­­­­­­­ter les inter­­­­­­­­­­­ac­­­­­­­­­­­tions sociales non dési­­­­­­­­­­­rées en instal­­­­­­­­­­­lant des assises indi­­­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­­­duelles, des assis-debout, voire pas de banc du tout. Une manière de gérer les nuisances liées à la pauvreté en s’at­­­­­­­­­­­taquant aux personnes en situa­­­­­­­­­­­tion de pauvreté et pas à la pauvreté elle-même2.

« Le mascu­­­­­­­­­­­lin l’em­­­­­­­­­­­porte », conven­­­­­­­­­­­tion linguis­­­­­­­­­­­tique bien ancrée depuis notre plus jeune âge, voilà bel et bien un construit poli­­­­­­­­­­­tique : le mascu­­­­­­­­­­­lin est le genre « par défaut » depuis la fin du 18e siècle. Avant cette époque, il exis­­­­­­­­­­­tait d’autres règles gram­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­cales qui permet­­­­­­­­­­­taient de régler cette ques­­­­­­­­­­­tion avec beau­­­­­­­­­­­coup plus de nuance. Aujourd’­­­­­­­­­­­hui, la montée en puis­­­­­­­­­­­sance de l’écri­­­­­­­­­­­ture inclu­­­­­­­­­­­sive (pratique permet­­­­­­­­­­­tant de s’as­­­­­­­­­­­su­­­­­­­­­­­rer une égalité de repré­­­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tion entre les genres, qui comprend beau­­­­­­­­­­­coup plus de conven­­­­­­­­­­­tions qu’u­­­­­­­­­­­nique­­­­­­­­­­­ment le point médiant, rappe­­­­­­­­­­­lons-le !), replace sur le devant de la scène les débats (parfois houleux) sur le carac­­­­­­­­­­­tère poli­­­­­­­­­­­tique de l’écri­­­­­­­­­­­ture : est-ce bien là qu’est le combat aujourd’­­­­­­­­­­­hui ? Ne devrions-nous pas mettre notre éner­­­­­­­­­­­gie sur des luttes « concrètes » comme l’al­­­­­­­­­­­lon­­­­­­­­­­­ge­­­­­­­­­­­ment du congé de pater­­­­­­­­­­­nité par exemple ou la dimi­­­­­­­­­­­nu­­­­­­­­­­­tion des inéga­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­tés sala­­­­­­­­­­­riales, plutôt que sur des « détails » comme celui-là ? « Encore un truc d’illu­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­nées qui rend la lecture impos­­­­­­­­­­­sible, une manière de se diffé­­­­­­­­­­­ren­­­­­­­­­­­cier, d’exis­­­­­­­­­­­ter… » Bref, vous avez compris l’idée. Rien que l’exis­­­­­­­­­­­tence même du débat entre les pro et les anti nous montre le carac­­­­­­­­­­­tère poli­­­­­­­­­­­tique de la chose. En tous les cas, des études récentes démontrent que la règle du mascu­­­­­­­­­­­lin géné­­­­­­­­­­­rique induit spon­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­né­­­­­­­­­­­ment des biais andro­­­­­­­­­­­cen­­­­­­­­­­­trés, en acti­­­­­­­­­­­vant des repré­­­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tions mentales mascu­­­­­­­­­­­lines. Avec toutes les consé­quences tangibles que l’on connaît… Le langage influence bel et bien notre percep­­­­­­­­­­­tion du monde, et à ce titre il est poli­­­­­­­­­­­tique.

Les mani­­­­­­­­­­­fes­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tions sont des espaces poli­­­­­­­­­­­tiques. Celle-là, elle nous semble évidente. Et pour­­­­­­­­­­­tant… Le grou­­­­­­­­­­­pe­­­­­­­­­­­ment d’as­­­­­­­­­­­so­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­tions orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­teur de la Pride de Tour­­­­­­­­­­­nai – dont notre régio­­­­­­­­­­­nale du Hainaut Occi­­­­­­­­­­­den­­­­­­­­­­­tal fait partie – a été récem­­­­­­­­­­­ment confronté à cette ques­­­­­­­­­­­tion. Leur auto­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­tion de mani­­­­­­­­­­­fes­­­­­­­­­­­ter a été condi­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­née à une inter­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­dic­­­­­­­­­­­tion de tous drapeaux, pancartes, slogans s’éloi­­­­­­­­­­­gnant de l’objet premier de l’évé­­­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­­­ment, à savoir la promo­­­­­­­­­­­tion des droits des mino­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­tés LGBTQIA+. Exit les drapeaux pales­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­niens, exit les symboles d’autres luttes sociales ou syndi­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­les… Parce que, une Pride… « Ce n’est pas poli­­­­­­­­­­­tique vous voyez » ! Au-delà de la préoc­­­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­tion concer­­­­­­­­­­­nant la liberté asso­­­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­­­tive et la liberté d’ex­­­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­­­sion, large­­­­­­­­­­­ment dénon­­­­­­­­­­­cée par le collec­­­­­­­­­­­tif orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­teur3, il s’agit d’une vision défor­­­­­­­­­­­mée et réduc­­­­­­­­­­­trice de ce qu’est une mani­­­­­­­­­­­fes­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­tion. Quoi de plus poli­­­­­­­­­­­tique que de reven­­­­­­­­­­­diquer la rue pour, collec­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­ment, défendre des droits, des valeurs, dénon­­­­­­­­­­­cer des choix poli­­­­­­­­­­­tiques ?

Ma coupe de cheveux est poli­­­­­­­­­­­tique. Un dernier exemple pour la route. Rien n’est anodin, pas même ce que l’on demande à notre coif­­­­­­­­­­­feur ! Pour commen­­­­­­­­­­­cer, qui a les moyens d’al­­­­­­­­­­­ler chez quel coif­­­­­­­­­­­feur ? Régu­­­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­ment, une fois par an ? Se faire teindre les cheveux, se faire une perma­­­­­­­­­­­nente, une mise en pli ? Comment expliquer que les femmes soient plus nombreuses que les hommes à se teindre les cheveux blancs ? Selon certaines études, 75% des femmes se tein­­­­­­­­­­­draient les cheveux contre seule­­­­­­­­­­­ment entre 30 à 40% des hommes. Pourquoi n’est-il pas toujours aisé de trou­­­­­­­­­­­ver un profes­­­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­­­nel pour certains types de cheveux textu­­­­­­­­­­­rés (les cheveux frisés, afro, crépus) ? La coupe de cheveux est un marqueur social puis­­­­­­­­­­­sant, tant d’un point de vue socio-écono­­­­­­­­­­­mique que socio-cultu­­­­­­­­­­­rel. Pour certains foyers, l’ac­­­­­­­­­­­cès régu­­­­­­­­­­­lier à un coif­­­­­­­­­­­feur profes­­­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­­­nel repré­­­­­­­­­­­sente un budget diffi­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment assu­­­­­­­­­­­mable, creu­­­­­­­­­­­sant encore le fossé entre ceux qui ont les moyens d’avoir une appa­­­­­­­­­­­rence « soignée » et les autres. C’est parfois aussi la dépense qu’on ne peut pas se permettre mais que l’on fait quand même, juste­­­­­­­­­­­ment pour ne pas être assi­­­­­­­­­­­milé à cette caté­­­­­­­­­­­go­­­­­­­­­­­rie sociale-là. Par ailleurs, le cheveux « lisse » a été histo­­­­­­­­­­­rique­­­­­­­­­­­ment consi­­­­­­­­­­­déré (et à bien des égards, l’est encore) comme la norme profes­­­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­­­nelle et cultu­­­­­­­­­­­relle. Et pour les personnes concer­­­­­­­­­­­nées, se réap­­­­­­­­­­­pro­­­­­­­­­­­prier sa texture de cheveux est un acte poli­­­­­­­­­­­tique en soi. Il existe d’ailleurs des mouve­­­­­­­­­­­ments et collec­­­­­­­­­­­tifs qui militent contre la discri­­­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion capil­­­­­­­­­­­laire, comme le mouve­­­­­­­­­­­ment Nappy4. Le cheveu, c’est donc bien poli­­­­­­­­­­­tique !

Reprendre le pouvoir sur le pouvoir

Pourquoi est-il néces­­­­­­­­­­­saire aujourd’­­­­­­­­­­­hui de réaf­­­­­­­­­­­fir­­­­­­­­­­­mer que tout est poli­­­­­­­­­­­tique ? À l’heure où l’on parle de bataille cultu­­­­­­­­­­­relle, d’hé­­­­­­­­­­­gé­­­­­­­­­­­mo­­­­­­­­­­­nie cultu­­­­­­­­­­­relle, où les choix poli­­­­­­­­­­­tiques réac­­­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­­­naires et austé­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­taires favo­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­sant le repli sur soi nous sont présen­­­­­­­­­­­tés comme irré­­­­­­­­­­­mé­­­­­­­­­­­diables (vous savez, le fameux TINA, « There Is No Alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tive »), se rappe­­­­­­­­­­­ler que tout peut chan­­­­­­­­­­­ger est salva­­­­­­­­­­­teur. Rendre visibles les rapports de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion, c’est se doter d’ou­­­­­­­­­­­tils de compré­­­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­­­sion du monde et de l’ordre social exis­­­­­­­­­­­tant. Mais c’est surtout se redon­­­­­­­­­­­ner collec­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­­­ment la possi­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­lité d’in­­­­­­­­­­­ven­­­­­­­­­­­ter de nouvelles manières de faire et d’être qui soient plus égali­­­­­­­­­­­taires et éman­­­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­trices pour toutes et tous. « Le pouvoir se perpé­­­­­­­­­­­tue en se rendant invi­­­­­­­­­­­sible » disait Michel Foucault5. Alors rendons-le visible. Nommons-le, poin­­­­­­­­­­­tons-le du doigt, et surtout donnons-nous les moyens de mettre en débat ses alter­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tives.

« Dans chacun de ces domaines que l’on présente habi­­­­­­­­­­­tuel­­­­­­­­­­­le­­­­­­­­­­­ment comme rele­­­­­­­­­­­vant de la nature, de la tech­­­­­­­­­­­nique, de la culture ou de la vie privée, on trou­­­­­­­­­­­vera les mêmes struc­­­­­­­­­­­tures : des choix qui se présentent comme des néces­­­­­­­­­­­si­­­­­­­­­­­tés, des inté­­­­­­­­­­­rêts qui se déguisent en univer­­­­­­­­­­­sels, des domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tions qui se donnent l’ap­­­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­­­rence du sens commun. Rien n’est neutre. Et savoir cela change tout6. »


1. « Tout est poli­­­­­­­­­­­tique, épisode 3 – Les murs ont une idéo­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­gie », Le Club de Media­­­­­­­­­­­part, 11 avril 2026.

2. Pour aller plus loin sur cette ques­­­­­­­­­­­tion, je vous invite à lire l’in­­­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­­­view de Michaël Labbé « Les villes mettent en œuvre une violence qui agit sur le mépris » dans l’Al­­­­­­­­­­­ter Echos n°480 : https://www.alte­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­chos.be/les-villes-mettent-en-oeuvre-une-violence-qui-agit-sur-le-mepris/

3. « Pride de Tour­­­­­­­­­­­nai : les orga­­­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­­­teurs dénoncent l’in­­­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­­­dic­­­­­­­­­­­tion de certains symboles lors du cortège », No Télé, 26 juin 2026.

4. « Le cheveu, c’est poli­­­­­­­­­­­tique, rappelle le docu­­­­­­­­­­­men­­­­­­­­­­­taire « Je suis noires » », Site Inter­­­­­­­­­­­net de Le Temps, 04 mars 2022, www.letemps.ch

5. Michel Foucault, Surveiller et punir, nais­­­­­­­­­­­sance de la prison, Galli­­­­­­­­­­­mard, 1975.

6. « Tout est poli­­­­­­­­­­­tique, Épisode 1 – Rien n’est neutre », Le Club de Media­­­­­­­­­­­part, 3 avril 2026.