Analyses

T’es neutre, toi ? Billy et Renée au café du commerce (Août 2026)

Billy et Renée ne sont d’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cord sur rien mais discutent de tout. Ou plutôt, même quand ils sont d’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cord, ils s’ar­­­­­­­­­­­­­­­­­­­rangent pour ne pas l’être tout à fait. Comme tout le monde, quoi. Alors, dès qu’ils ont eu vent du sujet de ce Contrastes, ils se sont donné rendez-vous au café pour en parler en long et en large. Nous avons enre­­­­­­­­­­­­­­­­­­­gis­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tré leurs plus belles perles.

Billy : Ça me fatigue, mais ça me fatigue, tu peux pas savoir ! Je ne sais pas si je vais le lire, ce dossier-là… « Tout est poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique », qu’est-ce que ça veut dire encore ? Quand je fais la sieste, c’est poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ? Quand je coupe une pizza en huit morceaux, c’est poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ? Quand j’in­­­­­­­­­­­­­­­­­­­vite de la famille ou des amis à manger un bout à la maison, c’est encore poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ? Et si je me promène dans la forêt, c’est toujours poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ? Je te le dis tout de suite, je pense qu’il y a des tas de choses qu’on fait qui ne méritent pas trop de débat poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique.
Renée : Tiens, à ce propos, tu as vu le dernier numéro de la revue Social­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter ? Temps libre, grand air, sensua­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité, fête… Pourquoi nos plai­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sirs sont poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tiques1. C’est inté­­­­­­­­­­­­­­­­­­­res­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sant.
Je te lis un extrait de l’édito : « derrière chacun de nos moments de farniente, il y a la
longue, bruyante, féroce histoire de la conquête du temps libre. »
Billy : Et ça recom­­­­­­­­­­­­­­­­­­­mence ! On a quand même le droit de profi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter de son temps libre sans réflé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­chir à tout ça, non ?
Renée : C’est juste un exemple. Mais tu parlais de pizza… Ce qu’il y a dans ton assiette, voilà un excellent exemple ! Consom­­­­­­­­­­­­­­­­­­­mer, ache­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter, c’est faire de la poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique. On dit même que « manger, c’est voter trois fois par jour2 ».
Billy : Tu crois que je pense à ça quand je fais les courses ? Allez, ferme ton maga­­­­­­­­­­­­­­­­­­­zine
et reprends plutôt un verre…
Renée : Bon, je vois que tu n’es pas d’hu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­meur à discu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter… Santé, hein !
Billy : À la tienne !… Eh, dis, pour parlerd’autre chose : tu as vu le score du match d’hier soir ? C’était quelque chose, pas vrai ?
Renée : Ah, c’est toi qui reviens toujours avec la poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ! Le foot, le sport… Tu penses que ça n’a rien à voir avec la poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique ? La preuve, avant le début de la Coupe du Monde, on enten­­­­­­­­­­­­­­­­­­­dait des repor­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tages qui expliquaient tous les enjeux. J’ai écouté une partie de l’émis­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sion avec cette jour­­­­­­­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­­­­­­­liste qui explique bien les choses compliquées. Tu vois ? Le grand dossier… ça passe sur La Trois3 .
Billy : Je vois le genre… Ces émis­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sions compliquées où ça bavarde pendant des heures… Les gens n’ont pas forcé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment envie d’écou­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter ça le soir quand ils rentrent du travail. Quand on est fati­­­­­­­­­­­­­­­­­­­gué, on voudrait parfois s’as­­­­­­­­­­­­­­­­­­­seoir tranquille­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ment devant la télé. Quand je regarde un match de foot, je ne pense pas à tout ce qui se passe autour du terrain.
Renée : C’est pareil avec le Tour de France, tu sais. Pourquoi le président français vient toujours poin­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ter le bout de son nez sur une étape, à ton avis ? Et on peut dire la même chose à propos de toutes les grandes compé­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tions spor­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tives.
Billy : Ouais, ouais… Mais ne viens pas me dire que la frappe du gauche à la nonan­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tième minute en pleine lucarne, c’est aussi le résul­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tat d’un choix poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique !
Billy boit une gorgée, satis­­­­­­­­­­­­­­­­­­­fait d’avoir marqué un point.
Billy : Tu te creuses trop les méninges, voilà ce qu’il y a. C’est à cause de ton groupe de tricot, là… Je sais bien qu’en fait, vous ne faites que parler de poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique.
Renée : Quand tu fais ton béné­­­­­­­­­­­­­­­­­­­vo­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lat au maga­­­­­­­­­­­­­­­­­­­sin de seconde main, c’est aussi de la poli­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tique. Le volon­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­­­­­­­riat, c’est une façon d’exer­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cer sa citoyen­­­­­­­­­­­­­­­­­­­neté, de s’im­­­­­­­­­­­­­­­­­­­pliquer pour le bien de la commu­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nauté4
Billy : Bon, OK. J’ai compris ton point de vue, tu sais. C’est le même que celui de mon neveu, qui est prof, et qui répète tout le temps que même en classe, « la neutra­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité n’existe pas ». On a déjà fait le débat cent fois.
Renée : Il a tout à fait raison, la neutra­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité n’existe pas !
Billy : C’est vrai. Même si je dis que sur une ques­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tion, je suis neutre, ou si je ne dis rien, en réalité mon atti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tude renforce l’opi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nion majo­­­­­­­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tai­­­­­­­­­­­­­­­­­­­re… Un prof qui se dit neutre devant ses élèves, en fait il n’est pas neutre, il accepte la réalité domi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nante.

Renée : Tu vois, on est d’ac­­­­­­­­­­­­­­­­­­­cord, Billy !
Billy : Oui mais attends. Une fois que tu as dit cela, tu fais quoi ? Est-ce que dire que « la neutra­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité n’existe pas », ça signi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­fie qu’il n’y a pas une certaine atti­­­­­­­­­­­­­­­­­­­tude à avoir face à un groupe d’élèves, que tu es là pour donner ton avis à tout bout de champ ? Ou quand tu écris dans une revue, dans un jour­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nal, même si la presse n’est pas neutre, ça signi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­fie qu’on peut écrire ce qu’on veut, comme on veut ? Non. Donc la neutra­­­­­­­­­­­­­­­­­­­li­­té n’existe peut-être pas, mais l’hon­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nê­­­­­­­­­­­­­­­­­­­teté, la déon­­­­­­­­­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­­­­­­­gie, la réserve, le recul, tout cela, oui. Et cela revient à dire que la neutra­­­­­­­­­­­­­­­­­­­lité n’existe pas comme absolu, mais qu’on peut être plus ou moins neutre quand même…
Renée : Te voilà main­­­­­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nant centriste, nuancé ! Ce n’est pas comme ça qu’on change le monde… Il faut de la radi­­­­­­­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­­­­­­­lité !
Billy : Sincè­­­­­­­­­­­­­­­re­­­­­­­­­­­­­­­ment, je suis plutôt d’ac­­­­­­­­­­­­­­­cord avec toi. Rien n’est tout à fait neutre, tout a une dimen­­­­­­­­­­­­­­­sion poli­­­­­­­­­­­­­­­tique… Mais il faut aussi de la joie de vivre. Or, tout poli­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­ser tout le temps, excuse-moi du terme mais c’est terri­­­­­­­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­­­­­ment chiant ! Je crois que parfois, la convi­­­­­­­­­­­­­­­via­­­­­­­­­­­­­­­lité est plus impor­­­­­­­­­­­­­­­tante que la poli­­­­­­­­­­­­­­­tique. Sinon, on risque de se dispu­­­­­­­­­­­­­­­ter sans cesse et on n’a même plus la possi­­­­­­­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­­­­­­­lité de vivre ensemble parce qu’on ne se supporte plus.

Renée : Ça, je ne dis pas le contraire.
Billy : En plus, tu sais, on peut dire aussi « tout est scien­­­­­­­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­­­­­­­fique », « tout est psycho­­­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­­­gique », « tout est socio­­­­­­­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­­­­­­­gique », « tout est philo­­­­­­­­­­­­­­­so­­­­­­­­­­­­­­­phique »… ça marche avec tout. On peut porter un regard poli­­­­­­­­­­­­­­­tique sur tout. Mais faut-il le faire tout le temps ?
That’s the ques­­­­­­­­­­­­­­­tion…

Les deux compères se désal­­­­­­­­­­­­­­­tèrent en silence pendant quelques secondes.

Billy : On irait bien au ciné, un de ces jours ?
Renée : Oh, à propos de ciné­­­­­­­­­­­­­­­ma… Tu dis que je ne change jamais d’avis… Eh bien, l’autre jour, grâce à une copine du tricot juste­­­­­­­­­­­­­­­ment, j’ai complè­­­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­­­ment changé de point de vue sur tous ces films améri­­­­­­­­­­­­­­­cains, ces block­­­­­­­­­­­­­­­bus­­­­­­­­­­­­­­­ters… Et puis les trucs dans l’es­­­­­­­­­­­­­­­pace ou dans des mondes imagi­­­­­­­­­­­­­­­naires, avec des tas d’in­­­­­­­­­­­­­­­ven­­­­­­­­­­­­­­­tions et de créa­­­­­­­­­­­­­­­tures bizar­­­­­­­­­­­­­­­res…

Billy : Oui. Et en quoi ça t’a fait chan­­­­­­­­­­­­­ger d’avis ? On sait très bien que ce n’est pas avec toi qui j’irai voir le prochain Chris­­­­­­­­­­­to­­­­­­­­­­­pher Nolan.
Renée : Eh bien, juste­­­­­­­­­­­­­ment. Je pensais que c’étaient des trucs complè­­­­­­­­­­­­­te­­­­­­­­­­­­­ment idiots mais, en fait, si on regarde ça avec d’autres lunettes, il y a pas mal d’élé­­­­­­­­­­­­­ments inté­­­­­­­­­­­res­­­­­­­­­­­sants. Le cinéma, au fond, ça offre aussi un regard sur la société. Les droits des femmes, la surcon­­­­­­­­­­­­­som­­­­­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­­­­­tion, les rapports de domi­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­tion, la repré­­­­­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­tion des mino­­­­­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­­­­­tés… Le Seigneur des anneaux, tiens, c’est une critique terrible de la société indus­­­­­­­­­­­­­trielle.
Billy : Donc, tu vien­­­­­­­­­­­­­dras avec moi ?
Renée : Pas fou, non ? Tu as vu le prix des places ?
Billy : À peu près pareil que le prix de ton maga­­­­­­­­­­­­­zi­­­­­­­­­­­­­ne…
Renée : Je préfère donner mon argent à la petite presse indé­­­­­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­­­­­dante. Voilà. Les médias et les jour­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­­­listes doivent rester libres de faire leur boulot conve­­­­­­­­­­­­­na­­­­­­­­­­­ble­­­­­­­­­­­ment. Tu as vu, en France : Bolloré est en train d’uti­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­ser son empire média­­­­­­­­­­­­­tique pour faire pencher la balance à droite toute. Quand je te dis que…
Billy : … tout est poli­­­­­­­­­­­­­tique ? Ça va, j’ai compris. Mais n’ou­­­­­­­­­­­­­blie pas l’autre chose : si on n’en­­­­­­­­­­­­­lève pas parfois ses lunettes poli­­­­­­­­­­­tiques, on devient insup­­­­­­­­­­­­­por­­­­­­­­­­­­­table et on fait fuir tout le monde.
Renée : Bon, allez, OK pour le cinéma. Je me retien­­­­­­­­­­­­­drai de réflé­­­­­­­­­­­­­chir pendant deux heures. Mais pas plus !


1. Social­­­­­­­­­­­­­ter, n° 76, juillet-septembre 2026.
2. Cf. article pages 14 à 16.
3. Foot­­­­­­­­­­­­­ball, une arme géopo­­­­­­­­­­­­­li­­­­­­­­­­­­­tique, 08.06.2026.
4. Aux actes citoyens ! Le volon­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­riat, une arme de construc­­­­­­­­­­­­­tion massive, Plate­­­­­­­­­­­­­forme fran­­­­­­­­­­­­­co­­­­­­­­­­­­­phone du Volon­­­­­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­­­­­riat, 2016.