Analyses

Nos liens les plus intimes sont aussi poli­tiques (Août 2026)

Nos façons d’ai­­­­­­­mer, de faire famille ou de tisser des amitiés ne relèvent pas seule­­­­­­­ment du choix indi­­­­­­­vi­­­­­­­duel : elles sont façon­­­­­­­nées par les normes sociales et les déci­­­­­­­sions poli­­­­­­­tiques. De l’in­­­­­­­ti­­­­­­­mité des corps aux modèles fami­­­­­­­liaux, cet article montre en quoi nos liens les plus forts s’ins­­­­­­­crivent dans des modèles de société qui s’im­­­­­­­posent à nous… mais qui évoluent.

« L’in­­­­­­­time est poli­­­­­­­tique » : ce slogan résonne en moi avec tout le poids de l’his­­­­­­­toire des fémi­­­­­­­nistes qui, dans les années 60, militent pour leurs droits repro­­­­­­­duc­­­­­­­tifs. J’ai lu beau­­­­­­­coup à ce sujet mais ce n’est que lorsque j’ai témoi­­­­­­­gné dans les pages d’un essai sur la gros­­­­­­­sesse que j’ai pris la mesure de sa signi­­­­­­­fi­­­­­­­ca­­­­­­­tion. L’in­­­­­­­time a long­­­­­­­temps été relé­­­­­­­gué unique­­­­­­­ment à la sphère privée. Aujourd’­­­­­­­hui, le monde change et quand j’ai décidé de témoi­­­­­­­gner, mes oreilles étaient déjà fami­­­­­­­lia­­­­­­­ri­­­­­­­sées avec les mots « violences gyné­­­­­­­co­­­­­­­lo­­­­­­­giques », « charge mentale », « travail domes­­­­­­­tique », « consen­­­­­­­te­­­­­­­ment ». Le mouve­­­­­­­ment #metoo était passé par là. Dans ce livre au titre évoca­­­­­­­teur, Un si gros ventre : expé­­­­­­­rience vécue du corps enceint1, on découvre les voix de femmes qui s’ex­­­­­­­priment sur la gros­­­­­­­sesse dans toute sa complexité, du plus beau moment au pire cauche­­­­­­­mar. Et ce qui m’a inter­­­­­­­­­­­­­pellé, ce n’est pas tant ce que ces témoi­­­­­­­gnages disaient de leurs histoires que ce qu’ils racon­­­­­­­taient de notre société. C’est là que l’on peut retrou­­­­­­­ver le sens du slogan « L’in­­­­­­­time est poli­­­­­­­tique » : les parti­­­­­­­cu­­­­­­­la­­­­­­­ri­­­­­­­tés vécues dans la sphère privée sont influen­­­­­­­cées, voire condi­­­­­­­tion­­­­­­­nées par la société. Ce qui est perçu comme un choix ou une fata­­­­­­­lité est souvent le résul­­­­­­­tat de poli­­­­­­­tiques menées, de lois votées. Et inver­­­­­­­se­­­­­­­ment.

Un exemple peut aider à la compré­­­­­­­hen­­­­­­­sion : Le congé de pater­­­­­­­nité et de co-parent2. Depuis 2023, les papas ou co-parents béné­­­­­­­fi­­­­­­­cient de 20 jours de congés, contre 10 aupa­­­­­­­ra­­­­­­­vant. Pour les mamans, c’est 105 jours. La répar­­­­­­­ti­­­­­­­tion des rôles dans le couple par rapport à l’en­­­­­­­fant sera inévi­­­­­­­ta­­­­­­­ble­­­­­­­ment influen­­­­­­­cée par cette diffé­­­­­­­rence : l’édu­­­­­­­ca­­­­­­­tion de l’en­­­­­­­fant, la gestion du ménage autour de l’évè­­­­­­­ne­­­­­­­ment, la carrière profes­­­­­­­sion­­­­­­­nelle de la maman. N’est-ce pas là une légis­­­­­­­la­­­­­­­tion qui favo­­­­­­­rise un modèle de famille par rapport à un autre ?

Partant de ce constat, imagi­­­­­­­nons tous les pans de la vie qui pour­­­­­­­raient chan­­­­­­­ger, se rappro­­­­­­­cher de nos réali­­­­­­­tés si la poli­­­­­­­tique allait dans ce sens. Une approche de la santé mentale et du bien-être en géné­­­­­­­ral qui tienne compte des parti­­­­­­­cu­­­­­­­la­­­­­­­ri­­­­­­­tés des personnes, une sexua­­­­­­­lité plus libre, un rapport à l’hu­­­­­­­main moins genré, une mater­­­­­­­nité libre­­­­­­­ment choi­­­­­­­sie, un corps libéré de ses carcans, l’ami­­­­­­­tié recon­­­­­­­si­­­­­­­dé­­­­­­­rée comme étant au centre de la société au même titre que le couple, la place à d’autres manières de faire famille, d’être en couple et d’ai­­­­­­­mer aussi…

L’ami­­­­­­­tié, secon­­­­­­­daire ?

Le pacte du sang, cette image piochée dans mes souve­­­­­­­nirs de films liés à l’ami­­­­­­­tié entre enfants, est un symbole fort qui induit un enga­­­­­­­ge­­­­­­­ment sérieux envers l’autre. Le rapport à l’amitié fluc­­­­­­­tue avec l’âge mais aussi avec les struc­­­­­­­tures sociales. On ne vit pas l’ami­­­­­­­tié avec la même inten­­­­­­­sité quand on est enfant, ado ou étudiant. Et avec la vie active, le couple et la paren­­­­­­­ta­­­­­­­lité, le lien amical devient tout à coup plus secon­­­­­­­daire. On désin­­­­­­­ves­­­­­­­tit ce qui a par ailleurs été central très long­­­­­­­temps pour de nombreuses personnes. « Il y a un temps pour tout : l’ami­­­­­­­tié, puis le couple et la famille3. » 

Est-ce par choix ? La jour­­­­­­­na­­­­­­­liste française Alice Raybaud s’est penchée sur la ques­­­­­­­tion. Dans Nos puis­­­­­­­santes amitiés4, elle se demande pourquoi le couple roman­­­­­­­tique repré­­­­­­­sen­­­­­­­te­­­­­­­rait l’unique façon de chemi­­­­­­­ner avec d’autres dans l’exis­­­­­­­tence. Elle note que de plus en plus de personnes ques­­­­­­­tionnent le modèle et réin­­­­­­­ventent le lien d’ami­­­­­­­tié, que ce soit dans le domaine de l’ha­­­­­­­bi­­­­­­­tat, de la consom­­­­­­­ma­­­­­­­tion, dans la manière de faire famille, d’en­­­­­­­vi­­­­­­­sa­­­­­­­ger sa vieillesse, remet­­­­­­­tant ainsi l’ami­­­­­­­tié au centre de leur vie.

Nos struc­­­­­­­tures sociales freinent l’avè­­­­­­­ne­­­­­­­ment d’autres façon d’en­­­­­­­vi­­­­­­­sa­­­­­­­ger nos vies affec­­­­­­­tives, que ce soit sur le plan de la coha­­­­­­­bi­­­­­­­ta­­­­­­­tion, de l’union, de la fisca­­­­­­­lité, de la sécu :  il n’est pas possible d’ob­­­­­­­te­­­­­­­nir un congé pour accom­­­­­­­pa­­­­­­­gner son ami face à ses problèmes de santé par exemple, ni dans le cas d’un décès, aucune pension complé­­­­­­­men­­­­­­­taire n’est prévue pour les amis qui partagent leurs vies alors que les conjoints mariés peuvent en béné­­­­­­­fi­­­­­­­cier.

Des rôles inté­­­­­­­rio­­­­­­­ri­­­­­­­sés

Un point impor­­­­­­­tant qui empêche la possi­­­­­­­bi­­­­­­­lité d’ami­­­­­­­tiés profondes à l’âge adulte, c’est l’at­­­­­­­tendu de la viri­­­­­­­lité. Les jeunes garçons inté­­­­­­­rio­­­­­­­risent très tôt qu’ils ne doivent pas montrer leurs émotions, ne pas se confier pour ne pas perdre la face. Ce qui est sous-jacent à cette pres­­­­­­­sion sociale, c’est la peur d’être consi­­­­­­­déré comme un demi-homme, d’être perçu comme « homo », exclu de la « meute ». L’hé­­­­­­­té­­­­­­­ro­­­­­­­nor­­­­­­­ma­­­­­­­ti­­­­­­­vité influe sur les rôles sociaux et la manière dont les personnes vont habi­­­­­­­ter leur vie et faire leurs choix. Ces injonc­­­­­­­tions de compor­­­­­­­te­­­­­­­ments, nées dans une société patriar­­­­­­­cale, s’im­­­­­­­posent donc tant aux femmes qu’aux hommes, reje­­­­­­­tant les unes et les autres dans des rôles qui leur seraient dédiés en raison de leur genre et qu’ils et elles sont sensés tenir dans la société mais aussi, et surtout lorsqu’il s’agit des femmes, dans la sphère privée.

On voit bien que la société n’est pas orga­­­­­­­ni­­­­­­­sée pour permettre aux gens de sortir de ces rôles qui leurs sont assi­­­­­­­gnés, que tout est fait pour entrer dans le moule du « couple hété­­­­­­­ro­­­­­­­sexuel coha­­­­­­­bi­­­­­­­tant ». Et pour­­­­­­­tant, comme le pose Alice Raybaud, « serait-il vrai­­­­­­­ment plus aber­­­­­­­rant de se proje­­­­­­­ter dans des projets d’ave­­­­­­­nir avec la ou les ami·e·s qu’on connaît depuis des années, plutôt qu’a­­­­­­­vec l’amou­­­­­­­reux rencon­­­­­­­tré il y a quelques mois5? » L’ami­­­­­­­tié peut être un formi­­­­­­­dable endroit de ques­­­­­­­tion­­­­­­­ne­­­­­­­ments, de mise en mouve­­­­­­­ment face aux violences sociales, un espace de soli­­­­­­­da­­­­­­­rité, de renfor­­­­­­­ce­­­­­­­ment, de soin, de sécu­­­­­­­rité, un labo­­­­­­­ra­­­­­­­toire de réflexion sur le monde… Mais même en amitiés, nous ne sommes pas toutes et tous égaux : « Les logiques indi­­­­­­­vi­­­­­­­dua­­­­­­­listes propres au néoli­­­­­­­bé­­­­­­­ra­­­­­­­lisme n’af­­­­­­­fectent pas que les rela­­­­­­­tions amou­­­­­­­reuses, elles frappent aussi l’ami­­­­­­­tié6. »

Du baiser à la paren­­­­­­­ta­­­­­­­lité : le mythe roman­­­­­­­tique

Tout ça nous ramène à un senti­­­­­­­ment central et ô combien repré­­­­­­­senté depuis que le monde est monde : l’amour. À première vue, c’est un mouve­­­­­­­ment spon­­­­­­­tané, ça ne regarde personne et pour­­­­­­­tant il est traversé, influencé, formaté par nos cultures mais aussi par l’an­­­­­­­crage poli­­­­­­­tique des socié­­­­­­­tés dans lesquelles il se déploie. Pour faire simple, il y a un schéma, un imagi­­­­­­­naire commun asso­­­­­­­cié aux rela­­­­­­­tions roman­­­­­­­tiques : la rencontre, le baiser, la sexua­­­­­­­lité, la coha­­­­­­­bi­­­­­­­ta­­­­­­­tion et la paren­­­­­­­ta­­­­­­­lité. Ce modèle « prêt à l’em­­­­­­­ploi », explique Johanna Cinci­­­­­­­na­­­­­­­tis, donne un cadre social au senti­­­­­­­ment amou­­­­­­­reux, « il le valide, le concré­­­­­­­tise ». Ce qui est d’au­­­­­­­tant plus inté­­­­­­­res­­­­­­­sant pour l’au­­­­­­­trice, c’est que l’on impose des marqueurs à l’amour – vu comme étant la seule manière valable d’ai­­­­­­­mer – et on les retire aux autres rela­­­­­­­tions : « la routine quoti­­­­­­­dienne, le besoin de fusion, la projec­­­­­­­tion dans l’ave­­­­­­­nir, la mise en commun des biens, la mutua­­­­­­­li­­­­­­­sa­­­­­­­tion de l’es­­­­­­­pace et du temps long. Autant de situa­­­­­­­tions accep­­­­­­­tables en amour mais reniées aux autres rela­­­­­­­tions affec­­­­­­­tives : l’amour plato­­­­­­­nique, les amitiés fusion­­­­­­­nelles, les conni­­­­­­­vences intel­­­­­­­lec­­­­­­­tuelles7. » Elle jette alors un pavé dans la mare : le couple est-il plus central parce qu’il induit des rela­­­­­­­tions sexuelles ? Autre­­­­­­­ment dit, l’au­­­­­­­trice ne voit aucune distinc­­­­­­­tion entre l’amour plato­­­­­­­nique qu’elle ressent pour les femmes et l’amour qu’elle ressent pour les hommes mis à part une chose, l’en­­­­­­­vie d’in­­­­­­­ti­­­­­­­mité physique. « La sexua­­­­­­­lité crée le couple, la famille, le patri­­­­­­­moine, elle a le pouvoir de donner à l’amour son enve­­­­­­­loppe socio-écono­­­­­­­mique, une manière d’exis­­­­­­­ter en société et de la façon­­­­­­­ner8. »

Toute la société est impré­­­­­­­gnée du modèle de la famille nucléaire, compo­­­­­­­sée du papa, de la maman et des enfants : il y a la valeur travail et… il y a la valeur famille. Pour­­­­­­­tant, comme le souligne Alice Raybaud9: « Ranger nos rela­­­­­­­tions dans des cases défi­­­­­­­nies et suppo­­­­­­­sé­­­­­­­ment étanches – amitié d’un côté, amour roman­­­­­­­tique de l’autre – permet de soute­­­­­­­nir une certaine orga­­­­­­­ni­­­­­­­sa­­­­­­­tion binaire du monde social, partagé entre rela­­­­­­­tions produc­­­­­­­tives (procréa­­­­­­­tion, créa­­­­­­­tion de valeur) et liens tout à fait dispen­­­­­­­sables. C’est aussi cette divi­­­­­­­sion arti­­­­­­­fi­­­­­­­cielle qui nous amène à canton­­­­­­­ner le mot « amour«  à une unique forme rela­­­­­­­tion­­­­­­­nelle, dès lors consi­­­­­­­dé­­­­­­­rée comme première. Alors qu’entre désir, amour, amitié, les choses peuvent en réalité s’en­­­­­­­tre­­­­­­­mê­­­­­­­ler […] L’ami­­­­­­­tié naît d’une atti­­­­­­­rance même si elle n’est pas sexuelle. »

Faire famille autre­­­­­­­ment

Aujourd’­­­­­­­hui, la famille se réin­­­­­­­vente, des amis décident d’avoir un enfant ensemble sans pour autant être en couple, des femmes font un enfant seules et partagent son éduca­­­­­­­tion avec des amis, avec lesquels elles vivent ou pas, elles se font accom­­­­­­­pa­­­­­­­gner par des amis pour la prépa­­­­­­­ra­­­­­­­tion à la nais­­­­­­­sance et le jour de l’ac­­­­­­­cou­­­­­­­che­­­­­­­ment. Il y a des personnes qui ne veulent pas avoir d’en­­­­­­­fant mais qui souhaitent s’im­­­­­­­pliquer entiè­­­­­­­re­­­­­­­ment dans la vie d’un enfant de leur entou­­­­­­­rage (les « allo­­­­­­­pa­­­­­­­rents »). L’édu­­­­­­­ca­­­­­­­tion des enfants ne repose plus unique­­­­­­­ment sur la mère mais sur les personnes qui font sa commu­­­­­­­nauté. Copa­­­­­­­ren­­­­­­­ta­­­­­­­li­­­­­­­tés plato­­­­­­­niques, famille choi­­­­­­­sie… Toutes ces autres manières de faire famille en dehors de la famille nucléaire ont émergé dans les milieux queer : « Les personnes hété­­­­­­­ro­­­­­­­sexuelles et cisgenres ont des familles, les personnes queers, elles, font famille. […] La famille n’est, sauf excep­­­­­­­tion, pas quelque chose qui leur arrive, mais au contraire, le fruit d’une réflexion étayée, d’un travail, d’une série de choix10. »  Or, la famille dite « clas­­­­­­­sique » restant encore aujourd’­­­­­­­hui la norme, tant au niveau socié­­­­­­­tal que poli­­­­­­­tique, cela pose une ques­­­­­­­tion d’éga­­­­­­­lité face à la loi : un type de famille mérite-t-il plus de droits qu’un autre ?


1. De Camille Froi­­­­­­­de­­­­­­­vaux-Mette­­­­­­­rie, Stock et Philo­­­­­­­so­­­­­­­phie Maga­­­­­­­zine Éditeur, 2023.

2. Personne qui vit avec la maman même si elle n’a pas de lien de filia­­­­­­­tion avec l’en­­­­­­­fant nouveau-né. Cf. site de l’ONE.

3. Extrait d’un commen­­­­­­­taire sur un réseau social, cité p.9 dans Alice Raybaud, Nos puis­­­­­­­santes amitiés, La Décou­­­­­­­verte, 2024.

4. Alice Raybaud, Nos puis­­­­­­­santes amitiés, La Décou­­­­­­­verte, 2024.

5. Alice Raybaud, idem, p. 90.

6. Johanna Cinci­­­­­­­na­­­­­­­tis, Elles vécurent heureuses. L’ami­­­­­­­tié entre femmes comme idéal de vie, Stock,  2024, p.123.

7. Johanna Cinci­­­­­­­na­­­­­­­tis, idem.

8.  Idem, p.157–158.

9. Alice Raybaud, idem, p. 184..

10. Gabrielle Richard, Faire famille autre­­­­­­­ment, Binge Audio Éditions, 2022.