Analyses

« La poli­tique est toujours une acti­vité collec­tive » – Inter­view de Jean-Baptiste Ghins (Août 2026)

Il y a quelques années, tu as écrit une carte blanche1 critique autour du slogan « Tout est poli­­­­­­­­­tique ». Te souviens-tu dans quel état d’es­­­­­­­­­prit tu étais alors ?

En 2020, j’étais étudiant en philo­­­­­­­­­so­­­­­­­­­phie, en master. Je fréquen­­­­­­­­­tais le milieu des sciences humaines, très marqué par les idées progres­­­­­­­­­sistes, et je traver­­­­­­­­­sais moi-même une période de poli­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion. C’était aussi le moment où émer­­­­­­­­­geait ce qu’on a appelé la cancel culture. On voyait appa­­­­­­­­­raître l’idée que, lorsqu’une personne a tenu des propos offen­­­­­­­­­sants ou adopté des compor­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ments parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­pant à des violences struc­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­relles, il est néces­­­­­­­­­saire de la reti­­­­­­­­­rer de l’es­­­­­­­­­pace public.

J’étais dans une période de tran­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tion. J’ai un bagage plutôt conser­­­­­­­­­va­­­­­­­­­teur, mais mes études m’ont conduit vers des posi­­­­­­­­­tions beau­­­­­­­­­coup plus progres­­­­­­­­­sistes, que je reven­­­­­­­­­dique toujours. Malgré cela, certains aspects du progres­­­­­­­­­sisme me mettaient mal à l’aise. Ce qui m’in­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­pel­­­­­­­­­lait parti­­­­­­­­­cu­­­­­­­­­liè­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment, c’était la manière dont on allait recher­­­­­­­­­cher, dans le passé, des affi­­­­­­­­­lia­­­­­­­­­tions problé­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tiques ou des propos rétros­­­­­­­­­pec­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment scan­­­­­­­­­da­­­­­­­­­leux pour reti­­­­­­­­­rer à certaines personnes toute légi­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­mité dans le présent, au nom d’un agenda fémi­­­­­­­­­niste ou anti­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­ciste. J’avais le senti­­­­­­­­­ment que certaines pratiques objec­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment répres­­­­­­­­­sives deve­­­­­­­­­naient accep­­­­­­­­­tables simple­­­­­­­­­ment parce qu’elles étaient mises au service d’une bonne cause.

« Tout est poli­­­­­­­­­tique » : ce slogan te pose donc ques­­­­­­­­­tion

Je suis d’ac­­­­­­­­­cord avec l’idée que tout est poli­­­­­­­­­tique dans le sens où il y a une forme de contin­­­­­­­­­gence du monde, c’est-à-dire une non-néces­­­­­­­­­sité de l’or­­­­­­­­­ga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion des choses. « Tout est poli­­­­­­­­­tique » signi­­­­­­­­­fie sous ce prisme que tout a été décidé, tout a été pensé, tout a été fabriqué par les êtres humains : notre langage, nos orga­­­­­­­­­ni­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tions, nos coutumes. Et donc, si on se ressai­­­­­­­­­sis­­­­­­­­­sait poli­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­ment des struc­­­­­­­­­tures histo­­­­­­­­­rique­­­­­­­­­ment construites – au premier chef le capi­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­lisme –, on pour­­­­­­­­­rait les chan­­­­­­­­­ger.

Sur quoi porte alors ta critique ?

Pour le comprendre, il faut reve­­­­­­­­­nir au concept de « poli­­­­­­­­­tique ». Il y a une première compré­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­sion de la poli­­­­­­­­­tique, que l’on trouve chez Hannah Arendt. La poli­­­­­­­­­tique est chez elle en lien avec la polis, la cité, non pas au sens géogra­­­­­­­­­phique, mais comme commu­­­­­­­­­nauté citoyenne. La poli­­­­­­­­­tique renvoie au fait que des personnes impliquées dans un monde commun discutent ensemble, réflé­­­­­­­­­chissent ensemble et construisent collec­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment leur avenir partagé. J’aime bien parler de la poli­­­­­­­­­tique comme forme de vie citoyenne. Une telle forme de vie suppose que l’on consacre du temps aux affaires publiques, que l’on s’in­­­­­­­­­té­­­­­­­­­resse à la société et que l’on cherche ensemble les moyens de la trans­­­­­­­­­for­­­­­­­­­mer. Elle repose aussi sur un prin­­­­­­­­­cipe fort d’éga­­­­­­­­­lité : chacun est légi­­­­­­­­­time pour parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­per à la réflexion et à l’ac­­­­­­­­­tion commu­­­­­­­­­nau­­­­­­­­­taires. Quand on adopte cette concep­­­­­­­­­tion de la poli­­­­­­­­­tique, on met spon­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­né­­­­­­­­­ment l’ac­cent sur le tissu asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tif, les assem­­­­­­­­­blées citoyennes et tous les espaces où les personnes peuvent se rassem­­­­­­­­­bler pour prendre la parole et contri­­­­­­­­­buer à la vie publique.

En pratique, le slogan « Tout est poli­­­­­­­­­tique » renvoie, selon moi, à une autre manière de comprendre la poli­­­­­­­­­tique. Ici, elle est d’abord pensée comme un rapport de force. Les diffé­­­­­­­­­rents groupes de la société ont des inté­­­­­­­­­rêts incom­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­tibles, et le mot « poli­­­­­­­­­tique » permet de dési­­­­­­­­­gner cette riva­­­­­­­­­lité perma­­­­­­­­­nente. Quand on dit d’une nomi­­­­­­­­­na­­­­­­­­­tion profes­­­­­­­­­sion­­­­­­­­­nelle qu’elle est « très poli­­­­­­­­­tique », c’est géné­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment cette idée que l’on a en tête : les déci­­­­­­­­­sions sont le résul­­­­­­­­­tat de compro­­­­­­­­­mis au sein de méca­­­­­­­­­niques de pouvoir. Sous ce prisme, « Tout est poli­­­­­­­­­tique » signi­­­­­­­­­fie : l’ac­­­­­­­­­tion humaine est constam­­­­­­­­­ment le fruit d’une lutte entre des factions contraires.

Sans surprise, je défends la première vision. Ce qui est essen­­­­­­­­­tiel dans la poli­­­­­­­­­tique comme forme de vie citoyenne, c’est que nous consti­­­­­­­­­tuions ensemble un sens commun à travers la pratique collec­­­­­­­­­tive. Nous agis­­­­­­­­­sons ensemble et, de ce fait, nous éprou­­­­­­­­­vons l’ap­­­­­­­­­par­­­­­­­­­te­­­­­­­­­nance à une même cité.

Je ne nie évidem­­­­­­­­­ment pas qu’il existe des rapports de force. Emma­­­­­­­­­nuel Mounier – penseur essen­­­­­­­­­tiel du person­­­­­­­­­na­­­­­­­­­lisme, dans lequel je m’ins­­­­­­­­­cris – rappe­­­­­­­­­lait qu’au­­­­­­­­­cune société ne s’est consti­­­­­­­­­tuée sans force. Aucun ordre n’est indé­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­dant d’une violence qui stabi­­­­­­­­­lise les rela­­­­­­­­­tions humaines, la plupart du temps de façon inéga­­­­­­­­­li­­­­­­­­­taire. Mais, pour moi, toute la ques­­­­­­­­­tion poli­­­­­­­­­tique est de savoir comment on sort de l’« empire de la force », selon l’ex­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­sion de Mounier. Les rapports de force sont là par défaut. La démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie, ou la « poli­­­­­­­­­tique » comprise sous l’angle de la forme de vie citoyenne, consiste préci­­­­­­­­­sé­­­­­­­­­ment à mettre en place des méca­­­­­­­­­nismes qui permettent de dépas­­­­­­­­­ser les rela­­­­­­­­­tions coer­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­tives, donc forcées : une éthique de la discus­­­­­­­­­sion, un senti­­­­­­­­­ment d’éga­­­­­­­­­lité, la recon­­­­­­­­­nais­­­­­­­­­sance de la légi­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­mité d’au­­­­­­­­­trui, des règles de droit soumises au juge­­­­­­­­­ment collec­­­­­­­­­tif. Afin de garder à l’es­­­­­­­­­prit cet hori­­­­­­­­­zon, nous devons réser­­­­­­­­­ver le plus possible le terme « poli­­­­­­­­­tique » à la prouesse démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tique qu’est la sortie de la violence par l’ac­­­­­­­­­tion collec­­­­­­­­­tive.

Mais ne penses-tu pas que dans certaines situa­­­­­­­­­tions, en famille, entre amis, dans un couple, ou dans une insti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tion, il est parfois néces­­­­­­­­­saire de « poli­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ser » des atti­­­­­­­­­tudes pour les dénon­­­­­­­­­cer et dépla­­­­­­­­­cer le curseur ? 

Para­­­­­­­­­doxa­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment, je suis assez d’ac­­­­­­­­­cord avec cela. Quand on pense au fémi­­­­­­­­­nisme ou à l’an­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ra­­­­­­­­­cisme, il est évident que nous prenons ces enjeux au sérieux parce que les personnes concer­­­­­­­­­nées nous disent : « Ça suffit. » Cette irrup­­­­­­­­­tion est parfois vécue très dure­­­­­­­­­ment par celles et ceux dont les compor­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ments ou les paroles sont brusque­­­­­­­­­ment remis en ques­­­­­­­­­tion. Je pense que cette rupture est cruciale et néces­­­­­­­­­saire. Il y a des situa­­­­­­­­­tions où un rapport de force est indis­­­­­­­­­pen­­­­­­­­­sable pour rendre visibles des réali­­­­­­­­­tés qui ne le sont pas au sein de la culture domi­­­­­­­­­nante.

Mais ?

Mais la mise en lumière des violences struc­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­relles ne peut pas être le dernier mot de la poli­­­­­­­­­tique. De façon sché­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tique, on peut dire que la lutte est la condi­­­­­­­­­tion de possi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité de la poli­­­­­­­­­tique, sans l’épui­­­­­­­­­ser. Le moment propre­­­­­­­­­ment poli­­­­­­­­­tique advient lorsque, suite à la contes­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion, vient le moment de la consti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tion d’un espace public élargi. La ques­­­­­­­­­tion poli­­­­­­­­­tique devient alors : quelle forme peut prendre une pratique collec­­­­­­­­­tive enri­­­­­­­­­chie des personnes jusqu’a­­­­­­­­­lors exclues ?

Ce schéma vaut aussi pour les incar­­­­­­­­­na­­­­­­­­­tions plus « clas­­­­­­­­­siques » de la poli­­­­­­­­­tique. Dans un parle­­­­­­­­­ment, les inter­­­­­­­­­­­­­­­­­pel­­­­­­­­­la­­­­­­­­­tions chocs peuvent provoquer des prises de consciences salu­­­­­­­­­taires. Néan­­­­­­­­­moins, lorsque les débats virent au pugi­­­­­­­­­lat inin­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­rompu, on sent intui­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment qu’il y a une dissi­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­tion de l’idéal poli­­­­­­­­­tique parle­­­­­­­­­men­­­­­­­­­taire.

J’ajoute tout de même que désor­­­­­­­­­mais je suis moins inquiet quant à une « censure » qui vien­­­­­­­­­drait de la gauche. La tendance semble s’être globa­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment inver­­­­­­­­­sée. A la fin des années 2010, le progres­­­­­­­­­sisme avait le vent en poupe et, dans l’eu­­­­­­­­­pho­­­­­­­­­rie, produi­­­­­­­­­sait à mes yeux des méca­­­­­­­­­niques d’ex­­­­­­­­­clu­­­­­­­­­sion. Mon propos était alors de dire que ce fonc­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment risquait de béné­­­­­­­­­fi­­­­­­­­­cier sur le long terme à l’ex­­­­­­­­­trême droite, car il légi­­­­­­­­­time des logiques de « bouc émis­­­­­­­­­saire » qui corres­­­­­­­­­pondent à la façon réac­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­naire de penser la société. De fait, c’est aujourd’­­­­­­­­­hui l’ex­­­­­­­­­trême droite qui « poli­­­­­­­­­tise » tout, et veut étouf­­­­­­­­­fer dans l’œuf chaque tenta­­­­­­­­­tive progres­­­­­­­­­siste, à l’uni­­­­­­­­­ver­­­­­­­­­sité ou dans les entre­­­­­­­­­prises.

Tu asso­­­­­­­­­cies aussi ce slogan à une forme de pureté mili­­­­­­­­­tante qui a des effets pervers

Le slogan « Tout est poli­­­­­­­­­tique » est très souvent utilisé pour faire peser une respon­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité immense sur l’in­­­­­­­­­di­­­­­­­­­vidu. Si toute action est poli­­­­­­­­­tique, alors chaque faute prend immé­­­­­­­­­dia­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ment une dimen­­­­­­­­­sion collec­­­­­­­­­tive. Lorsque quelqu’un commet une faute, on ne consi­­­­­­­­­dère pas cela comme une erreur ou un égare­­­­­­­­­ment ; on la perçoit comme une atteinte à la commu­­­­­­­­­nauté tout entière.

Ce qui me frappe, c’est que cette manière de penser produit une forme de sur-respon­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­duelle et confère une dimen­­­­­­­­­sion presque méta­­­­­­­­­phy­­­­­­­­­sique à la faute. Une plai­­­­­­­­­san­­­­­­­­­te­­­­­­­­­rie, un compor­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ment maladroit ou une parole malheu­­­­­­­­­reuse peuvent avoir des consé­quences très impor­­­­­­­­­tantes : on perd sa légi­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­mité, parfois son travail, des amis ou l’ac­­­­­­­­­cès à certains espaces au prétexte que l’on repré­­­­­­­­­sente un danger en soi. J’ai l’im­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­sion que l’on renoue avec des méca­­­­­­­­­nismes très anciens, liés aux temps « mythiques » où la société était préci­­­­­­­­­sé­­­­­­­­­ment conçue comme une tota­­­­­­­­­lité indis­­­­­­­­­so­­­­­­­­­ciable, au sein de laquelle la faute risquait de provoquer une fissure cosmique. Le slogan « Tout est poli­­­­­­­­­tique » peut parfois recréer cette vision du tout systé­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tique­­­­­­­­­ment menacé dans son équi­­­­­­­­­libre global. À nouveau, cela ressemble à la vision réac­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­naire qui voit dans les compor­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ments « déviants » non pas unique­­­­­­­­­ment des infrac­­­­­­­­­tions mais des atteintes à l’« ordre moral ».

Les mili­­­­­­­­­tants sont eux-mêmes victimes de cette vision tota­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sante. Beau­­­­­­­­­coup ont le senti­­­­­­­­­ment qu’ils doivent être présents sur tous les fronts, qu’ils doivent parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­per à toutes les mobi­­­­­­­­­li­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tions, contrô­­­­­­­­­ler leur manière de consom­­­­­­­­­mer, leurs paroles, leurs compor­­­­­­­­­te­­­­­­­­­ments, à moins de trahir la cause ou de se délé­­­­­­­­­gi­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­mer. Comme si chacun portait, à lui seul, la respon­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité de l’en­­­­­­­­­semble du corps social. Cette charge me paraît problé­­­­­­­­­ma­­­­­­­­­tique.

On parle beau­­­­­­­­­coup aujourd’­­­­­­­­­hui de « bataille cultu­­­­­­­­­relle ». Que t’ins­­­­­­­­­pire cette expres­­­­­­­­­sion ?

Je suis heureux qu’on en parle, parce que mes recherches portent sur la notion de « culture ». Je comprends l’usage de l’ex­­­­­­­­­pres­­­­­­­­­sion. Une société implique toujours une culture commune, c’est-à-dire une manière de ressen­­­­­­­­­tir le monde, de se repré­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­ter les autres, de consi­­­­­­­­­dé­­­­­­­­­rer les rapports entre les femmes et les hommes, notre rela­­­­­­­­­tion à la nature ou à l’au­­­­­­­­­to­­­­­­­­­rité. De ce point de vue, il est évident que pour trans­­­­­­­­­for­­­­­­­­­mer la société, on peut vouloir agir « cultu­­­­­­­­­rel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment » sur ce qu’é­­­­­­­­­prouvent les corps et qu’il y a donc une bataille « cultu­­­­­­­­­relle » à l’œuvre.

En revanche, je me méfie des effets symbo­­­­­­­­­liques liés au mot « bataille ». La conno­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tion martiale encou­­­­­­­­­rage une stra­­­­­­­­­té­­­­­­­­­gie d’hé­­­­­­­­­gé­­­­­­­­­mo­­­­­­­­­nie : il faudrait occu­­­­­­­­­per les médias, les réseaux sociaux, les lieux de produc­­­­­­­­­tion cultu­­­­­­­­­relle, afin d’im­­­­­­­­­po­­­­­­­­­ser progres­­­­­­­­­si­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment certaines repré­­­­­­­­­sen­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­tions. C’est là que je deviens plus critique. À partir du moment où l’on souhaite façon­­­­­­­­­ner tech­­­­­­­­­nique­­­­­­­­­ment les visions du monde, on quitte en réalité la pratique cultu­­­­­­­­­relle au profit de la propa­­­­­­­­­gande. Peu importe, ici, le contenu défendu, c’est la logique instru­­­­­­­­­men­­­­­­­­­tale qui me pose ques­­­­­­­­­tion : on mobi­­­­­­­­­lise le dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tif tech­­­­­­­­­nique pour « fabriquer » une sensi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité.

Je pense que beau­­­­­­­­­coup de progres­­­­­­­­­sistes estiment qu’on peut utili­­­­­­­­­ser les outils de l’in­­­­­­­­­dus­­­­­­­­­trie cultu­­­­­­­­­relle numé­­­­­­­­­rique, comme les réseaux sociaux, pour produire une culture progres­­­­­­­­­siste. Or cette indus­­­­­­­­­trie favo­­­­­­­­­rise aujourd’­­­­­­­­­hui les logiques de pola­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­sa­­­­­­­­­tion et, sur le long terme, profite davan­­­­­­­­­tage aux mouve­­­­­­­­­ments réac­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­naires, intrin­­­­­­­­­sèque­­­­­­­­­ment plus à l’aise quand il s’agit de provo­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tion et d’an­­­­­­­­­ta­­­­­­­­­go­­­­­­­­­nisme. S’il y a un agenda poli­­­­­­­­­tique « cultu­­­­­­­­­rel » à mettre en place, je parle­­­­­­­­­rais moins de « bataille cultu­­­­­­­­­relle » que d’un néces­­­­­­­­­saire passage de l’« indus­­­­­­­­­trie cultu­­­­­­­­­relle » à la « démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie cultu­­­­­­­­­relle ».

Tu vas faire des heureux parmi nos lecteurs… Qu’en­­­­­­­­­tends-tu par « démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie cultu­­­­­­­­­relle » ?

En Belgique, la démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie cultu­­­­­­­­­relle est souvent comprise dans un sens insti­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­nel, à travers les centres ou les poli­­­­­­­­­tiques cultu­­­­­­­­­relles. C’est évidem­­­­­­­­­ment impor­­­­­­­­­tant, mais je crois qu’il faut lui redon­­­­­­­­­ner un sens plus large. La démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie cultu­­­­­­­­­relle, c’est à mes yeux la possi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité, pour les citoyens, de parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­per à la construc­­­­­­­­­tion du « sens commun », dans la compré­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­sion la plus char­­­­­­­­­nelle du terme. La ques­­­­­­­­­tion n’est pas seule­­­­­­­­­ment de favo­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­ser l’ac­­­­­­­­­cès aux arts. Elle est de savoir comment nous créons des espaces où les personnes peuvent réel­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment se rencon­­­­­­­­­trer, discu­­­­­­­­­ter, confron­­­­­­­­­ter leurs expé­­­­­­­­­riences et élabo­­­­­­­­­rer ensemble une façon d’éprou­­­­­­­­­ver les choses.

Le tissu asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tif est d’une impor­­­­­­­­­tance capi­­­­­­­­­tale. Céline Nieu­­­­­­­­­wen­­­­­­­­­huys rappelle souvent que les terri­­­­­­­­­toires où la vie asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tive est dense résistent davan­­­­­­­­­tage à la progres­­­­­­­­­sion de l’ex­­­­­­­­­trême droite. Contrai­­­­­­­­­re­­­­­­­­­ment aux réseaux sociaux, qui vous connectent à des profils simi­­­­­­­­­laires sur une base pure­­­­­­­­­ment statis­­­­­­­­­tique en fonc­­­­­­­­­tion de calculs sur des données et encou­­­­­­­­­ragent des affects claniques, les rela­­­­­­­­­tions dans des espaces concrets permettent une compré­­­­­­­­­hen­­­­­­­­­sion mutuelle et un ressen­­­­­­­­­tir avec autrui. Hannah Arendt propose la belle expres­­­­­­­­­sion de « toile des rela­­­­­­­­­tions humaines ». Lorsque vous êtes en présence d’au­­­­­­­­­trui, vous faites vibrer cette toile par vos gestes et vos mots, et tout le monde en ressent les effets. L’ex­­­­­­­­­pé­­­­­­­­­rience humaine est ainsi conçue comme constam­­­­­­­­­ment parta­­­­­­­­­gée avec d’autres.

Quand on parti­­­­­­­­­cipe à une asso­­­­­­­­­cia­­­­­­­­­tion, on déve­­­­­­­­­loppe une capa­­­­­­­­­cité à comprendre des expé­­­­­­­­­riences qui ne sont pas les nôtres. On apprend à écou­­­­­­­­­ter, à déli­­­­­­­­­bé­­­­­­­­­rer, à parta­­­­­­­­­ger un monde commun. Les réseaux sociaux fonc­­­­­­­­­tionnent très diffé­­­­­­­­­rem­­­­­­­­­ment. Ils orga­­­­­­­­­nisent des envi­­­­­­­­­ron­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ments où chacun reçoit des conte­­­­­­­­­nus cari­­­­­­­­­ca­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­raux qui disent très peu des situa­­­­­­­­­tions réelles et reflètent ce qu’on pense déjà. Dans la situa­­­­­­­­­tion d’« indus­­­­­­­­­trie cultu­­­­­­­­­relle », où nous sommes tous seuls face à un écran, notre sensi­­­­­­­­­bi­­­­­­­­­lité est fina­­­­­­­­­le­­­­­­­­­ment complé­­­­­­­­­ment déter­­­­­­­­­mi­­­­­­­­­née par un dispo­­­­­­­­­si­­­­­­­­­tif dont le fonc­­­­­­­­­tion­­­­­­­­­ne­­­­­­­­­ment échappe au contrôle démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tique. À l’in­­­­­­­­­verse, la démo­­­­­­­­­cra­­­­­­­­­tie cultu­­­­­­­­­relle suggère une véri­­­­­­­­­table expé­­­­­­­­­rience de la plura­­­­­­­­­lité et de la parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­pa­­­­­­­­­tion civique, où l’on ressent par l’in­­­­­­­­­ter­­­­­­­­­mé­­­­­­­­­diaire des autres, qui deviennent l’ex­­­­­­­­­ten­­­­­­­­­sion poli­­­­­­­­­tique de notre propre corps.

Il ne s’agit donc pas de convaincre un maxi­­­­­­­­­mum de monde que nos idées sont les bonnes, ou de cata­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­guer les gens comme étant de gauche, de droite, du centre, etc.

Si l’on comprend la poli­­­­­­­­­tique comme une forme de vie citoyenne, alors la ques­­­­­­­­­tion centrale devient : comment est-ce qu’on crée une commu­­­­­­­­­nauté poli­­­­­­­­­tique ? C’est cela, pour moi, l’énigme poli­­­­­­­­­tique. Il ne s’agit pas de répar­­­­­­­­­tir les indi­­­­­­­­­vi­­­­­­­­­dus entre les bons et les mauvais, ni d’éta­­­­­­­­­blir qui mérite encore de parti­­­­­­­­­ci­­­­­­­­­per à la vie commune. La ques­­­­­­­­­tion est beau­­­­­­­­­coup plus diffi­­­­­­­­­cile : comment conti­­­­­­­­­nue-t-on à faire commu­­­­­­­­­nauté malgré les fautes, malgré les désac­­­­­­­­­cords, malgré les bles­­­­­­­­­sures ?

Pour moi, la poli­­­­­­­­­tique est l’es­­­­­­­­­pace où une société construit collec­­­­­­­­­ti­­­­­­­­­ve­­­­­­­­­ment du sens, tant du point de vue cogni­­­­­­­­­tif – des idéaux parta­­­­­­­­­gés – qu’af­­­­­­­­­fec­­­­­­­­­tif – des désirs communs. Dans le monde désen­­­­­­­­­chanté de la moder­­­­­­­­­nité, il n’existe pas de sens qui précède l’ac­­­­­­­­­tion poli­­­­­­­­­tique, sous la forme de Dieu ou autre. Je me méfie toujours des démarches qui consistent à entrer en poli­­­­­­­­­tique avec une concep­­­­­­­­­tion déjà ache­­­­­­­­­vée de la société idéale, du bien et du mal… On peut évidem­­­­­­­­­ment avoir des convic­­­­­­­­­tions écolo­­­­­­­­­giques, chré­­­­­­­­­tiennes, socia­­­­­­­­­listes ou autres. Mais le moment poli­­­­­­­­­tique commence lorsque ces convic­­­­­­­­­tions acceptent d’en­­­­­­­­­trer dans une construc­­­­­­­­­tion commune, et non lorsqu’elles cherchent simple­­­­­­­­­ment à s’im­­­­­­­­­po­­­­­­­­­ser stra­­­­­­­­­té­­­­­­­­­gique­­­­­­­­­ment.

La morale et la poli­­­­­­­­­tique sont donc deux choses diffé­­­­­­­­­rentes ?

Oui. Ce que j’ap­­­­­­­­­pelle une logique morale, c’est le fait d’ar­­­­­­­­­ri­­­­­­­­­ver dans l’es­­­­­­­­­pace poli­­­­­­­­­tique avec une idée du bien déjà consti­­­­­­­­­tuée et de vouloir utili­­­­­­­­­ser la poli­­­­­­­­­tique pour la réali­­­­­­­­­ser. À ce moment-là, la présence des autres devient secon­­­­­­­­­daire. Les autres sont ceux qui adhèrent ou non à ce que je pense déjà. L’usage qui est fait du slogan « Tout est poli­­­­­­­­­tique » peut acti­­­­­­­­­ver cette logique morale, quand il signi­­­­­­­­­fie simple­­­­­­­­­ment que tout moment est l’op­­­­­­­­­por­­­­­­­­­tu­­­­­­­­­nité de gagner ou le risque de perdre du terrain idéo­­­­­­­­­lo­­­­­­­­­gique, logique au sein de laquelle il est normal d’ex­­­­­­­­­clure celles et ceux qui me font obstacle. La pensée d’Han­­­­­­­­­nah Arendt consiste, au contraire, à poser une autre ques­­­­­­­­­tion : qu’est-ce que cela veut dire, agir ensemble ? Si on part du prin­­­­­­­­­cipe que la poli­­­­­­­­­tique, c’est l’ac­­­­­­­­­tion collec­­­­­­­­­tive, personne ne devrait en être exclu, pas même ceux qui ont été condam­­­­­­­­­nés ou qui sont en prison.


1. « Si tout est poli­­­­­­­­­tique, rien ne l’est », carte blanche de Jean-Baptiste Ghins, Le Soir, 24 octobre 2020.