Analyses

« Diri­ger l’IA vers le bien commun ? Un travail de Titans, à faire ensemble », Inter­view de Léa Rogliano et Alice Dema­ret (de l’Ins­ti­tut FARI) (octobre 2026)

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’Ins­­­­­ti­­­­­tut FARI-AI for the Common Good Insti­­­­­tute, et dans quel cadre vous travaillez ?

Léa Rogliano : Le FARI est un insti­­­­­tut inter­­­­­u­­­­ni­­­­­ver­­­­­si­­­­­taire commun à l’ULB et à la VUB, entiè­­­­­re­­­­­ment dédié à l’in­­­­­tel­­­­­li­­­­­gence arti­­­­­fi­­­­­cielle, à la data et à la robo­­­­­tique. Il fédère dix labo­­­­­ra­­­­­toires, cinq dans chaque univer­­­­­sité. Certains de ces labo­­­­­ra­­­­­toires mènent des recherches tech­­­­­niques, déve­­­­­lop­­­­­pant des outils et des solu­­­­­tions en IA et en robo­­­­­tique, tandis que d’autres, comme ceux spécia­­­­­li­­­­­sés en droit, analysent les impli­­­­­ca­­­­­tions juri­­­­­diques de ces tech­­­­­no­­­­­lo­­­­­gies, notam­­­­­ment dans le cadre de régu­­­­­la­­­­­tions euro­­­­­péennes comme l’AI Act. Un autre labo­­­­­ra­­­­­toire étudie plus spéci­­­­­fique­­­­­ment les impacts socié­­­­­taux : comment ces tech­­­­­no­­­­­lo­­­­­gies sont adop­­­­­tées par la société, quels échanges elles génèrent, et quelles ques­­­­­tions éthiques elles soulèvent.
Avec Alice, nous faisons partie de l’équipe centrale du FARI, aux côtés de Peter, notre béné­­­­­vole, et Ulysse, notre déve­­­­­lop­­­­­peur qui nous rejoint ponc­­­­­tuel­­­­­le­­­­­ment. Notre rôle est de promou­­­­­voir le travail de ces labo­­­­­ra­­­­­toires tout en veillant à ce qu’il s’ins­­­­­crive dans une vision claire : l’IA pour le bien commun. Les labo­­­­­ra­­­­­toires qui ont créé FARI se sont enga­­­­­gés à déve­­­­­lop­­­­­per des projets compa­­­­­tibles avec cette mission. Cela signi­­­­­fie, par exemple, qu’un labo­­­­­ra­­­­­toire qui travaille­­­­­rait sur des appli­­­­­ca­­­­­tions liées à la défense ne pour­­­­­rait pas le faire sous la bannière du FARI.

Une charte encadre-t-elle ces enga­­­­­ge­­­­­ments ?

Léa Rogliano : Oui, un mani­­­­­feste avait été co-construit avec les respon­­­­­sables des dix labo­­­­­ra­­­­­toires à la créa­­­­­tion de FARI, il y a cinq ans. Il défi­­­­­nit les valeurs clés de FARI. De grands prin­­­­­cipes en émergent, dont : éviter toute solu­­­­­tion suscep­­­­­tible de discri­­­­­mi­­­­­ner certaines caté­­­­­go­­­­­ries de la popu­­­­­la­­­­­tion, se concen­­­­­trer sur des appli­­­­­ca­­­­­tions à visées socié­­­­­tales. Il s’agit de prio­­­­­ri­­­­­ser des projets dans l’in­­­­­té­­­­­rêt géné­­­­­ral, de portée publique ou civile. Mais le monde de l’IA évolue sans cesse, repré­­­­­sente un poids écono­­­­­mique immense. Dans un contexte géopo­­­­­li­­­­­tique et régu­­­­­la­­­­­toire exigeant : ce genre de docu­­­­­ments sera sûre­­­­­ment amené à évoluer.

Ce projet repose donc sur l’idée que l’IA peut aller dans le sens du bien commun…

Léa Rogliano : Pour mieux comprendre la vision que nous défen­­­­­dons, il faut situer le FARI dans son histoire, car une orga­­­­­ni­­­­­sa­­­­­tion, ça repose d’abord sur les gens. Il y a le mani­­­­­feste, il y a des valeurs, mais surtout, il y a des personnes. Le FARI a été forte­­­­­ment soutenu à sa nais­­­­­sance par deux acadé­­­­­miques : Hugues Bersini, cher­­­­­cheur en IA à l’ULB avec trente ans d’ex­­­­­per­­­­­tise, qui a fondé le labo­­­­­ra­­­­­toire IRIDIA. Pour lui, c’est clair : le public doit s’em­­­­­pa­­­­­rer de l’IA avant que les privés ne le fassent entiè­­­­­re­­­­­ment – ou plutôt, puisqu’ils l’ont déjà fait, il milite pour une réap­­­­­pro­­­­­pria­­­­­tion publique des outils tech­­­­­no­­­­­lo­­­­­giques. De l’autre côté, il y avait feu Madame Caro­­­­­line Pauwels, de la VUB, qui défen­­­­­dait une vision de l’in­­­­­no­­­­­va­­­­­tion pondé­­­­­rée, résu­­­­­mée par sa cita­­­­­tion emblé­­­­­ma­­­­­tique, que nous repre­­­­­nons souvent dans nos présen­­­­­ta­­­­­tions : « Une tech­­­­­no­­­­­lo­­­­­gie sans sagesse n’est pas un progrès. »

Aujourd’­­­­­hui, le FARI a quatre direc­­­­­teurs acadé­­­­­miques et il est co-dirigé au niveau opéra­­­­­tion­­­­­nel par Carl Mörch, qui a long­­­­­temps travaillé au Québec. Ce n’est pas un hasard : le Québec a été pion­­­­­nier en matière de gouver­­­­­nance éthique de l’IA, avec la première charte éthique sur le sujet. Carl a contri­­­­­bué à y déve­­­­­lop­­­­­per une approche où l’in­­­­­no­­­­­va­­­­­tion tech­­­­­no­­­­­lo­­­­­gique est compa­­­­­tible avec les valeurs démo­­­­­cra­­­­­tiques. C’est un peu comme aux Jeux Olym­­­­­piques : il y a une flamme, et il faut se la passer sans la faire tomber. Ces valeurs, portées par nos fonda­­­­­teurs, doivent conti­­­­­nuer à animer l’ins­­­­­ti­­­­­tut.

Votre rôle au sein du FARI est dédié au lien avec la société civi­­­­­le… Avez-vous quelques exemples concrets à parta­­­­­ger ?

Léa Rogliano : Oui, avec Alice, nous travaillons au Citi­­­­­zen Enga­­­­­ge­­­­­ment Hub, une struc­­­­­ture qui vise à créer des ponts entre la société civile, les citoyens et les labo­­­­­ra­­­­­toires de recherche. En tant qu’u­­­­­ni­­­­­ver­­­­­sité, nous avons plusieurs missions, dont celle de parta­­­­­ger le savoir. Mais nous allons plus loin : nous favo­­­­­ri­­­­­sons l’in­­­­­no­­­­­va­­­­­tion parta­­­­­gée et la co-créa­­­­­tion entre citoyens et cher­­­­­cheurs. Alice, par exemple, gère les projets euro­­­­­péens et pour­­­­­rait vous parler de leurs impacts.

Pour illus­­­­­trer comment l’IA peut servir le bien commun, prenons l’exemple de la gestion intel­­­­­li­­­­­gente de l’éner­­­­­gie. Nous travaillons sur les commu­­­­­nau­­­­­tés d’éner­­­­­gie, où les citoyens deviennent produc­­­­­teurs d’éner­­­­­gie, via des panneaux solaires, des éoliennes ou d’autres sources. L’IA permet de moni­­­­­to­­­­­rer et d’op­­­­­ti­­­­­mi­­­­­ser la distri­­­­­bu­­­­­tion de l’éner­­­­­gie en temps réel, en fonc­­­­­tion des besoins et des sources dispo­­­­­nibles. Nous orga­­­­­ni­­­­­sons égale­­­­­ment des « data­­­­­walks », des « prome­­­­­nades de données » en rue, pour expliquer aux citoyens à quoi servent certains capteurs urbains. Les lampes connec­­­­­tées, qui réduisent la consom­­­­­ma­­­­­tion d’éner­­­­­gie, sont souvent citées comme un cas concret où l’IA va dans le sens de l’in­­­­­té­­­­­rêt géné­­­­­ral.

Alice Dema­­­­­ret : Un autre exemple est le projet Café IAssos, un projet euro­­­­­péen financé par le programme Eras­­­­­mus+ qui aide les asso­­­­­cia­­­­­tions en France et en Belgique à comprendre et à utili­­­­­ser l’IA de manière critique et soli­­­­­daire. Dans le cadre de ce projet, nous avons créé un cata­­­­­logue d’usages qui recense les utili­­­­­sa­­­­­tions emblé­­­­­ma­­­­­tiques de l’IA dans le domaine de l’éco­­­­­no­­­­­mie sociale. Dans ce cata­­­­­logue, nous mention­­­­­nons par exemple le projet Anti­­­­­cor, en France, qui travaille avec le Data­­­­­lab de Rennes pour utili­­­­­ser l’IA dans l’ana­­­­­lyse des données ouvertes des marchés publics. L’objec­­­­­tif ? Détec­­­­­ter auto­­­­­ma­­­­­tique­­­­­ment des anoma­­­­­lies qui pour­­­­­raient révé­­­­­ler un risque de corrup­­­­­tion. Ou encore Wiki­­­­­mé­­­­­dia France, qui utilise l’IA dans le cadre du projet Prompt pour analy­­­­­ser de grandes quan­­­­­ti­­­­­tés de données et iden­­­­­ti­­­­­fier l’émer­­­­­gence de faux narra­­­­­tifs ou de désin­­­­­for­­­­­ma­­­­­tion. Trois théma­­­­­tiques ont été sélec­­­­­tion­­­­­nées : la guerre en Ukraine, les droits des personnes LGBTQIA+, et les élec­­­­­tions euro­­­­­péennes de 2024.

Léa Rogliano : La modé­­­­­ra­­­­­tion en ligne et la lutte contre la désin­­­­­for­­­­­ma­­­­­tion sont des enjeux majeurs ! L’ou­­­­­til déve­­­­­loppé permet de mieux comprendre les inté­­­­­rêts derrière les narra­­­­­tifs et de mieux les contrô­­­­­ler. Et c’est énorme, car la bataille des narra­­­­­tifs est terrible : sur une plate­­­­­forme comme Wiki­­­­­mé­­­­­dia, où tout le monde peut contri­­­­­buer, il est impos­­­­­sible de tout modé­­­­­rer manuel­­­­­le­­­­­ment. L’IA permet de trai­­­­­ter des volumes de données qu’au­­­­­cun être humain ne pour­­­­­rait analy­­­­­ser à cette échelle.

Alice Dema­­­­­ret : Ce qui est inté­­­­­res­­­­­sant avec l’IA, c’est préci­­­­­sé­­­­­ment cette capa­­­­­cité à trai­­­­­ter de grandes quan­­­­­ti­­­­­tés de données, que ce soit pour l’ana­­­­­lyse des marchés publics avec Anti­­­­­cor ou pour la détec­­­­­tion de narra­­­­­tifs malveillants avec Wiki­­­­­mé­­­­­dia.

Comment ces outils sont-ils perçus par les acteurs asso­­­­­cia­­­­­tifs ? Travaillez-vous déjà avec eux ?

Alice Dema­­­­­ret : Oui, et c’est d’ailleurs l’objet de notre projet Café IAssos. La semaine dernière, nous avons réuni 60 acteurs de l’éco­­­­­no­­­­­mie sociale et soli­­­­­daire pour une jour­­­­­née de travail sur l’usage – ou le non-usage – de l’IA dans leurs struc­­­­­tures. Nous avons abordé des secteurs comme le médico-social, l’édu­­­­­ca­­­­­tion perma­­­­­nente et l’in­­­­­ser­­­­­tion socio­­­­­pro­­­­­fes­­­­­sion­­­­­nelle. Nous avons invité des profes­­­­­sion­­­­­nels de terrain, comme des travailleurs des CPAS à Char­­­­­le­­­­­roi, pour comprendre comment l’IA pour­­­­­rait, par exemple, redon­­­­­ner confiance à un public de première ligne dans l’ex­­­­­pres­­­­­sion écrite. Cela peut passer par un usage critique et éman­­­­­ci­­­­­pa­­­­­teur de l’IA, tout en restant conscient des enjeux sous-jacents, comme la ques­­­­­tion des données person­­­­­nelles ou des biais des outils géné­­­­­ra­­­­­tifs déve­­­­­lop­­­­­pés par les GAFAM.

Léa Rogliano : L’idée est aussi de permettre à ces acteurs de se posi­­­­­tion­­­­­ner collec­­­­­ti­­­­­ve­­­­­ment. Comment mutua­­­­­li­­­­­ser les efforts au niveau du secteur ? Comment outiller les média­­­­­teurs numé­­­­­riques pour qu’ils puissent, à leur tour, former leurs béné­­­­­fi­­­­­ciaires, c’est-à-dire les citoyens ? C’est exac­­­­­te­­­­­ment là que se situe le rôle du Citi­­­­­zen Enga­­­­­ge­­­­­ment Hub au FARI : nous ne pouvons pas toucher chaque indi­­­­­vidu, mais en formant des inter­­­­­­­­­mé­­­­­diaires, nous savons que le message sera relayé.
Nous orga­­­­­ni­­­­­sons aussi des « Tea Time », des moments infor­­­­­mels où les parti­­­­­ci­­­­­pants découvrent des outils de média­­­­­tion. Ces outils sont toujours libres, ouverts et impri­­­­­mables. Les gens viennent, testent, et s’ils veulent les réuti­­­­­li­­­­­ser chez eux, ils le font. L’objec­­­­­tif est de donner les moyens aux orga­­­­­ni­­­­­sa­­­­­tions de s’em­­­­­pa­­­­­rer des enjeux de l’IA dans leur struc­­­­­ture et auprès de leurs béné­­­­­fi­­­­­ciaires.

Avec ces exemples, on comprend bien comment certains usages de l’IA peuvent être béné­­­­­fiques… Mais n’est-ce pas déri­­­­­soire, face au rouleau compres­­­­­seur et à la rapi­­­­­dité des progrès de l’IA, qui semble tout empor­­­­­ter sur son passage ?

Léa Rogliano : Oui, nous sommes clai­­­­­re­­­­­ment une goutte d’eau, mais c’est juste­­­­­ment là que réside notre force. Je crois en la force des marges. Dans l’his­­­­­toire, ce sont souvent les marges – ceux qu’on ne voit pas, qu’on ignore, voire dont on se moque – qui finissent par influen­­­­­cer le centre et faire évoluer les choses. Prenez l’art : le cubisme, l’im­­­­­pres­­­­­sion­­­­­nisme, tous ces mouve­­­­­ments sont nés en marge avant de s’im­­­­­po­­­­­ser. Il faut culti­­­­­ver cette vision des marges, car c’est là que naissent les inno­­­­­va­­­­­tions. Bien sûr, ce n’est pas moi toute seule dans mon salon qui vais réus­­­­­sir à faire chan­­­­­ger la tendance, mais si, goutte à goutte, d’autres se joignent à nous, nous pouvons créer une parole collec­­­­­tive qui mérite d’être enten­­­­­due. C’est un travail de Titan, un travail social à faire ensemble.

Alice Dema­­­­­ret : Parmi les peurs expri­­­­­mées lors de nos ateliers, il y a des inquié­­­­­tudes très concrètes. Par exemple, la peur de la déshu­­­­­ma­­­­­ni­­­­­sa­­­­­tion : l’éro­­­­­sion du contact humain dans le travail, ou encore la stan­­­­­dar­­­­­di­­­­­sa­­­­­tion des pensées et des produc­­­­­tions cultu­­­­­relles. L’IA peut aussi ampli­­­­­fier des biais racistes, sexistes ou vali­­­­­distes. Il y a aussi la ques­­­­­tion de la trans­­­­­pa­­­­­rence : comment nos données sont-elles utili­­­­­sées par des acteurs publics ou privés ? Et puis, il y a la surveillance démo­­­­­cra­­­­­tique de ces données, un enjeu crucial.

Nos ateliers ont aussi pour but de faire en sorte que ces inquié­­­­­tudes soient expri­­­­­mées, iden­­­­­ti­­­­­fiées, qu’elles fassent l’objet de discus­­­­­sions. Nous essayons de construire collec­­­­­ti­­­­­ve­­­­­ment des points de vue : qu’est-ce qu’on dénonce par rapport à l’IA ? Qu’est-ce qu’on affirme ? Qu’est-ce qu’on souhaite ? Ces réflexions donne­­­­­ront lieu à des recom­­­­­man­­­­­da­­­­­tions qui seront publiées. C’est aussi une façon d’ali­­­­­men­­­­­ter le débat poli­­­­­tique.

Comment faire le tri entre les fantasmes et les problèmes déjà bien réels ? En tant qu’ac­­­­­trices privi­­­­­lé­­­­­giées des débats sur l’IA, pouvez-vous parta­­­­­ger ce qui vous inquiète le plus dans la diffu­­­­­sion massive des IA grand public, celles que tout le monde utilise, comme ChatGPT ou les outils des GAFAM ?

Léa Rogliano : Je suis inquiète à plusieurs niveaux. D’abord, l’im­­­­­pact sur l’édu­­­­­ca­­­­­tion : je viens de voir que la ville de New York a inter­­­­­­­­­dit l’usage des outils d’IA géné­­­­­ra­­­­­tive dans les écoles primaires. C’est une prise de posi­­­­­tion fonda­­­­­men­­­­­tale. Il faut réflé­­­­­chir au rôle que l’on veut donner à l’IA dans l’édu­­­­­ca­­­­­tion, ou pas. Moi, je pense que les enfants ont besoin d’hu­­­­­mains et de commu­­­­­niquer entre eux. Cela me préoc­­­­­cupe aussi pour la santé mentale et le déve­­­­­lop­­­­­pe­­­­­ment des jeunes. Mais ce qui m’inquiète le plus, ce sont les IA que l’on utilise sans le savoir. Je vous conseille de lire Résistez aux dicta­­­­­teurs, de Maria Ressa : elle y détaille les risques que les réseaux sociaux font peser sur la démo­­­­­cra­­­­­tie. Le problème, ce n’est pas la discus­­­­­sion avec vos amis, c’est la façon dont nos profils sont utili­­­­­sés pour créer des bulles infor­­­­­ma­­­­­tion­­­­­nelles, pour alimen­­­­­ter la désin­­­­­for­­­­­ma­­­­­tion massive. La démo­­­­­cra­­­­­tie est en danger, et il faut agir très vite, pas demain, main­­­­­te­­­­­nant.

Alice Dema­­­­­ret : Je pense aussi, dans les dangers avérés, au scan­­­­­dale du SyRI aux Pays-Bas ou au cas de la CAF en France. Dans ces deux cas, des admi­­­­­nis­­­­­tra­­­­­tions publiques ont utilisé des algo­­­­­rithmes dans le but de détec­­­­­ter des fraudes aux aides sociales. Aux Pays-Bas, plus de 10 000 foyers ont été iden­­­­­ti­­­­­fiés à tort comme frau­­­­­du­­­­­leux. Or, dans ce pays, les allo­­­­­ca­­­­­tions fami­­­­­liales sont liées à d’autres droits, comme l’ac­­­­­cès au loge­­­­­ment. Résul­­­­­tat : des familles se sont retrou­­­­­vées du jour au lende­­­­­main avec des dettes à rembour­­­­­ser, ont perdu leur loge­­­­­ment, et dans certains cas, leurs enfants ont été placés.
Ce qui m’inquiète, c’est l’opa­­­­­cité de ces systèmes. Les algo­­­­­rithmes ne sont pas neutres : ils ont une fina­­­­­lité, et celle-ci est souvent poli­­­­­tique. Pourquoi utili­­­­­ser des algo­­­­­rithmes pour détec­­­­­ter des fraudes aux allo­­­­­ca­­­­­tions fami­­­­­liales et pas, par exemple, pour traquer la fraude fiscale ? C’est un choix poli­­­­­tique, qu’on doit dénon­­­­­cer.

Et par rapport à l’em­­­­­ploi ? Est-ce que les craintes d’une auto­­­­­ma­­­­­ti­­­­­sa­­­­­tion massive des métiers sont justi­­­­­fiées ?

Léa Rogliano : Les emplois sont déjà impac­­­­­tés. Les graphistes, par exemple, commencent à souf­­­­­frir. Mais rappe­­­­­lons-nous aussi que l’hu­­­­­main est extrê­­­­­me­­­­­ment créa­­­­­tif : par exemple, pour une expo­­­­­si­­­­­tion au Hangar à Ixelles, l’an dernier, des artistes ont créé, en détour­­­­­nant des IA, des œuvres magni­­­­­fiques qui trai­­­­­taient de la ques­­­­­tion de notre rapport à l’his­­­­­toire et aux archives. La créa­­­­­ti­­­­­vité humaine ne dispa­­­­­raî­­­­­tra pas. En revanche, la ques­­­­­tion de la vérité me préoc­­­­­cupe davan­­­­­tage.

Alice Dema­­­­­ret : Il y a aussi un postu­­­­­lat à inter­­­­­­­­­ro­­­­­ger, celui selon lequel l’IA nous rendrait plus effi­­­­­caces. Ces systèmes néces­­­­­sitent une main­­­­­te­­­­­nance, un déploie­­­­­ment, et pour l’ins­­­­­tant, on manque de recul pour dire s’ils améliorent vrai­­­­­ment la produc­­­­­ti­­­­­vité ou le rende­­­­­ment. Et même si c’est le cas, libé­­­­­rer du temps pour quoi ? Pour qui ? Quelles tâches délègue-t-on à l’IA ? Ce sont des ques­­­­­tions que chaque struc­­­­­ture doit se poser.

Oui, on s’ima­­­­­gine souvent à tort que la numé­­­­­ri­­­­­sa­­­­­tion et l’IA permettent de faire des écono­­­­­mies, et pour­­­­­tant…

Alice Dema­­­­­ret : En effet, c’est un point impor­­­­­tant que nous n’avons pas encore abordé : la maté­­­­­ria­­­­­lité de l’IA. Elle n’est pas juste « dans le cloud », elle repose sur des infra­s­­­­truc­­­­­tures numé­­­­­riques bien réelles, avec un impact envi­­­­­ron­­­­­ne­­­­­men­­­­­tal concret. Prenez les data centers : en Belgique, Elia, le gestion­­­­­naire du réseau élec­­­­­trique, a appelé en 2025 à un mora­­­­­toire sur l’in­­­­­té­­­­­gra­­­­­tion de nouveaux data centers, car le réseau n’a pas la capa­­­­­cité élec­­­­­trique pour les alimen­­­­­ter. Des asso­­­­­cia­­­­­tions comme Cano­­­­­péa appellent aussi à un mora­­­­­toire, car il faut faire un choix démo­­­­­cra­­­­­tique : veut-on décar­­­­­bo­­­­­ner notre écono­­­­­mie et notre éner­­­­­gie, ou veut-on connec­­­­­ter ces acteurs privés, souvent très éner­­­­­gi­­­­­vores ? La consom­­­­­ma­­­­­tion d’eau et d’élec­­­­­tri­­­­­cité de ces infra­s­­­­truc­­­­­tures est énorme. Pour les hyper­­­­­s­­­­ca­­­­­lers (les infra­s­­­­truc­­­­­tures géantes des services de cloud) en Belgique, 60% de l’eau utili­­­­­sée pour refroi­­­­­dir les serveurs s’éva­­­­­pore. Ce sont des ques­­­­­tions qui doivent être débat­­­­­tues démo­­­­­cra­­­­­tique­­­­­ment.

Léa Rogliano : La maté­­­­­ria­­­­­lité de l’IA est un enjeu crucial, surtout quand on parle de ressources limi­­­­­tées. Il y a aussi des initia­­­­­tives inté­­­­­res­­­­­santes, comme le projet mAïté, un service de faci­­­­­li­­­­­ta­­­­­tion des démarches admi­­­­­nis­­­­­tra­­­­­tives, ou LEVV, une entre­­­­­prise belge qui recycle la chaleur des data centers vers d’autres usages (eau chaude ou chauf­­­­­fage). Nous aimons mettre en avant ces projets, car ils montrent qu’il est possible de conci­­­­­lier inno­­­­­va­­­­­tion et respect des ressources.

Propos recueillis par Guillaume Lohest