Vers une démocratie artificielle ? (Octobre 2026)
L’IA menace-t-elle la démocratie ? Si la tyrannie des robots tueurs relève encore du fantasme, des voyants sont au rouge en ce qui concerne l’accès à l’information et nos capacités de délibération collective.

IA et démocratie : nos existences en sont désormais imprégnées. La première, de plus en plus. La seconde, on serait tenté de dire de moins en moins… Beaucoup de questions viennent à l’esprit quand on s’interroge sur l’utilisation de l’IA en démocratie. Des politiques ont-ils recours à l’IA pour prendre des décisions ? Les géants de la tech influencent-ils le jeu démocratique ?
Essayons avant tout de comprendre en quoi l’IA nous affecte directement, nous, citoyens et citoyennes qui vivons dans une société plus démocratique qu’ailleurs. Un voyant d’alerte est dès aujourd’hui au rouge vif : l’ampleur de la désinformation.
Désinformation et démocratie ne font pas bon ménage
Des organisations telles que l’OCDE1 (pas du tout un club de gauchistes technophobes) tirent la sonnette d’alarme. Un rapport de 20242 rappelle que « les débats et les sociétés démocratiques reposent sur un fondement : des individus bien informés. Or, on assiste à une montée en puissance de la propagation d’éléments d’information faux ou trompeurs, souvent dans le cadre de campagnes délibérées de désinformation ». Dans des domaines aussi importants que la santé publique, la sécurité ou le dérèglement climatique, la désinformation sème le doute et aggrave les clivages, ce qui n’aide pas à agir dans l’intérêt commun.
Ce n’est pas un phénomène nouveau « mais le numérique a profondément transformé sa portée et son impact. Les technologies numériques permettent désormais à n’importe quel individu doté d’une connexion à l’internet de produire des contenus et de les diffuser », sans être limité par des règles déontologiques ou une rigueur scientifique.
Tout n’est pas à jeter, « cette accessibilité accrue offre un accès inédit au savoir, peut favoriser la participation citoyenne et peut conduire à une couverture innovante de l’actualité, mais elle constitue aussi un terreau fertile pour la propagation rapide d’éléments d’information faux et trompeurs ». D’après le même rapport, « la montée en puissance du recours à l’intelligence artificielle générative va encore accroître l’ampleur de ce défi ».
Pile ou face
Comme toujours, on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. Côté cocktail sympa : l’IA générative « démocratise la création de contenu : tout le monde peut devenir « auteur » ». Toutefois, comme l’explique Dariusz Jemielniak3, elle permet aussi « une manipulation à une échelle sans précédent. Deepfakes, textes générés par l’IA, images ou vidéos synthétiques : la frontière entre vérité et fiction devient de plus en plus floue ». Pour ce spécialiste, « le problème n’est pas qu’un acteur unique contrôle la vérité [comme ce serait le cas d’un régime tyrannique, ndlr], mais que la vérité se noie dans un océan de contenus générés4 ».
Pas de panique, on peut encore regarder son JT du soir sans crier au complot ! Mais un devoir de vigilance s’impose, pour éviter des conséquences graves. Car en termes de démocratie, l’ampleur actuelle de la désinformation n’est pas à prendre à la légère5. Cela fait peser un risque majeur sur nos démocraties, identifié par la philosophe Hannah Arendt : « Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Si tout le monde vous ment en permanence, la conséquence n’est pas que vous croyez les mensonges, mais plutôt que personne ne croit plus rien. […] Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut plus se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez alors faire ce que vous voulez. »
On parle ici de désinformation consciente ou volontaire, qu’il est (peut-être) possible de contrer par la sensibilisation, l’éducation, la régulation… Mais avec l’IA, le problème s’aggrave encore ! En effet, pour produire du contenu, l’IA doit être entrainée sur les données mises à sa disposition. Lorsque l’IA est entrainée sur des informations erronées, des fake news et toute l’infox puisée sur Internet, il y a de très fortes chances qu’elle (re)produise encore davantage d’erreurs (en toute innocence, si l’on peut dire). L’effet d’emballement pourrait mettre en danger l’internet dans son ensemble.
Qui peut tirer profit d’une telle situation ? Comme toujours, les plus puissants : on pense en premier lieu aux régimes totalitaires mais dans une moindre mesure aussi à des personnalités politiques en recherche d’électeurs. Bien entendu, le créneau est tentant aussi pour des entreprises peu regardantes sur les moyens d’accroitre leurs profits… Or, sachant que les boites qui mettent en place des systèmes d’IA sont elles-mêmes des machines à gros sous, cela fait froid dans le dos. Heureusement, nous ne sommes pas totalement démunis pour réagir.
Un « sismographe culturel »
Pour nous prémunir des dérives antidémocratiques liées à l’IA, nous pouvons mettre en place différents pare-feux : de la régulation sur le plan légal6 ; de la diversité et de la transparence sur le plan économique et technique ; enfin, au niveau culturel, nous avons à construire ou à renforcer une « conscience sociale », car « une société consciente des dangers est mieux armée pour s’en défendre7 ».
Sur ce point, nous avons (peut-être) encore un coup d’avance. Grâce… à la littérature et au cinéma ! Nous savons déjà à quoi nous sommes exposés, car notre imaginaire est peuplé d’avancées technologiques plus ou moins fantaisistes. L’IA a vu le jour dans les récits de science-fiction, sous forme d’ennemie surpuissante ou d’alliée précieuse. Selon Dariusz Jemielniak, « ces récits nous aident à nous préparer psychologiquement aux changements à venir, mais aussi à concevoir des systèmes en étant davantage conscients des risques qu’ils peuvent engendrer ». La science-fiction remplit donc la fonction d’un « sismographe culturel ».
Le côté « grand spectacle » ne doit pas nous leurrer. De 1984 à The Creator en passant par Blade Runner, I, Robot, Chappie, Matrix, et les inévitables franchises Terminator et Star Wars, le cadre est dans tous les cas de figure celui d’une société broyée par les systèmes de domination et les inégalités. L’IA n’y est jamais une technologie neutre ni imperméable aux rapports de pouvoir.
Il serait simpliste de croire que ces blockbusters nous mettent seulement en garde contre un système informatique hors de contrôle (ce qui, à en croire certains, ne serait pas si farfelu8). Par exemple, la polarité entre les rôles du robot tueur et celui du protecteur indéfectible met en relief les côtés clair et obscur d’une même invention. La question du sens est donc centrale : dans quel but une technologie est-elle développée ? Une fois opérationnelle, au service de quelle cause la met-on ? Suivant quelles règles ?
Le problème est bien plus politique que technologique. C’est le projet dans lequel s’inscrit leur utilisation et leur programmation qui fera des robots (plus ou moins autonomes) des machines à tuer ou des auxiliaires serviables. Le contexte et la vision orientent la conception et l’utilisation de la technologie, quitte à y mettre un frein lorsque les risques sont trop élevés.
« Tout ça, ça veut dire que l’avenir n’est pas écrit. Il n’y a pas de destin mais ce que nous faisons de nous-mêmes9 », dira John Connor, futur leader de la résistance dans Terminator, dans un plaidoyer simple mais limpide en faveur du libre-arbitre. Libre-arbitre qui ne peut s’exercer qu’à condition d’être correctement informé – on en revient à cet enjeu crucial.
Ce qui est déterminant n’est pas uniquement le type de technologie utilisé (même si certaines sont intrinsèquement dangereuses), mais aussi le contexte, en vue de quels projets, dans quelles perspectives. À quoi voulons-nous que serve l’IA ? Réaliser des vidéos comiques ? Écrire des CV ? Se moquer de quelqu’un ? Booster la croissance économique ? Assurer l’ordre et la sécurité ? Développer une puissance militaire ? Contrôler des populations ? D’une certaine façon, tous ces usages sont déjà d’actualité.
Vivre ensemble
Faisons encore un détour par notre médiathèque virtuelle : le film Je suis ton homme10 se risque à explorer le sujet sensible des relations amoureuses humain/machine. Dans cette comédie romantique de science-fiction, Alma teste un programme lui proposant d’entamer une relation avec un androïde. L’expérience met en exergue le côté à la fois flatteur et trompeur, voire égocentrique, des rapports de tout ordre avec des machines dont le mode de fonctionnement est de satisfaire leurs interlocuteurs : « Tout est illusion comme sur une scène de théâtre, très loin de la vie véritable avec ses confrontations, ses échecs et ses désillusions11. »
Cohabiter avec des êtres programmés pour répondre sans cesse à nos attentes nous empêcherait à terme de cohabiter avec nos semblables (avec ce que cela suppose de conflits, de contradictions, de compromis…). Ce n’est pas tant la relation humain/robot qui est interrogée, mais la capacité des humains à vivre ensemble. Indépendamment des questions éthiques, il s’agit donc bien d’un enjeu démocratique majeur. Dès aujourd’hui, pour certaines personnes, des chatbots12 font fonction de confident, de psy, de thérapeute, de conseiller, de coach, de rédacteur, de traducteur… Mais le rapport avec une IA ne nécessite pas de débat, de désaccords, de réciprocité, de compréhension mutuelle, d’empathie. Or, le croisement de points de vue et les échanges – déjà mis à mal par les bulles de filtres dans lesquelles nous enferment les réseaux sociaux – sont l’essence même de la démocratie. Pour la préserver, il faut apprendre à délibérer et à prendre des décisions ensemble. Avec ou sans intelligence artificielle, la démocratie a besoin d’intelligence collective.
Conclusion
Dès aujourd’hui, l’usage de l’IA doit être interrogé et réglementé, car il est dangereux sur le plan démocratique. Peut-être pas au niveau d’une perte de contrôle totale, espérons-le, mais à propos d’enjeux beaucoup plus terre à terre ! Comme l’explique notre spécialiste, « au lieu de nous inquiéter de Skynet13, nous devrions nous concentrer sur la discrimination algorithmique, la manipulation de l’information ou encore l’érosion de la vie privée ».
Ces dérives peuvent mener à l’oppression, à la manipulation, à l’exploitation… Mais rien ne nous interdit de mobiliser nos moyens pour développer l’ingéniosité, la citoyenneté, l’altruisme… Les avenirs décrits dans les œuvres de science-fiction dénoncent la difficulté des êtres humains à faire preuve de solidarité… tout en soulignant que c’est bien celle-ci qui permettra à l’humanité de se sauver.
Renato Pinto
1. Organisation de coopération et de développement économiques.
2. OCDE, Les faits sans le faux. Lutter contre la désinformation, renforcer l’intégrité de l’information, 2024.
3. Il dirige le département Management in Networked and Digital Societies à l’Académie Leon Kozminski et est aussi professeur associé au centre de recherche Berkman Klein Center for Internet and Society de Harvard. Voir www.jemielniak.org.
4. Dariusz Jemielniak : « La SF enregistre nos peurs les plus profondes avant qu’elles ne deviennent réalité », entretien avec Kasper Kalinowski, Gazeta Wyborcza, dans Le Soir, 11–12.11.2026.
5. « L’intelligence artificielle : une machine à désinformer », vidéo sur www.franceinfo.fr, 06.06.2026.
6. Par exemple, la loi européenne sur l’intelligence artificielle (AI Act).
7. Dariusz Jemielniak, op. cit.
8. « Pourquoi les IA sont-elles de plus en plus incontrôlables ? », vidéo sur www.arte.tv, 2026.
9. Extrait de Terminator 2 : Le Jugement dernier, James Cameron, 1991.
10. Réalisé par Maria Schrader, 2021. Plusieurs récompenses aux Prix du cinéma allemand.
11. Jean-Michel Ropars, billet sur Le Club de Mediapart, blogs.mediapart.fr, 23 septembre 2024.
12. Agents conversationnels, comme ChatGPT.
13. Nom de l’IA qui prend le pouvoir dans Terminator.