Analyses

Il y en a qui disent NON (octobre 2026)

Derrière l’ap­­­pa­­­rente rési­­­gna­­­tion de la société à l’en­­­va­­­his­­­se­­­ment de nos vies par l’IA géné­­­ra­­­tive, il y en a qui se montrent plus radi­­­caux. Dans leurs discours, mais aussi dans leurs actions, comme en atteste la multi­­­pli­­­ca­­­tion des actions collec­­­tives contre les centres de données partout dans le monde. Et si nous cessions de subir le tota­­­li­­­ta­­­risme de la tech­­­no­­­lo­­­gie ?

La plupart des conver­­­sa­­­tions sur l’IA, la plupart des débats dans nos asso­­­cia­­­tions débouchent sur ce genre de conclu­­­sions : l’IA est de toute façon déjà là, on ne pourra pas l’évi­­­ter, il vaut mieux en avoir un usage critique. Et on retrouve l’at­­­ti­­­tude majo­­­ri­­­taire qui a été celle de ces dernières décen­­­nies : s’ac­­­com­­­mo­­­der des évolu­­­tions tech­­­no­­­lo­­­giques en se disant que c’est inéluc­­­table, qu’on ne peut pas arrê­­­ter la marche du Progrès.

Variante de cette posture molle, il y a aussi ceux qui ne voient pas – ou ne veulent pas voir – que l’IA géné­­­ra­­­tive se répand à une telle vitesse et avec des résul­­­tats si stupé­­­fiants qu’il s’agit d’un cata­­­clysme socié­­­tal majeur. Occu­­­pés à autre chose, ils s’ima­­­ginent que l’IA n’est qu’une étape de plus dans la numé­­­ri­­­sa­­­tion en marche, un « outil » supplé­­­men­­­taire, et ils conti­­­nuent de vivre et de travailler tranquille­­­ment en igno­­­rant que tous les domaines de la vie et du travail sont en train de se prendre une tornade dont personne ne sortira indemne. Pour­­­tant…

Reven­­­diquer du 100% humain 

Pour­­­tant, il y en a qui refusent cette passi­­­vité et osent un discours plus tran­­­chant. C’est notam­­­ment le cas de l’écri­­­vain Abel Quen­­­tin, qui a publié au prin­­­temps 2026 un essai inti­­­tulé Sanc­­­tuaires et sous-titré Résis­­­ter à l’in­­­va­­­sion de l’IA géné­­­ra­­­tive (IAG). Il s’ir­­­rite de cette accep­­­ta­­­tion mollas­­­sonne par la société : « Le discours sur l’iné­­­luc­­­table rétrécit le champ poli­­­tique des possibles. Si l’on martèle que rien ne peut être modi­­­fié, la situa­­­tion devient chaque jour moins modi­­­fiable. Au fond, l’ar­­­gu­­­ment est le suivant : la tech­­­no­­­lo­­­gie a toujours procédé par inon­­­da­­­tion, elle se déve­­­lop­­­pera toujours au maxi­­­mum des possi­­­bi­­­li­­­tés. C’est sans doute, en partie, une vérité de l’ère moderne, mais l’on peut aussi choi­­­sir de refu­­­ser ce qui avilit l’homme et détruit son milieu de vie. On l’a fait avec le clonage humain théra­­­peu­­­tique ou des produits phyto­­­sa­­­ni­­­taires1. »

L’écri­­­vain prône donc la « sanc­­­tua­­­ri­­­sa­­­tion », autre­­­ment dit le fait de préser­­­ver tota­­­le­­­ment certains espaces de l’in­­­va­­­sion de l’IA, certains moments, certaines acti­­­vi­­­tés. Il pense à l’école, par exemple, mais aussi à des œuvres (des rayons de librai­­­rie garan­­­tis 100% humains) ou à des âges de la vie comme l’en­­­fance. « L’idée est de reven­­­diquer une fierté au lieu de vivre la compé­­­ti­­­tion de l’IAG dans la tris­­­tesse, de trans­­­for­­­mer en joie cet effort. De réha­­­bi­­­li­­­ter les défauts de l’homme, sa lenteur, son impré­­­ci­­­sion, son impré­­­vi­­­si­­­bi­­­lité, et d’en montrer la richesse cachée. » Il ajoute, pour bien faire comprendre l’ab­­­sur­­­dité de certains usages de l’IA, que « les IAG agissent comme un héli­­­co­­­ptère qui nous dépo­­­se­­­rait sur un sommet sans avoir à le gravir. Pourquoi des marcheurs prennent-ils encore la peine de four­­­nir un tel effort ? Parce que cela leur procure une joie profonde. Ils en tirent un orgueil2 ».

Une oppo­­­si­­­tion massive aux data centers

À côté de ces prises de parole dans le débat public, il y en a qui passent à l’ac­­­tion. Fin juin, à Farciennes, des mili­­­tants du mouve­­­ment Code Rouge ont mani­­­festé en pleine cani­­­cule pour s’op­­­po­­­ser au projet d’im­­­plan­­­ta­­­tion de trois data centers dans la région. Cette mobi­­­li­­­sa­­­tion a pris la forme d’une occu­­­pa­­­tion festive des lieux. Le permis a entre­­­temps été refusé à Google par le ministre François Desquesnes car le géant de la Tech envi­­­sa­­­geait un système de refroi­­­dis­­­se­­­ment avec l’eau de la Sambre. Mais pour les mili­­­tants de Code Rouge, le combat est évidem­­­ment bien plus large que ces réti­­­cences ponc­­­tuelles. Il s’agit d’une oppo­­­si­­­tion fron­­­tale face à une menace globale. « Il est temps de débran­­­cher le tech­­­no­­­fas­­­cisme, peut-on lire dans l’ap­­­pel à l’ac­­­tion, et de mettre fin à la machine de la surveillance de masse, du géno­­­cide et de l’éco­­­cide. La résis­­­tance est urgente et néces­­­saire. Nous devons refu­­­ser et contre­­­car­­­rer la mise en place et l’ex­­­pan­­­sion de systèmes logi­­­ciels et maté­­­riels destructeurs sur le plan social et envi­­­ron­­­ne­­­men­­­tal, ainsi que la restruc­­­tu­­­ra­­­tion tech­­­no­­­cra­­­tique et auto­­­ri­­­taire de la société. Nous devons mettre à mal les entre­­­prises qui tirent profit de ces systèmes destruc­­­teurs et déman­­­te­­­ler le complexe mili­­­taro-tech­­­no­­­lo­­­gique. » La lutte contre ces infra­s­­truc­­­tures maté­­­rielles est clai­­­re­­­ment asso­­­ciée à un refus radi­­­cal de l’IA : « Nous devons reje­­­ter « l’in­­­tel­­­li­­­gence arti­­­fi­­­cielle » et l’ap­­­pe­­­ler par son nom : une gigan­­­tesque machine bâtie sur l’ex­­­ploi­­­ta­­­tion violente et la destruc­­­tion de l’en­­­vi­­­ron­­­ne­­­ment3. »

Ce mouve­­­ment de mobi­­­li­­­sa­­­tion contre les data centers est plané­­­taire. Aux États-Unis, où l’on dénombre déjà plus de 4000 centres de données, les protes­­­ta­­­tions se multi­­­plient autour de chaque nouveau projet de construc­­­tion, ce qui agace Donald Trump et son entou­­­rage, grands défen­­­seurs de la course en avant de l’IA. « D’après le recensement mené par Data Center Watch (un groupe de recherche fondé par une société de sécu­­­rité spécia­­­li­­­sée dans l’IA), le premier trimestre de 2026 a enre­­­gis­­­tré au moins 75 projets bloqués ou retar­­­dés, d’une valeur totale de 130 milliards de dollars. Un record. « C’est un combat entre David et Goliath : les commu­­­nau­­­tés locales tiennent tête à certaines des entre­­­prises les plus riches du monde », constate Ben Green, maître de confé­­­rences à l’uni­­­ver­­­sité de Michi­­­gan, dans une inter­­­­­view accor­­­dée à la Harvard Gazette4.  » Selon un récent sondage du New York Times5, la popu­­­la­­­tion améri­­­caine rejette massi­­­ve­­­ment la construc­­­tion de nouveaux data centers : 61% des élec­­­teurs y sont oppo­­­sés. Un chiffre qui dépasse même les clivages tradi­­­tion­­­nels, la moitié des élec­­­teurs répu­­­bli­­­cains y étant hostiles – contre 74% des parti­­­sans démo­­­crates.

C’est même un mouve­­­ment mondial. Au Chili, en Uruguay, en Austra­­­lie, aux Pays-Bas… Partout, des citoyens s’or­­­ga­­­nisent. Le site Truthout relève que les batailles menées – et régu­­­liè­­­re­­­ment gagnées – permettent d’ex­­­pri­­­mer concrè­­­te­­­ment, sur le terrain, une oppo­­­si­­­tion long­­­temps restée abstraite. « Le mouve­­­ment pour le climat a passé des décen­­­nies à cher­­­cher une ques­­­tion locale, immé­­­diate, véri­­­ta­­­ble­­­ment gagnable et qui ait un large attrait poli­­­tique. Les centres de données peuvent s’avé­­­rer exac­­­te­­­ment cela. Les commu­­­nau­­­tés ont montré que ces combats peuvent être gagnés6. »

Pourquoi pas une pause ?

Fondé en 2023 aux Pays-Bas, le mouve­­­ment Pause AI (Pause IA en français) est main­­­te­­­nant implanté dans une ving­­­taine de pays. Son objec­­­tif ? Récla­­­mer l’ar­­­rêt de l’en­­­traî­­­ne­­­ment des modèles supé­­­rieurs à GPT-4 et une gouver­­­nance inter­­­­­na­­­tio­­­nale. « D’après les experts en sécu­­­rité et éthique de l’IA, un déve­­­lop­­­pe­­­ment incon­­­trôlé comporte des risques majeurs : désin­­­for­­­ma­­­tion à grande échelle, mani­­­pu­­­la­­­tion de masse, cybe­­­rat­­­taques dévas­­­ta­­­trices, pandé­­­mies arti­­­fi­­­cielles, et perte de contrôle de systèmes auto­­­nomes, allant jusqu’à mena­­­cer la survie même de l’hu­­­ma­­­nité. » Il ne s’agit pas ici des décla­­­ra­­­tions média­­­tiques des patrons de la Tech, qui ont eux-mêmes tiré la sonnette d’alarme début septembre, mais d’un relais de l’ap­­­pel7 de centaines de cher­­­cheurs de pointe et employés dans le domaine de l’IA.

Pause IA propose une immense docu­­­men­­­ta­­­tion sur les dangers liés à l’IA, notam­­­ment les dégâts déjà avérés, les pertes d’em­­­ploi massives, les viola­­­tions de vie privée, la désin­­­for­­­ma­­­tion et les deep­­­fakes, la mani­­­pu­­­la­­­tion algo­­­ri­­th­­­mique invi­­­sible, la pola­­­ri­­­sa­­­tion du débat, l’au­­­to­­­ma­­­ti­­­sa­­­tion de la guerre, la dété­­­rio­­­ra­­­tion de l’éthique scien­­­ti­­­fique, le bioter­­­ro­­­risme, etc. Il semble compliqué d’ima­­­gi­­­ner qu’une véri­­­table « pause mondiale » soit réali­­­sable, mais ce mouve­­­ment a l’im­­­mense mérite de rappe­­­ler que ces enjeux doivent faire l’objet d’un débat démo­­­cra­­­tique, alors qu’ils sont toujours trai­­­tés d’abord du point de vue de la crois­­­sance écono­­­mique et du progrès tech­­­no­­­lo­­­gique « inéluc­­­table ».

Pourquoi subis­­­sons-nous ce « tota­­­li­­­ta­­­risme tech­­­ni­­­cien » ?

L’ir­­­rup­­­tion de l’IA dans nos vies, son omni­­­pré­­­sence crois­­­sante dans nos exis­­­tences, au cœur de notre quoti­­­dien, de nos rela­­­tions, de notre travail, de nos enga­­­ge­­­ments, la façon dont elle s’im­­­pose avant même qu’on ait pu en comprendre le fonc­­­tion­­­ne­­­ment et débattre à son sujet, tout cela met sous nos yeux l’évi­­­dence que Jacques Ellul appe­­­lait le « système tech­­­ni­­­cien ». Ce penseur un peu oublié – mais qui (re)devient d’une actua­­­lité brûlante – résu­­­mait ainsi son analyse de la tech­­­nique, dont l’IA est la mani­­­fes­­­ta­­­tion ultime : « Je dirais que j’ai essayé de montrer comment la tech­­­nique se déve­­­loppe de façon indé­­­pen­­­dante, en dehors de tout contrôle humain. Dans son rêve promé­­­théen, l’homme moderne croyait pouvoir domes­­­tiquer la nature, il n’a fait que se créer un envi­­­ron­­­ne­­­ment arti­­­fi­­­ciel plus contrai­­­gnant encore. Il pensait se servir de la tech­­­nique alors que c’est lui qui la sert. Les moyens sont érigés en fins et la néces­­­sité en vertu8. »

On peut aller plus loin et parler de « tota­­­li­­­ta­­­risme tech­­­ni­­­cien9 », dans la mesure où ce proces­­­sus appa­­­raît comme irré­­­ver­­­sible et réduit le pouvoir de déli­­­bé­­­ra­­­tion, de déci­­­sion, d’ac­­­tion des commu­­­nau­­­tés humaines et poli­­­tiques. C’est en effet ce que l’IA géné­­­ra­­­tive promet et fait déjà : penser à notre place, déci­­­der à notre place. Si elle ne le fait pas encore tota­­­le­­­ment, elle colo­­­nise néan­­­moins le moindre inter­­­s­­tice de nos vies sociales et person­­­nelles.

Pour­­­tant – et dans ce para­­­doxe réside à la fois une espé­­­rance et un défi – il semble que nous soyons majo­­­ri­­­tai­­­re­­­ment plutôt hostiles à cet enva­­­his­­­se­­­ment par l’IA. C’est en tout cas ce qu’in­­­diquent divers sondages récents : l’usage se géné­­­ra­­­lise, mais la méfiance aussi, la volonté d’en­­­ca­­­dre­­­ment, de ralen­­­tis­­­se­­­ment. Les tribunes de cher­­­cheurs, d’ar­­­tistes, de spécia­­­listes de l’IA eux-mêmes se multi­­­plient. Alors pourquoi subis­­­sons-nous ce « tota­­­li­­­ta­­­risme » en y parti­­­ci­­­pant ? Pourquoi ne rejoi­­­gnons-nous pas l’une ou l’autre forme d’ac­­­tion mili­­­tante pour préser­­­ver notre pouvoir d’agir ? Parce que la cause nous semble perdue ? Parce que nous nous sentons « inco­­­hé­­­rents » ? Mais depuis quand avons-nous besoin de la garan­­­tie d’une victoire pour nous enga­­­ger ? Depuis quand l’in­­­té­­­grité de notre petite personne serait-elle deve­­­nue le critère prin­­­ci­­­pal de nos luttes ?

Guillaume Lohest


1. Abel Quen­­­tin : « Avec l’IA géné­­­ra­­­tive nous roulons à contre­­­sens sur l’au­­­to­­­route », propos recueillis par Valde­­­mar de Vaux, Aleteia.org, le 21 juin 2026.

2.  Ibidem.

3. Site Inter­­­net de Code Rouge : https://code-rouge.be.

4. Eva Martin, « Les Améri­­­cains se mobi­­­lisent contre les data centers ? Mark Zucker­­­berg mobi­­­lise ses dollars » dans Télé­­­rama, le 13 août 2026.

5. Sondage New York Times/Siena du 15 septembre 2026.

6. « The Fight Against AI Data Centers Is Sprea­­­ding Globally », by Cathy Rogers, Saul Levin & Philip Eubanks, sur https://truthout.org.

7.  https://safe.ai/work/state­­­ment-on-ai-extinc­­­tion-risk#open-letter.

8. Extrait de Patrick Chas­­­te­­­net, Entre­­­tiens avec Jacques Ellul, La Table Ronde, 1994, pp. 182–186.

9.  Jacques Ellul contre le tota­­­li­­­ta­­­risme tech­­­ni­­­cien, présenté par Serge Latouche, Le Passa­­­ger clan­­­des­­­tin, 2013.